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1926 presque comme si vous y étiez

Ulenspiegel et Lamme.

mercredi 3 juillet 2013, par rixke

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L’année 1926 débuta - comme presque toutes les années d’ailleurs - pour pas mal de gens de façon plutôt banale.

En ce temps-là, les Américains étaient aux prises avec la « prohibition » et devaient donc substituer à leur petit verre d’alcool une quelconque crème glacée ; moralité : la consommation de lait prit des proportions gigantesques.

Au début de 1926, l’Europe n’était pas non plus très à son aise : une série de violentes tempêtes secouèrent le vieux continent, qui furent peut-être les signes avant-coureurs de toutes sortes de remous sociaux, politiques et économiques.

En janvier, la Lys sortit de son lit. A Jemelle, une vache et trois cochons (dont les noms ont été perdus) furent entraînés par les eaux. Dans la vallée de la Lesse, les crues dépassaient en ampleur celles de 1880, tandis que la Meuse à Liège connaissait les plus grandes inondations de son histoire. Non seulement la nature était en colère, mais l’économie aussi provoquait quelques tracas : en janvier 1926, quatre agents de change étaient déclarés en faillite dans le pays et beaucoup d’autres se trouvaient en difficulté.

Tout n’était bien sûr pas désastreux au seuil de cette année, qui vit la création de notre Société, fondée en quelque sorte pour combler le déficit du budget de l’Etat.

Certaines entreprises étaient prospères. Ainsi l’école automobile de Berchem, où les leçons étaient données par l’ingénieur Van Loy - en personne - au prix de 5 francs les 2 séances ; dès janvier, on comptait 9 900 inscriptions. Un prédécesseur de James Bond, un certain Freddy, détective privé de première classe (séparations, héritages, toutes missions délicates, surveillances à prix fixe, liquidation après service) voyait sa clientèle croître tous les jours : les annales en font foi !

 Pyjama et accordéon

Quelle était la valeur de notre franc à l’époque ?

Avant la stabilisation du franc belge - une opération monétaire effectuée par le gouvernement en 1926 pour empêcher que l’économie belge ne s’écroule comme un château de cartes - la livre anglaise valait 132,40 F, 100 francs français valaient 91,40 francs belges, le florin hollandais : 10,84 F et le dollar américain : 27,05 F. Pour 10 francs, on pouvait acheter une paire de gants au magasin de la Bourse, pour 17 F un parapluie ou un pyjama en flanelle pour homme ; et pour 36 F une paire de chaussures. Les pardessus coûtaient de 110 à 195 F et un costume fait sur mesure avec doublure en soie allait chercher dans les 250 F.

Le crédit existait déjà (sans doute depuis quelques millénaires). Un accordéon, qui coûtait comptant 193 F, pouvait être acheté à crédit moyennant un paiement de 35 F au moment de l’achat et douze mensualités de 15 F. Un pain ordinaire valait 3,10 F, un paquet de Belga (25 cigarettes) : 1,50 F, 6 œufs : 7,30 F, mais pour la margarine extra il fallait donner 13 F le kilo. Désiriez-vous un bon vin ? Rien de plus facile : une bouteille de Mâcon coûtait 3 F, une bouteille de Saint-Emilion 1922 : 3,40 F., et une bouteille de Pommard 1921 : 4,95 F.

A titre comparatif, voici ce que gagnait un cheminot, au maximum, en 1926 :

  • le chargeur : 24 F par jour ; le machiniste de locomotive :15 400 F l’an ;
  • le garde : 10 700 F ;
  • le commis principal : 19 000 F ;
  • le sous-chef de gare : 27 400 F.

Le 5 janvier 1926, les Belges étaient déjà invités à se serrer la ceinture !

 D'Europe en Turquie

La situation politique à l’étranger était plutôt sombre : le monde entier subissait encore les conséquences de ce qu’on appelait - et qu’on appelle toujours - la « grande guerre ».

L’Europe appauvrie, paralysée au sein de l’économie mondiale, était confrontée à de nouveaux concurrents qui avaient profité du conflit pour se faire une place au soleil ou s’affermir. Les traités de Locarno - une série d’accords entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre, la Belgique, l’Italie, la Pologne et la Tchécoslovaquie, conclus en 1925 - existaient sur le papier, mais rien que sur le papier. L’avertissement d’un correspondant politique, comme quoi le danger n’était plus aux frontières du pays mais aux frontières de l’Europe, apparaît avec le recul comme teinté d’ironie.

Durant la guerre, l’Europe s’était endettée vis-à-vis de l’Amérique. Le 10 août, Clemenceau « le Tigre » écrivait sa fameuse lettre au Président Coolidge, dans laquelle il faisait remarquer que le règlement des dettes mettait en péril la civilisation occidentale et demandait si d’autres considérations que celles d’ordres économique et commercial ne devraient pas entrer en ligne de compte pour trouver une solution.

En Turquie - aujourd’hui terre privilégiée du tourisme - la situation n’était guère favorable ; à Maras, 22 personnes se voyaient condamnées : 7 à la peine de mort, 7 autres à 15 ans de prison, 7 à 10 ans et la dernière à 3 ans, pour avoir refusé de porter un chapeau ainsi que la loi le prescrivait. On avait la tête près du bonnet. Et on ne plaisantait pas : le lendemain, les condamnés à mort étaient exécutés ! Cette action avait été menée par Kemal Atatürk, le premier en date des présidents de la république de Turquie, en vue d’occidentaliser les Turcs (et, somme toute, pour leur apprendre à vivre). Voilà où on en arrive quand on veut substituer au fez traditionnel un autre couvre-chef.

 Le muscle

Sur le plan sportif, 1926 était la période des grands vélodromes ; la plupart ont d’ailleurs disparu. Même de petits villages tels que Beveren, Stekene, Bruyelle... possédaient le leur. Les Belges étaient presque imbattables à vélo. Le vingtième Tour de France était remporté par notre compatriote Lucien Buysse avec la bagatelle de 1 h 22 min 25 sec. d’avance sur le second qui n’était autre que le Luxembourgeois Nicolas Frantz : Buysse avait remporté, avec 25 minutes d’avance, la grande étape des Pyrénées où Bottechia, double vainqueur du Tour, avait abandonné. Triomphe belge donc sur toute la ligne : 7 des nôtres dans les 10 premiers.

  • 126 partants : 41 arrivants.

Ce ne fut pas un Belge qui devint champion du monde : cette compétition ne fut instaurée que l’année suivante.

Le 19 mars, en football, la Hollande avait rencontré pour la 20e fois les Diables rouges, à Anvers. Résultat : 1-1 !. Le match fut rejoué le 3 mai et alors la Belgique l’emporta par 5-1.

Le sport automobile avait déjà la cote d’amour : chaque année étaient organisées « Les 24 heures de Francorchamps » ou Grand Prix de Belgique. Pour la première fois, un pilote automobile dépassait les 100 km/heure de moyenne au cours des 24 heures du Mans. A Monza, les moteurs FN portaient le record mondial des 24 heures à 105,250 km/h de moyenne. Pour la 1re fois dans l’histoire, une liaison Liège - Léopoldville était établie par side-car.

Le 23 septembre, Gène Tuney « le gentleman » devenait champion du monde de boxe, toutes catégories, en battant Jack Dempsey, le « tigre » (mais rien à voir avec Clemenceau). Le match eut lieu à Philadelphie devant 130 000 spectateurs et la bourse s’élevait à 90 000 livres.

 Les chemins de fer

Quelle était la situation de la SNCB en 1926 ? Les débuts ne furent pas faciles pour la nouvelle Société.

A partir d’avril, l’Administration des Chemins de fer avait instauré la prise à domicile. La taxe était de 1 F par tranche de 10 kg, avec minimum de 3,50 F.

Au cours du mois de mai, la durée des trajets de Bruxelles à Berlin, à Varsovie et à Riga fut sensiblement réduite grâce au Nord-Express. Un voyage de Londres à Berlin ne durait que 22 heures, on atteignait Varsovie en 34 heures et Riga en 47 heures. Le 23 juillet, le projet sur la SNCB ayant été approuvé à l’unanimité par la Chambre, un correspondant concluait sans enthousiasme que la consolidation obligatoire de la Dette publique n’emballerait personne, mais qu’il fallait s’y résigner pour sauver le pays.

En septembre, la SNCB claironnait fièrement ses premiers résultats mensuels ; voyageurs : 57 913 000 F, marchandises : 139 598 000 F, produits exceptionnels : 3 849 000 F, soit un total de 201 360 000 F.

 Les arts et les lettres

Le 19 mai 1926 fut une date importante dans le domaine artistique : ce jour-là s’ouvrit une exposition française d’art moderne à Bruxelles, à laquelle nos aristarques réagirent peu favorablement. Ainsi un critique important commençait son article sur « La baigneuse » de Picasso en ces termes : « la pauvre dame était assurément passée sous un camion ». Georges Braque ne le fascinait pas plus et il estimait qu’on aurait pu aussi bien appeler sa « Femme nue » : Bouddha. Pour lui, le tableau de Matisse « Bataille de fleurs à Nice » n’est qu’un mélange sans harmonie de taches, sans lignes et sans autres points de repère que des petits drapeaux pendant le long de hauts mâts. Seul Maurice Utrillo trouve grâce à ses yeux « parce qu’il ne fait pas tellement étrange » ; tandis que Marc Chagall « met l’art sur la tête et le bon sens avec ». Quant à Fernand Léger, « il est aussi lyrique qu’une boutique de quincaillerie. »

II n’en est pas moins vrai que cette année 1926 était une époque de grande fermentation artistique. Non seulement il y eut cette année-là la 1re exposition Klee, mais c’est dans les années 20 que vivaient à Paris un groupe d’artistes typiquement bohèmes qui devinrent célèbres par la suite et qui avaient noms : Stein, Scott Fitzgerald, Hemingway, Joyce, Picasso... L’art était d’un éclectisme sans pareil et les écoles foisonnaient : futurisme, cubisme, expressionisme, dadaïsme, surréalisme...

Le cinéma parlant n’existait pas encore en 1926. C’est seulement le 6 octobre 27 que la « Warner Bros » montera son premier film avec bande sonore : « The Jazz Singer » avec le célèbre Al Johson. Cecil B. de Mille débutait sa carrière comme producteur de supermachines bibliques : « Le Roi des rois » date de 26. Ainsi que « La ruée vers l’or » de Charlie Chaplin, qui n’était encore que Charlot : un clown sans prétention avec un sourire triste de pierrot lunaire...

On épinglera encore pour l’année 26 au crédit du cinématographe : « Le mécano de la Générale » de Buster Keaton, « L’athlète incomplet » de Frank Capra, « Trois sublimes canailles » de John Ford, « Moana » de Flaherty, « Alice » de Walt Disney, « l’ami public n° 1 », « The mountain eagle » de Hitchcock, « Les secrets d’une âme » de Pabst, « Le voyage dans le ciel » de Dreyer, « La mère » de Poudovkine, « Carmen » de Jacques Feyder, « Nana » de Jean Renoir, « Le vertige » de Marcel L’Herbier, « La proie du vent » de René Clair et en Belgique, Gaston Schoukens, qui a monté à ses frais son propre studio, réalise plusieurs films dont « La Famille Klepkens ».

En 1926, la littérature est vraiment à la fête. André Gide publie « Si le grain ne meurt » et effectue des voyages en Afrique noire qui le bouleverseront. On sort « Le temps retrouvé » de Proust, mort en ’22.

Et en vrac, pour les auteurs français : « Les bestiaires » de Montherlant, « La tentation de l’Occident » de Malraux, « Sous le soleil de Satan » de Bernanos, « Moravagine » de Cendrars, « Le paysan de Paris » d’Aragon, « Le théâtre de Maurice Boissard »... de Léautaud, « La fin de chéri » de Colette. Mauriac écrit Thérèse Desqueyroux qu’il publiera l’an prochain. Saint-Exupéry est chef d’escadre au Cap Juby à Rio de Oro et Giono employé au comptoir d’escompte à Manosque. P. Valéry entre à l’Académie française. Jean Richepin meurt. Etc.

Le prix Goncourt revient à Deberly pour « Le supplice de Phèdre », le « Femina » à Ch. Silvestre.

A l’étranger T.E. Lawrence - le Lawrence d’Arabie - publie « Les sept piliers de la Sagesse » et Kafka son célèbre « Château » qui ne seront traduits que quelques années plus tard. Par contre c’est en ’26 même qu’on édite en français « Feux de Dublin » de James Joyce et « Elixirs du diable » de Hoffmann.

Dans tout cela, les auteurs belges ne sont absolument pas à la traîne, tant s’en faut. Michel de Ghelderode publie « La mort du Docteur Faust », Jean Tousseul « La maison perdue », Franz Hellens « Le naïf », « Le fauteuil rouge », Maeterlinck « La vie des termites », des Ombiaux « Liège qui bout », etc. Chez les Flamands, on retiendra « La maison » de M. Gijsen et « Pierre Farde » de De Pillecyn. Au point de vue spectacle, on monte « Tout pour le mieux » de Pirandello, « Les malheurs d’Orphée » de Darius Milhaud.

 Le jazz et la java

II n’est pas possible d’escamoter, bien qu’elle soit de 1925, « la revue nègre » où brille de tous ses feux une jeune vedette qui s’appelle tout simplement Joséphine Baker. C’est dans la foulée de la « revue nègre » que le jazz va s’introduire en Europe avec le succès qu’on connaît. Le charleston déferle sur le vieux continent.

Pendant ce temps-là, dans les caf’conc, sur les places publiques, au travail, en balade, l’homme de la rue fredonne ses chansonnettes préférées : « J’en ai marre » et « En douce » que chante Mistinguett, « Tu verras Montmartre », « Mes parents sont venus me chercher », le grand succès de Milton ; « Le trompette en bois », « Je cherche après Titine », « C’est jeune et ça ne sait pas » et, puisqu’il ne faut pas s’écarter des sommités culturelles à quelque époque que ce soit, « Si mon cœur avait des roulettes ».

Un chanteur brûle les planches du music-hall : il s’appelle Maurice Chevalier, a 38 ans, chante « Dédé », « Valentine », « Un bon mouvement », « C’est merveilleux »...

 Les index

II est remarquable qu’en 1926, parallèlement à l’indice des prix national, il y a un index provincial et même un index urbain. Ainsi le 15 avril 1926, l’index national se situait à 529, tandis que pour la province d’Anvers il était de 538, en Brabant : 539, à Liège : 526 ; pour la ville d’Anvers : 553, pour Bruxelles : 564 et pour Liège : 531.

La mesure économique la plus dramatique que le gouvernement belge devait prendre en 1926 fut sans doute la stabilisation du franc belge. Celui-ci, qui valait jadis 100 centimes-or, était ramené, par cette opération « stabilisatrice » à une valeur-or de 14 centimes et 342 millièmes de centime. Celui qui possédait 100 000 F avant la stabilisation, possédait toujours le même montant en nominal, mais en fait, il n’avait plus que 14 342 F.

Terminons par ceci. Un jeune homme timide qui avait quelques difficultés pour dénicher une fiancée n’avait pas plus à désespérer en 1926 que cinquante ans plus tard. Pas mal de dames d’un certain âge se coupaient en quatre - de façon discrète - pour mettre en rapport les personnes qui désiraient se marier ; la prudence et la discrétion étaient assurées ; on pouvait même obtenir des renseignements complémentaires à condition de joindre un timbre pour la réponse.

 Petite larme

Alors voilà, cinquante ans nous ont filé entre les doigts ; les pages des journaux et des magazines ont jauni dans leurs archives. Cinquante années de joies et de peines, de nostalgie, de violence, d’angoisse, d’espoir...

C’est avec un brin de mélancolie que nous replions le journal du 31 décembre 1926 et que nous reclassons les reliures dans les armoires métalliques indifférentes où on les boucle.

Le temps est un maître implacable et un critique sans pitié. Même si votre miroir ignore vos rides, lui les connaît !

Ronsard a sussuré avec amertume : « Le temps s’en va, le temps s’en va, madame

« Las ! le temps, non, mais nous nous en allons... »

Néanmoins, il faut espérer que ce petit fumet de 1926 ne vous aura pas déplu. De toute façon n’oubliez pas que, s’il est devenu difficile de mettre la main sur une bouteille de Pommard 1921, on a tout lieu d’espérer que le Pommard 1976 sera plus qu’honnête d’ici quelques années.


Source : Le Rail, juillet 1976