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Témoins d’hier : Une passerelle sur le passé

P. Pastiels.

mercredi 10 septembre 2008, par rixke

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Les passerelles, ces ponts étroits réservés aux piétons, n’enjambent pas seulement les cours d’eau et les canaux, elles franchissent aussi le monde ferroviaire. Nous les rencontrons le plus souvent à proximité des gares, dans les régions industrielles et actives où des passages de trains bloquent fréquemment la circulation d’une rue fort animée. Mais il en est aussi qui, par-dessus les voies, relient un quartier à l’autre, alors que la route fait un détour. Tantôt c’est un couloir surélevé, dont les hautes parois, métalliques et pleines, ne donnent aucune vue sur les voies ; tantôt c’est une traversée grillagée sur laquelle on peut s’arrêter pour contempler tout le remue-ménage d’une gare, avec ses chocs sourds, ses sifflements stridents, ses grincements fugaces. Un coup de sifflet retentit ; là-bas, un bruyant dégagement de fumée rompt subitement le silence, des écoliers en tablier noir galopent joyeusement sur la passerelle vers l’endroit où le train va passer. Un âcre jet de vapeur se déchire un instant aux treillis, caressant au passage les visages des jeunes gars, avant de s’effilocher rapidement, emportant rires et rêves...

A l’aube comme au crépuscule, les pas pesants des âmes laborieuses font vibrer les jointures de ces sombres charpentes métalliques qui, tels de pauvres arcs de triomphe noircis, canalisent un moment le flux et le reflux du faubourg au centre de la cité, d’une misère à un peu de joie, d’un marché à une ducasse de quartier...

En ce début du siècle, la gare de Renaix était déjà un nœud ferroviaire important où aboutissaient les lignes 81 (Tournai - Lessines - Enghien), 82 (Alost - Zottegem - Avelgem - Courtrai) et 86 (Blaton - Leuze -Audenarde - Gand). Par parenthèse, savez-vous que le bâtiment des recettes n’est autre que celui de l’ancienne gare de Bruges démoli en 1870 et réédifié pierre par pierre ? En cette heure calme de la journée, la petite machine de manœuvre (hl type 5 Etat) reprend son souffle, elle va se rafraîchir à la prise d’eau. Les signaux, eux aussi, semblent las : leurs bras sont baissés (dans cette position, ils indiquaient le passage pour manœuvres), tandis que leurs leviers de commande, près du petit poste en bois, ont leurs câbles détendus... Que fait donc là-ce bourgeois endimanché ? Deux jeunes garçons observent la scène de la passerelle, d’où, ici, ils dominent le paysage.

Renaix

Nous poursuivons notre randonnée à travers le pays et nous quittons le train à Jumet (ligne 119, de Luttre à Châtelineau - Châtelet) dans la banlieue carolorégienne. Moins pressé que l’ouvrier de gauche, dédaignant l’impressionnante volée de marches de la passerelle, des badauds attendent tranquillement en devisant le bon vouloir du train ou de la garde-barrière. Près du mur fraîchement recouvert d’affiches électorales, peut-être profitent-ils de cet arrêt pour échanger des vues colorées sur les prochaines élections... Soit dit en passant, celles-ci étaient assez mouvementées dans cette région à l’époque du syndicalisme naissant. Au loin, vous apercevez la carriole « Chemin de fer de l’Etat n° 1 » qui effectue sa cahotante tournée. Le service porte à porte existait déjà...

Jumet

Mère de Pépin, Landen n’était qu’une petite localité de 736 âmes au siècle dernier. Tout changea quand le rail relia Liège à Louvain. Elle devint une ville prospère et, grâce aux installations ferroviaires qui s’y développèrent, de nombreuses familles de cheminots accrurent sa population (la remise à locomotives comprenait 26 locomotives en 1909 contre 7 en 1882)...

Landen

N’ayant pour logis que son humble roulotte, ce romanichel n’envisage pas encore d’aller plus vite que le pas de son cheval. Il attend l’ouverture des barrières pour continuer, par monts et par vaux, son errance tranquille, au rythme de sa fantaisie. Mais les enfants, penchés vers le train qui entre en gare, rêvent déjà d’autres voyages...

Non, ce n’est pas un rassemblement d’ouvriers et d’ouvrières revendiquant leurs droits que nous voyons près de la fameuse « passerelle rouge » de Seraing. Fraîchement débarqué du train, notre photographe ambulant a provoqué cet attroupement bigarré de femmes vaquant à leurs préoccupations domestiques, de garçons de course, de jeunes manœuvres, d’ouvriers en casquette. Au-delà du passage, une charrette livre de la bière. Les poussières de fer et de charbon recouvrent façades et poumons ; un bon verre donne l’impression d’un grand lavage intérieur...

Seraing

Aujourd’hui, le nombre des piétons diminue, tandis qu’augmente celui des engins motorisés ; on crée des passages souterrains ; les passerelles disparaissent de nos paysages. C’est de moins en moins près d’elles qu’on se donne rendez-vous...


Source : Le Rail, avril 1970