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Le train fantôme - suite

mercredi 26 décembre 2012, par rixke

Dans notre numéro de septembre, à l’occasion du trentième anniversaire de la Libération, nous avons parlé du « train fantôme ». Au début de l’article, nous avons évoqué les difficultés que nous avions rencontrées pour reconstituer les faits : personne n’avait pu nous renseigner où nous aurions pu trouver des témoins vivants de l’aventure. Force nous fut donc de nous rabattre sur le « Centre de recherches et d’études historiques de la Seconde Guerre mondiale » qui mit ses rares dossiers à notre disposition. L’article paru, nous recevons une lettre concernant ce papier.

De qui ? De M. Louis Verheggen en personne, le machiniste du fameux train. Louis Verheggen qui, non seulement est toujours bien vivant (plus que jamais, pourrait-on dire), mais qui demeure presque au coin de la rue. C’est toujours comme ça...

Dans sa lettre, M. Verheggen se déclarait disposé à compléter notre information sur quelques points de détail qui le concernent personnellement. Nous sommes donc allés le trouver pour en savoir plus long.

M. Verheggen, vous êtes le machiniste du « train fantôme ». Vous avez lu notre article et il y a quelques points sur lesquels vous ne pouvez marquer votre accord. Notamment lorsqu’un des témoins prétend que les Allemands qui se trouvaient à vos côtés sur la locomotive étaient « deux vieux fonctionnaires de la Reichsbahn, indifférents et sans armes ». En fait, il n’en était rien.

Non, c’étaient des SS. Au début, on m’en a mis trois. Puis deux. Puis à nouveau trois. Ils se relayaient tout le long du parcours. Il en est resté près de moi jusqu’au retour à Petite Ile.

A quoi avez-vous reconnu qu’il s’agissait de SS ?

Tout simplement parce qu’ils avaient l’insigne des SS sur le col de la veste.

Et ces SS étaient armés ?

Je vous crois bien. Ils avaient la mitraillette. Et aussi le revolver dans l’étui. D’ailleurs, à plusieurs reprises, ils l’ont sorti, le revolver, et m’en ont menacé : quand je ne voulais pas leur obéir. Ils m’avaient bien fait comprendre au départ que, s’il y avait le moindre sabotage, je serais descendu.

Ils ont sorti le revolver, mais ont-ils tiré ? En l’air, par exemple...

Non, ils n’ont jamais tiré. Ils se sont contentés de menacer.

Vous n’avez à aucun moment, sur la loco, eu d’autres soldats que des SS ?

Non, ça a toujours été des SS. Armés jusqu’aux dents !

Autre point : le témoin prétend qu’en gare de Forest Midi, vous avez annoncé aux prisonniers que les Alliés étaient à Tournai.

Je n’ai rien dit pour la bonne raison que je ne le savais pas. Tout ce que je savais, c’est que les Alliés, après avoir pris Paris, s’avançaient vers les frontières. Qui aurait pu m’apprendre qu’ils étaient à Tournai ? Il n’y avait aucun civil dans les gares traversées, sauf des gens des chemins de fer.

Un cheminot aurait pu vous avertir...

Personne ne me l’a dit. Au départ, le sous-chef Decoster m’a seul adressé la parole pour me dire que la Résistance comptait sur moi : le train ne devait pas aller trop loin. Si j’étais allé trop loin, il y aurait eu un coup de main de la Résistance pour libérer les prisonniers. Mais, bien sûr, ça, je ne l’ai su que plus tard.

Vous êtes, pour le reste, d’accord, en gros, sur le film des événements tel que nous l’avons reconstitué. Mais une chose que les autres acteurs du drame n’ont pu connaître, c’est la raison de votre garage à Muizen. Voudriez-vous nous l’expliquer ?

A l’entrée de Malines, le signal était à l’arrêt. La gare avait été bombardée et je savais que le château d’eau avait été détruit. Alors, l’idée m’est venue de demander de l’eau. Naturellement, je n’en avais pas besoin : c’était une ruse pour ralentir la marche du convoi. Le chef de gare de Malines (ou le s/chst, je ne me souviens plus) m’a dit qu’il n’y avait plus d’eau dans la gare, qu’il fallait aller jusqu’à Muizen. C’était tout ce que je désirais. Je croyais simplement qu’on détacherait la machine qui irait seule s’approvisionner en eau. Mais non, les Allemands ont décidé que tout le train irait se garer à Muizen. Là, j’ai pris de l’eau. Puis, au matin, je suis allé virer à la plaque tournante, ce qui fait que, en revenant, la machine était tournée vers Bruxelles et j’avais le wagon de DCA juste derrière moi.

Vous saviez alors que vous rentriez à Bruxelles ?

Ah ! non, nous repartions en direction de Bruxelles, mais je ne savais pas quelle était la destination. Nous sommes donc repartis. A l’entrée de Malines, j’ai eu des ennuis tout à fait imprévus avec la machine - (les sablières ne fonctionnaient plus). J’ai demandé une locomotive pour me dépanner. On me l’a envoyée. Elle m’a tiré du mauvais pas. C’est alors que les servants de la DCA ont demandé qu’on fasse des manœuvres pour les replacer en queue du train, d’où la surveillance est plus aisée. D’accord avec mon collègue de l’autre loco, nous avons mis le wagon DCA sur le côté, puis, au lieu de revenir sur lui avec le train, nous avons filé sur Bruxelles. Pour ce retour, tous les signaux étaient bons : la voie était libre d’un bout à l’autre.

Eh bien, M. Verheggen, bravo ! Voilà des précisions qui méritaient d’être faites. Nous vous remercions.

Mais c’est avec plaisir...

Puis nous avons bu la petite goutte de rigueur. Le machiniste pensionné Louis Verheggen (qui a 73 ans) nous a montré les tableaux qu’il peint pour étoffer ses loisirs et aussi son petit atelier de bricolage.

Quoi qu’on puisse dire, les héros ne sont pas toujours fatigués...


Source : Le Rail, décembre 1974