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100 d’affiches des chemins de fer

A.T.

mercredi 13 novembre 2013, par rixke

Prends bien soin de n’admirer que ce qui te fait plaisir.
Stendhal

Dans notre numéro de février 81, nous avons annoncé la sortie d’un album de toute beauté, dû à Pierre Belvès et édité par « La Vie du rail » : « Cent ans d’affiches des chemins de fer ». Nous voudrions y revenir de façon un peu plus détaillée, en vous offrant, au seuil des vacances, en guise de zakouskis quelques jolies images de jadis.

Dans sa préface, J. Pélissier, président du Conseil d’Administration de la SNCF, sait gré à cet album d’avoir refusé de « céder à la tentation du « rétro » par esprit de mode ». Il a raison sur le fond : quand on s’est donné pour objectif de présenter « 100 ans d’affiches... », on ne peut négliger aucun genre.

Mais M. Pélissier a tort de croire que le « rétro » est nécessairement affaire de mode. Ce peut être refus conscient, délibéré, de ce que propose le monde actuel, régi par des « spécialistes » (promoteurs, architectes, critiques, bailleurs de fonds, etc.). Rien de plus dangereux que les spécialistes ! Voyez l’architecture moderne à laquelle il a fallu mettre le holà, parce qu’elle était occupée de défigurer nos villes, de les déshumaniser, tout ça pour quelque morceau de bravoure : en forme de building immanquablement... Mais, rassurez-vous, l’architecte, lui, réside dans un coquet bungalow campagnard.

Pour ma part, si, dans le domaine de l’affiche, je suis plutôt « rétro » sans souci de modes et contre-modes, c’est simplement parce que l’affiche de jadis faisait davantage appel à ma sensibilité, tandis que celle d’aujourd’hui entend avant tout s’adresser à mon intelligence, qu’elle veut me convaincre, me plier à son idée.

Idée ! Le mot est lâché !

L’affichiste a beaucoup d’idées (bonnes ou mauvaises), de moins en moins d’émotions à communiquer. Le commerce a tué l’inspiration. Suis-je trop dur, trop partisan ? Notre grand illustrateur Folon a écrit ceci lors de l’inauguration des musées de l’affiche :

« L’affiche est morte. L’autre jour, je regardais les murs d’une station de métro. Pas une image qui fasse confiance à l’œil. De lourdes typographies tuent des photographies. Un seul critère : le rendement, vendre. Il faut posséder la nouvelle chaîne stéréo, la nouvelle machine à laver, le nouveau réfrigérateur, la nouvelle télévision, la nouvelle voiture, les nouveaux avantages d’un compte en banque. Les gens attendent le métro, l’œil des gens attend le métro, l’œil des gens se sent méprisé. Chaque image part de l’idée qu’elle parle à un troupeau incapable de comprendre... »

II y a d’autres raisons à cette mutation dans le domaine de l’affiche ferroviaire. A l’origine le train a le monopole de la vitesse et des voyages. Moralité : pas la moindre trace de trains, voire de locos sur les premières affiches ferroviaires. En toute logique, le but l’emporte sur le moyen : on ne nous intéresse qu’à l’endroit idyllique où le chemin de fer peut nous mener en peu de temps et sans trop bourse délier.

On le fait assez bien en général. Et avec le louable souci de ne pas décevoir le touriste : il ne pleut jamais dans les hauts lieux du tourisme. Il est aussi piquant de constater que la femme élégante, coquette, séduisante comme il se doit, fait son apparition dans l’affiche bien avant le train. Celui-ci n’y fait irruption qu’au moment où la voiture, puis l’avion entrent en scène pour le concurrencer.

Le train désormais n’est plus un instrument de découverte, mais le meilleur instrument...

Brusquement donc, il faut prouver ! La technique se met à parler plus haut que l’émotion, la supplante, l’étouffé parfois. Il arrive que la démonstration soit probante, mais ça relève du théorème. Les poètes du pinceau sont renvoyés au vert pays des amours enfantines.

Les salles d’attente qui étaient des antichambres du rêve et de la gamberge deviennent des expositions de rébus, proposent des fresques d’épurés : le simplisme y passe pour de la simplicité et l’utilitarisme fait figure d’esthétisme. Pas toujours mais souvent !

Finis les jolis paysages que des artistes, mineurs mais sincères, léchaient pour nous allécher.

Le but (du voyage) s’efface devant les moyens. Il faut non seulement persuader, mais persuader le plus de monde possible.

Cela se fait rarement sans une certaine distorsion de l’esprit, voire une certaine compromission. Dommage !

Je parle pour les autres. Moi, la publicité actuelle, je ne la vois plus guère. Pourtant les jolis coins de paradis, même un peu « cartes postales » ne m’échappaient pas, ils venaient chercher mon œil.

Pour les démonstrations, je tire mon plan tout seul : j’ai d’excellents livres de géométrie pour ça, avec des dessins formidables, stylisés, qu’on n’égalera jamais.

J’ai fait mon choix. Le voici.

Au reste, l’essentiel de l’album de « la Vie du rail » est consacré aux affiches un peu surannées. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, on l’a compris.

 Dauphiné

La route de la Grande Chartreuse défie l’adjectif : on n’en a pas encore inventé pour cerner l’émotion qu’on ressent devant un spectacle d’une telle envergure. Les éléments se sont obstinés pendant des millénaires afin de nous l’offrir et de nous couper le souffle.

C’est le matin. Le soleil à grands coups de pinceaux restitue aux gorges leurs tonalités d’origine : ici du gris, là de l’ocre, plus loin de la verdure... Mais attention, dès 4 heures de l’après-midi il y fait noir comme dans un chaudron. Le paradis vire à l’inquiétude et à la peur. La route épouse les fantaisies du torrent et monte : un couple de cyclistes qui peinent et se déhanchent en atteste. Sur leurs talons, une diligence dont l’équipage est lancé au galop entend bien être rentrée avant le soir : le cocher connaît assez d’histoires de détrousseurs. Accoudé au parapet, un marcheur, sac au dos, n’en croit pas ses yeux : une eau si bleue, si verte, si limpide, si tout !

 Thermes de Cauterets

Les villes d’eau tiennent l’affiche toute l’année, c’est le cas de le dire. La gentry britannique n’a pas trop de douze mois pour faire le circuit des thermes d’Occident. Cauterets est un relais fort apprécié pour sa situation en cul-de-sac (pas de « Tour de France »), son calme, sa distinction. Le Gave est à l’aise pour y donner de la voix et taquiner les échos dans l’entonnoir des « montagnes Pyrénées ».

Sur l’affiche, la curiste en rouge a le geste fleuri et l’œil « ailleurs » des Anglaises qui pensent qu’un peu plus de monde et un peu moins de montagnes, ça ne serait pas plus mal. Quelques cartes-vues disposées sur un éventail signalent que l’Espagne n’est pas loin.

 L'hiver à Nice

Ah ! mes enfants ! c’est du petit lait. Le soleil, la « grande bleue », le ciel qui lui fait la réplique, le carnaval, les palmiers...

Tout cela pendant qu’au nord de la Loire, les corniauds claquent des rotules et des dents. En prime de jolies filles en gros plan, et d’autres qu’on imagine dans la fantasia, au moelleux de calèches que régit quelque grand d’Espagne ou d’ailleurs.

Dans la baie, une petite voile blanche témoigne déjà d’un besoin de solitude ; et puis les palmiers sont si jolis, vus de l’autre côté.

 Le Mont Saint-Michel

L’Alsace a ses cigognes et ses maisons à colombages. Mais la Bretagne hésite entre les pardons où processionnent des dames en coiffe locale et des hommes en chapeau rond, les villes qui parlent celtique de toutes leurs façades, les villages pittoresques qui doivent tout à la Normandie de Flaubert, et les plages où les belles filles en maillot commencent à en montrer plus que les pères-la-morale ne le permettent.

Alors demandons au Mont Saint-Michel de trancher en toute équité, puisqu’il élève son îlot sur deux pages et dans pas moins de sept perspectives. En voici une prise au hasard. (légendes de AT. Le Rail)

 Londres

« A nous les petites Anglaises ! » susurre l’affichiste avec un demi-siècle d’avance sur le scénariste. « Salut l’artiste » lui rétorque la belle en souriant effrontément sous un « Parapluie de Cherbourg » qui fait office d’ombrelle, puisqu’aussi bien la Tamise à Windsor a des coquetteries de « Baie des Anges ».

Nous baignons, comme on voit, en plein cinéma !

 L'Italie

Toutes les grandes villes italiennes se sont donné rendez-vous en costume d’apparat, au carrefour de l’affiche, pour venir aguicher les touristes que le PLM a déversés sur les quais.

Chacun choisira ce qui lui convient. Les uns penchent pour la Tour de Pise, qui penche à son tour. D’autres n’auront d’yeux que pour Florence, où le temps s’est arrêté à l’heure de Médicis. Les classiques iront s’assurer si Rome est bien conforme aux manuels de latin et d’histoire. Quant aux romantiques, ils balanceront entre Venise, ses pigeons, ses palais, ses gondoles, et Naples, sa baie, son Vésuve qui fume la pipe avec mélancolie (après quoi il est de bon ton de mourir)

 Dali-Paris

Avec les peintres à parchemin, le Panthéon descend dans les halls de gares - et même dans la rue. Ailleurs, Dufy et Foujita se sont disputé la Normandie ; Marquet et Buffet ont mis en scène Notre-Dame de Paris ; Monet a peint en bleu la cathédrale de Rouen dans un envol de pigeons (bleus).

Quant à Salvador Dali, las d’inventer des montres molles, de vanter les mérites du goudron et de faire tourner l’univers autour du nombril de Perpignan, il fait voler en éclats le paysage français à coups de pinceaux, effilés comme ses moustaches, avant d’y lâcher des papillons, récupérés dans quelque vitrine du surréalisme.

La nuit, il rêve qu’une consonne de son prénom cède son fauteuil à une voisine : il s’appelle Adamo, il a vingt ans.

 Nice - Coni

Ici, on inaugure, et on fait faire le grand écart à un pont pour laisser passer le train, qui a attendu notre arrivée avant de sortir de l’affiche.

Désormais Zoé peut aller saluer Angelo en Piémont sans emprunter le baudet de la marchande de légumes et sans rester un mois sur les sentiers.

 L'Andalousie

L’Andalousie est rougie par la passion sous l’approbation neigeuse de la sierra. La Carmencita a pris de l’embonpoint à trop fréquenter les buffets de gare et à cesser de jouer des castagnettes. Sur une murette mauresque, un né natif en costume d’époque (laquelle ?) met tout son sentiment dans la nostalgie d’un flamenco, tandis qu’une compatriote, à ses pieds, l’accompagne en chantant et marque le rythme avec son éventail. Le rocher de Gibraltar, en cartouche, fait front à l’Afrique sous un ciel qui n’augure rien de bon.

Au bas de l’affiche, Malaga pose pour la postérité avant que l’enfant du pays, Picasso, la soumette à ses caprices.

 La Provence

Le syndicat d’initiative, qui montre le bout du nez, ne sait plus où donner de la tête. La chèvre de Monsieur Seguin est tout hébétée près de la Méditerranée, tandis qu’un tambourinaire joue du galoubet en pensant à autre chose et qu’une Arlésienne, trop jolie pour être honnête, distribue des brins de lavande pour meubler un peu l’atmosphère.

Dans des médaillons (ou cartouches), Moustiers joue les noëls anciens, les Baux marinent dans un coucher de soleil qui fabrique de la tragédie, la Sainte Baume se pousse sur la pointe des pieds, Toulon attend Raimu au rendez-vous de la gloire.

 Chamonix - Montenvers

Rien n’est trop fort pour attirer les mélancoliques et les blasés. S’il le faut, le train grimpe aux sommets pour éblouir son monde.

Ici le chemin de fer de Montenvers (à crémaillères) se met en danseuse pour aller déguster une glace au pied du Mont Blanc, qui rougit comme une première communiante. A ces altitudes, où les vaches n’ont plus cours, ce sont les chamois qui regardent passer les trains.


Source : Le Rail, juillet 1981