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Manque de pot pour le 150e

Odilon.

mercredi 9 avril 2014, par rixke

Me voici à la retraite depuis peu. Comme on dit « une retraite amplement méritée ». Quarante ans de bons et loyaux services. Vous avez déjà entendu ça quelque part ? Pourtant c’est la vérité toute nue, sortant du puits si j’ose dire. Je laisse derrière moi une notice biographique aussi vierge que les neiges éternelles. Vraiment pas de quoi s’en prévaloir. Seulement il y a un os : un an à peine après mon départ, voilà-t-il pas qu’on fête le cent cinquantième anniversaire de l’inauguration des chemins de fer. Alors là, je suis pris de court. Je ne m’y attendais pas. Cent cinquante, ce n’est pas un chiffre tout à fait rond. Notez que je ne reproche rien aux autorités qui ont pris la décision de cette commémoration. Elles ont bien fait. Au jour d’aujourd’hui où les raisons de se réjouir et de bomber le torse ne courent pas les rues, il vaut mieux miser sur notre grandeur passée que sur notre prospérité de demain ; c’est infiniment plus confortable.

Va donc pour le cent cinquantième. Seulement voilà, moi, je ne suis pas prêt.

J’étais tout juste occupé, auréolé de ma toute fraîche liberté, à me mettre en train (sans jeu de mots) pour le deux centième anniversaire qui proposait un chiffre rond comme une jarre d’huile, flamboyant comme une cathédrale gothique. J’eusse été idéalement préparé pour le coup.

Ces cent cinquante ans me prennent un peu de court. Tant pis ! Tant mieux ! C’est selon.

 Un drapeau à chaque phrase

Vous n’aurez pas droit au morceau de bravoure qui s’impose. Vous ne me verrez pas sortir le drapeau national à chaque phrase, en écrasant de la dextre une larme de nostalgie (et de fierté récurrente, avouons-le) sous ma paupière unitariste.

J’aurais pourtant tellement aimé évoquer sous vos yeux ébahis ce 5 mai 1835. Je suis certain que vous vous y seriez crus.

Quel dommage ! C’était un si beau jour, succulent comme une pêche bien mûre. Le soleil, dès potron-minet, avait mis tous ses fers au feu et, d’un bord à l’autre, le ciel affichait le bleu, avec les cumulus de rigueur dans notre pays. Les témoignages sont unanimes à cet endroit [1].

Peu après l’aube, le monde avait commencé à affluer.

A onze heures, l’allée Verte - encore la campagne, presque le désert - était noire de peuple. Les locomotives - « La Flèche », « Le Stephenson », « L’Eléphant » - qu’on appelait alors remorqueurs - faisaient ricocher les rayons du soleil à cuivre - que-veux-tu. Les berlines, diligences, wagons, pimpants comme des sous neufs, faisaient des coquetteries que le printemps excusait. Même les chars à bancs [2] avaient pour la circonstance une allure de dignité. Neuf des seize chars remorqués par « L’Eléphant » étaient décorés de drapeaux aux armes des provinces. Trente voitures et chars en tout !

 Une symphonie de couleurs

Mais l’essentiel se passait sur l’aire d’embarquement. On n’avait pas lésiné sur les frais : une tente pavoisée aux couleurs nationales, et qui faisait plaisir à voir, avait été érigée pour recevoir les invités. Mais, vu la clémence du temps, ceux-ci n’y pénétrèrent qu’au dernier moment. Sur ce qu’il faut bien appeler le quai, il y avait toutes les personnalités désirables : sans doute le roi et sa suite (je n’ai pas pu vérifier, je ne suis pas prêt, je le répète), sûrement les ministres, les représentants des corps constitués, de Bruxelles et des provinces, les huiles des chemins de fer, les représentants des différents constructeurs de matériel roulant, les tenants de la haute société, des tas de gens dont la présence céans posait une énigme et qu’on retrouve depuis Cromagnon dans toutes les cérémonies, officielles ou pas, et enfin la foule des badauds. Les femmes avaient, comme de juste, étrenné leur toilette printanière : robes à crinoline qui se balançaient suavement au moindre geste, corsages en dentelles, casaquins de velours multicolores, mantilles qui vous renvoyaient gaiement à la sinistre occupation espagnole, faveurs par ci, faveurs par là, chapeaux à fleurs et à voilette, gants de filoselle, voire en résille, manchons de loutre, ombrelles diaprées (que les poussières de charbon maculeraient tantôt)... Une heureuse symphonie de couleurs où les tons pastel triomphaient au nom de la bonne éducation.

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1835 : 1er train de l’allée Verte vers Malines

Les hommes, quant à eux, s’étaient beaucoup moins affairés à se singulariser par l’habillement. Hormis quelques muscadins qui arboraient des redingotes à carreaux, des jabots d’organdi et des gilets romantiques (l’un ou l’autre rouge, doux Jésus !) sur des pantalons nankin, tabac, puce ou blanc, en fuseau et à sous-pieds, hormis ces mirliflores donc, chacun avait eu à cœur de se vêtir de noir ou de gris comme le bon ton le prescrivait ; bien entendu cravaté de la glotte au creux de l’estomac.

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les Marolles

Au bureau comme à la ville, jusque vers les années 60 - du XXe siècle bien entendu - le citoyen bien élevé s’est senti tenu de porter toute sa vie son costume d’enterrement. Classicisme obligeait.

A la rigueur, ce 5 mai 1835, la personnalité masculine s’affirmait-elle dans le couvre-chef : haut-de-forme (chapeau buse pour le populaire), le tromblon, le gibus (ou demi-buse), le claque, etc. et par la canne, à pommeau d’argent de préférence.

Tout ce monde-là attendait en piaffant l’heure du départ ; soit qu’il fût du voyage, soit qu’il eût tenu à accompagner quelque proche.

 Des rires sonores

Aux lisières de cette foule empanachée, écumait le petit peuple de Bruxelles, descendu des faubourgs et notamment des Marolles, qui gobait les mouches, s’ébahissait, clabaudait, plaisantait en se tapant les cuisses. Les femmes portaient le jupon et le caraco, d’aventure le tablier, et étaient coiffées du bonnet à bord ruche. Les hommes flottaient dans des sarraus en toile grossière ; la casquette - en toile également - tombait crânement sur l’oreille. Les gosses étaient fagottés dans des fripes achetées au décrochez-moi-ça. Un chien de rue d’aventure courait aux trousses d’une tribu et ne manquait pas de se chamailler avec tout ce qui n’en faisait pas partie. Certains parmi ces badauds, venus d’au-delà la Steenpoort, avaient apporté du « répondant » dans de vastes paniers et s’apprêtaient à saucissonner sur l’herbe après le départ des convois, en attendant l’heure du feu d’artifice. Les parfums de fromage piquant et de cochonnaille allaient se marier aux odeurs sui generis qui montaient de cette masse grouillant au soleil. On entendait de loin en loin un bouchon de gueuze qui s’extirpait de son litre avec un bruit de ventouse.

Les plaisanteries ne volaient pas haut, mais déclenchaient des rires fort sonores quand même :

  • Alors, voyageur, tu as fait ton testament ?
  • C’est ta veuve qui pleure comme ça là-bas ?
  • Dommage de devoir se séparer ainsi à la fleur de l’âge.

Un loustic brandissait même un écriteau proposant des cercueils d’occasion ; « profitez-en », conseillait-t-il de la voix ! La police montée patrouillait de façon plutôt débonnaire entre les gros bonnets et la pègre. Les bonnets à poil de ces messieurs frissonnaient dans la brise et les uniformes rutilaient. Les chevaux, à la queue savamment torsadée, n’avaient pas un crin qui dépassait. Sous bonne garde, chacun se sentait à son aise.

Pourtant des bourgeois furent délestés de leur gousset, des rombières de leur réticule dont elles ne retrouvaient soudain, autour de leur poignet, que la seule cordelière, des montres en or (avec leur chaîne) furent portées disparues, qu’on put retrouver quelque temps plus tard, à des prix raisonnables, dans les négoces interlopes des quartiers extra muros avoisinant la rue Haute. Mais, ces menus larcins n’entamèrent en rien la jovialité générale. La bonne humeur était telle que les discours officiels passèrent quasiment inaperçus. En tout cas, ils n’ont pas laissé un souvenir impérissable dans la mémoire des foules.

 Fanfares et salves d'artillerie

II fallut tout le tapage des fanfares (une par train remorqué) pour qu’on se rendît compte que les choses sérieuses allaient commencer. Des salves d’artillerie annoncèrent le grand départ.

Elles rappelèrent les péripéties du Parc à la plèbe des Marolles qui en profita pour ovationner le nom de Charlier-Jambe-de-bois et entonner quelques chants qui bravaient volontiers la bienséance. Un frisson, comme on dit, parcourut la foule quand les premiers invités montèrent dans le convoi : chacun dans la classe de voiture à laquelle sa position dans la hiérarchie lui donnait droit. A midi pile, l’embarquement était terminé. Sans encombre, même si quelques traînes avaient été froissées et piétinées lors de l’escalade des voitures. Les remorqueurs sifflèrent trois fois, comme le firent tous les trains aux moments pathétiques pendant pas mal de générations, remâchèrent leur vapeur, et on partit sous les vivats et les quolibets de la populace, et le regard énigmatique des bovidés de l’alentour. Sur l’embarcadère, des mouchoirs s’agitèrent éparpillant des effluves exquis jusqu’au cœur des exhalaisons moins nobles des gens du faubourg qui commençaient déjà à s’asseoir dans l’herbe et à se débrailler.

Les panaches de fumée mirent quelque temps avant de s’estomper à l’horizon, du côté de Malines, le bout du monde.

Comme venait de le dire un ministre (mais personne ne l’entendit), une page de l’histoire des hommes venait d’être tournée. On en tournait beaucoup ces temps-ci dans notre coin : après Waterloo et les Journées de Septembre, ça faisait la troisième. J’aurais pu dire tout ça en beaucoup mieux, m’étendre longuement ici ou là, étoffer mon sujet, m’informer sur la présence effective de Léopold 1er etc., si j’avais eu le temps de me mettre dans le bain, et pour le moins, de consulter mes archives. Vous verrez comme mon papier du deux centième sera chouette. Avouez qu’il n’est pas facile de travailler avec un demi-siècle d’avance.


Source : Le Rail, juin 1985


[1Des empêcheurs - d’inaugurer-en-rond - prétendent que la météo de l’époque n’était pas de cet avis ; c’est tout simplement qu’en 1835 la météo se trompait déjà.

[2Une feuille parla de « char à boucs ». Officiel !