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L’aventure des chemins de fer 1832-1914

A.T., Editions André Barret.

mercredi 16 octobre 2013, par rixke

Encore un livre sur l’aventure des chemins de fer aux temps héroïques, dira-t-on ! Et on aura tort.

Bien entendu, l’auteur qui s’attaque à un tel sujet est fatalement obligé d’évoquer pas mal de personnages, d’événements, de moments forts, qui sont désormais supposés connus des « ferrovipathes ». Mais il n’est pas tellement désagréable de se replonger dans le vif de l’histoire ferroviaire, surtout s’il s’agit de celle que nous propose Jean des Cars : la première bataille du rail (1832-1914).

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Rencontre de l’Union Pacific et de la Central Pacific aux USA.

Pour les fervents, c’est toujours le moment d’offrir à George Stephenson, ce « bricoleur de génie », le bouquet du premier ; de sauter en marche sur le direct Stockton - Darlington, l’ancêtre de nos « voyageurs » (le 25 septembre 1825, c’était hier) ; d’aller vagabonder parmi les chemins de fer miniers du Borinage qui ont, littéralement, ouvert la voie ; d’entonner « La Brabançonne » et quelques chopes de « lambic » pour saluer l’inauguration du premier chemin de fer de l’Europe continentale « Bruxelles - Malines », le 5 mai 1835 ; d’assister, impuissant et la gorge nouée, à la catastrophe du Versailles - Paris (1842) où périrent cinquante-sept voyageurs, parmi lesquels - le destin avait l’humour noir ce jour-là - un navigateur, célèbre en sus : Dumont d’Urville ; de se féliciter que, 23 ans plus tard, Dickens, lui, sorte indemne d’une embardée outre-Manche, de gamberger, à cent vingt à l’heure, dans les wagons-lits de M. Pullman, dans les voitures lambrissées de M. Nagelmackers, Liégeois et père de l’Orient-Express (« le train des rois, le roi des trains ») ; de déplorer que cet instrument de paix devienne tout à coup un instrument de guerre, hélas ! Crimée, Sécession, ’70 !...

Qui n’a pas tout cela dans ses bagages ? Mais est-il si déplaisant, de temps à autre, d’ouvrir les valises ?

 Un des derniers romantiques.

Nous savons, depuis « Sleeping story », que Jean des Cars est un des derniers romantiques, que des mots tels que « Malle des Indes », « Orient-Express », « Transsibérien »... le font rêver.

C’est en nous menant tout autour du monde qu’il nous incite à visiter ses rêves. Et dans ces parages-là, il n’est pas sûr que tout ait déjà été dit. Il nous entraîne non seulement à travers la Sibérie et aux confins du Moyen-Orient, où exulte sa rêverie, mais aussi dans la foulée des pionniers du Nouveau Monde, affairés à tracer une voie de 4 000 km - le Transcontinental -malgré l’hostilité déclarée des zones vierges, des Montagnes Rocheuses, des Indiens dépossédés de leurs terres et des petits jaloux : beaucoup de sueur, de sang, de whisky, de bisons aussi, sans oublier la main-d ’œuvre chinoise.

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L’époque fait trois petits tours.

A propos, saviez-vous qu’en 1851, il y avait 17000 km de lignes au USA et 145 km au Canada ?

Le rêve d’à-côté, c’est le Transandin où le tortillard caracole à des altitudes qui avoisinent celle du Mont-Blanc. Pas moins !

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Un « Guard » anglais donnant le départ.

Puis, c’est le tour du Japon, qui entre très tard dans la danse, mais qui a, depuis, rattrapé le temps perdu.

L’Afrique n’a pas été escamotée, avec ses douze écartements différents. Pas plus que l’Australie, qui peut se targuer de posséder la plus longue ligne droite du monde : 530 km...

Etc., etc.

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Chemin de fer à crémaillère au mont Pilate.

Mais il faut laisser à chacun la liberté d’aller à la rencontre de ses territoires favoris.

Ce texte de Jean des Cars possède ce mérite insigne de nous informer, de nous documenter, sans pour autant nous ensevelir sous les données techniques, qui restreignent automatiquement l’audience. Ce qu’il nous propose, c’est de l’histoire à la portée de toutes les bourses : il suffit d’aimer ça.

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Atelier de Fives-Lille : une loco et ceux qui l’ont construite.

Pourtant, Jean des Cars connaît ses classiques sur le bout des bielles : de Pècheux à Vincenot, il a tout lu et retenu l’essentiel.

Il y a mieux : le texte est allégé çà et là, illuminé même, par une certaine ironie, par un humour bon enfant. Ce n’est pas Jean des Cars qui oublierait le mot de Valéry Larbaud selon lequel « les voyages forment la jeunesse et déforment les pantalons ».

Cela nous change du sérieux et de la solennité qui sont le lot habituel des ouvrages du genre.

 Un album de famille.

On aurait tort de dire « encore un livre sur l’aventure ferroviaire » pour la bonne raison que ce n’est pas un livre : c’est un album. Il faut entendre par là qu’il est composé pour l’essentiel de photos et que le texte est uniquement là pour leur dérouler le tapis rouge.

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Une si jolie petite gare.

Et quelles photos ! Pas moins de 192 documents, de format 24 x 30 cm pour pas mal d’entre elles : toutes reproduites de façon impeccable, d’un grain qui leur confère chaleur et émotion, d’une netteté qui ferait pâlir de dépit maint photographe d’aujourd’hui.

Jean des Cars a raison d’insister sur le fait que les débuts des chemins de fer ont été à peu près parallèles à ceux de la photographie. Dès sa naissance, « le chemin de fer a la chance d’avoir son album de famille ». C’est en feuilletant cet album-là que Jean des Cars nous invite à rêver.

 Des cheminées pincées comme des corsets.

Il y a 7 chapitres précédés chacun d’une brève introduction : Les temps héroïques - Grands travaux et ouvrages d’art - Les gares - La vie du rail - Le matériel roulant - A la conquête du monde - Les accidents. Sept chapitres, constitués donc surtout de photos.

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Dans les gorges de l’Arkansas.

Impossible de les évoquer toutes ici, bien entendu.

Il y a, au rayon du matériel, la « Wylam-Billy », l’ancêtre des locos, en chair, en os et en tubulures : d’autres spécimens archaïques, arborant d’aventure des cheminées pincées comme des corsets de coquettes 1900 : des locomotives fashionables, respectables comme des Rolls, et d’autres, plus modestes, mais briquées ainsi que des sous neufs ; une « vapeur » crachant des poumons d’encre dans les gorges de l’Arkansas : une autre, avec sa petite rame, venue tout bêtement contempler les chutes du Niagara : la sœur jumelle de la loco de Buster Keaton, « le Mécano de la Général » ; et le clou : une petite intrépide qui a pris le téléférique au Nouveau-Mexique. Mieux encore : une machine espiègle qui est venue piquer du nez sur le boulevard (l’accident de la gare Montparnasse). A tirer des larmes aux cheminots les plus endurcis.

Il ne faudrait pas oublier le matériel tracté et toutes ces voitures à l’ancienne d’une diversité déconcertante.

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Gardes-barrières... bien de chez nous.

Il suffit de tourner la page pour passer d’un compartiment élémentaire, bondé de paysans sortis de chez Flaubert, à une voiture-restaurant des plus sophistiquées, de celles-là qu’on rencontrait à foison dans les films muets.

Ces locomotives, ces voitures, ces fourgons ont toujours un petit air de fête. Il faut dire que l’apparat du personnel de desserte ou d’escorte n’entre pas pour peu dans cette impression. On a toujours l’air d’être venu là pour attendre Napoléon III. Et parfois c’est vrai : alors la locomotive disparaît sous les drapeaux. Mais d’autres fois, on est comblé : au lieu de la barbichette de l’empereur, c’est tout bonnement le minois de Sarah Bernhardt (on dirait Colette) ou celui de la belle Otero qu’on nous invite à applaudir.

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La 1re voiture-lits, de la CIWL en 1872 (assis Georges Nagelmakers, debout le colonel Mann).

La photo adore taquiner le vertige : des ponts et des viaducs s’élancent d’une rive à l’autre en se moquant du vide : de tunnel en tunnel, le chemin de fer à crémaillère du Mont Pilate frôle les précipices en négociant des pentes de 48% (oui, oui : 48%).

 On vous invite à descendre.

Les gares, « ces cathédrales des temps modernes », sont là aussi, bien là ! De la pierre, du fer, des vitres, des courbes, de la fumée et de l’animation. A Londres, les fiacres attendent la clientèle sur le quai. A Milwaukee, la loco est prête à tourner dans un film de Carné.

Mais il n’y a pas que des « monstresses » : les petites gares rurales ont aussi leur pittoresque, et leur gentillesse vous invite à descendre.

Les lignes de prestige ont posé aussi pour la postérité : Canadian Pacific, Transsibérien, Orient-Express. On peut faire confiance à Jean des Cars l’aventurier : elles sont toutes au poste. Le bouquet dans ce domaine est assurément le document qui a immortalisé la rencontre des deux compagnies : l’Union Pacific et la Central Pacific, lors de l’établissement de la première ligne transcontinentale aux Etats-Unis. Le Champagne va couler.

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Machine américaine des années 70/85 avec son tablier.

On se doute bien que le personnel a aussi son mot à dire. Il est omniprésent même, et ce n’est que justice. Ah ! comme les gardes-barrières étaient souriantes, accortes et robustes à la fois. Et il faut avoir vu un « guard » anglais donner le départ du train pour comprendre ce que le métier implique de fierté, de responsabilité et de flegme à la fois.

 Guêpières, crinolines

Bref, ce sont des photos vivantes, où, sans s’en rendre compte, l’époque, ou plutôt plusieurs époques viennent faire leurs trois petits tours avec chapeaux hauts de forme, cloches, guêpières, crinolines et autres redingotes.

Elles ont - ces photos - le charme indéfinissable des images qu’on va sortir des vieux cartons aux soirs de nostalgie.

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Au Nouveau Mexique, une loco en téléphérique.

Des photos vivantes pour un album vivant, qui n’a qu’un défaut : son prix (1 300francs belges). Il est vrai que, aux « puces », la moindre carte postale ferroviaire va chercher dans les 300/400 francs !


Source : Le Rail, mars 1979