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En ce temps-là

A. Tillieu.

mercredi 16 avril 2014, par rixke

Or donc, c’est en 1835 que le premier train de voyageurs a circulé sur le continent européen. Ça se passait chez nous : entre Bruxelles et Malines.

Le 5 mai ! C’est assurément ce jour-là que le Belge est vraiment sorti du tombeau, ainsi que l’affirme avec beaucoup de pertinence notre hymne national. Gloire en soit rendue à son parolier Jenneval, un pseudonyme qui cache Louis-Alexandre-Hyppolyte Dechez, né en France (sic) !

On peut dire que ce train-là avait bien choisi la date de sa première sortie.

C’est en effet un 5 mai - en 1600 - que mourut Jean Nicot, secrétaire d’Henri II puis diplomate, qui importa en France une nouvelle plante baptisée d’abord nicotiane, puis tout simplement tabac. Cette plante était appelée à jouer un rôle non négligeable dans la prolifération du cancer du poumon, de l’infarctus du myocarde et de deux ou trois autres plaisanteries. Le 5 mai 1818, naquit à Trêves un homme avec une grande barbe qui allait faire parler de lui non seulement en Allemagne, mais encore dans quelques contrées avoisinantes, et qui fut prénommé Karl. Les parents Marx ignoraient que leur rejeton serait le père d’un ensemble de doctrines désignées sous le nom de marxisme, dont tout le monde parle, mais que peu connaissent.

Trois ans plus tard, Napoléon, un personnage renommé au début du XlXe siècle pour ses chapeaux excentriques et par sa manière de s’adresser aux gens en assujettissant sa main droite dans son gilet, mourut à Sainte-Hélène un jour de tempête (« mauvais présage » s’écria son gardien !). Sa tombe est restée vierge de toute inscription, parce que les Anglais ne savaient pas comment écrire son nom.

C’est un 5 mai également, un siècle exactement après notre inauguration ferroviaire, que naquit Bernard Pivot. Ajoutons, pour en finir, que c’est le 5 mai 1939 que Jules Slache retrouva impromptu les clés qu’il avait oubliées dans la poche du pantalon de son uniforme de 14/18 ; il put ainsi réintégrer son foyer la veille de sa deuxième mobilisation. Voilà pour la rubrique mondaine.

 L'expression de la société

Passons à l’année 1835 en soi, si vous le voulez bien (et vous le voulez bien).

Puisque, comme n’ont cessé de le répéter les écrivains J.-B. Nothomb, Ch. Weustenraad, le duc de Brabant - futur Léopold II - (et quelques autres aussi qualifiés), « la littérature est l’expression de la société », nous allons secouer la poussière des archives littéraires de cette année de grâce.

D’abord, il convient d’en faire notre deuil, aucun grand écrivain ou poète éminent ne semble être né en 1835. Comme si Apollon avait voulu laisser au seul train le privilège d’avoir vu le jour cette année-là... Passons les troupes en revue. En 1835, le Romantisme bat son plein.

A tout seigneur, tout honneur : Victor Hugo, le XIXe siècle en chair et en os. Il a trente-trois ans. Le front ceint des lauriers de la bataille d’ « Hernani », cette année-là, un demi-siècle avant sa mort, il publie les « Chants du crépuscule » et un drame « Angélo » pour faire un clin d’œil à un autre génie, Giono, d’un siècle à l’autre.

Alphonse de Lamartine en finit avec les quatre volumes de son « Voyage en Orient » et s’acharne sur « Jocelyn » qui fera bâiller d’ennui dix générations de potaches. Alfred de Vigny délaisse sa muse poétique pour nous donner « Servitude et grandeur militaires », et faire jouer sa pièce « Chatterton ». Quant à Alfred de Musset, il s’arrache de grands lambeaux de cœur en écrivant les « Nuits » de mai et de décembre ; au théâtre on joue « Le Chandelier ».

François-René de Chateaubriand, le père spirituel du Romantisme, peaufine ses « Mémoires d’outre-tombe ». On publie « Album d’un pessimiste », ouvrage posthume d’Alphonse Rabbe, un petit romantique injustement oublié aujourd’hui. Le chansonnier Béranger, considéré par Stendhal et Chateaubriand, comme le plus grand poète du siècle, vient de terminer son œuvre (en 1834). On s’y réfère encore de nos jours. A l’époque, une bonne chanson dure trente, voire cinquante ans. Après les lyriques, les dramaturges ! On vient de voir que des poètes, tels que Hugo, Vigny, Musset, affectionnaient aussi la scène. Ils ne sont pas les seuls. Alexandre Dumas, le romancier des « Trois Mousquetaires », écrit en 1835, pour la scène, « Kean » que refera à sa manière Sartre en 1955. « La Juive » de Halévy obtient un joli succès.

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Stendhal

Du côté des romanciers, on ne chôme pas non plus. Honoré de Balzac, poursuivi par ses créanciers, sort trois romans en 1835 : « Le Père Goriot », un chef-d’œuvre, « Le Lys dans la vallée » et « Séraphita ».

Théophile Gautier se contente d’une aimable « Mademoiselle de Maupin ».

George Sand vient de quitter Musset (qui se console en s’extirpant les « Nuits ») et n’a pas encore rencontré Chopin. Elle tue le temps agréablement en écrivant « Mauprat ».

Henri Beyle, auquel on reviendra plus loin, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, qui a cinquante-deux ans et est déjà l’auteur d’un chef-d’œuvre « Le Rouge et le Noir », est pour l’heure consul à Civita-Vecchia : il y écrit « La vie de Henry Brulard », la sienne en fait, achète et déchiffre des manuscrits qui donneront naissance à un autre maître livre : « Chroniques italiennes », pour lesquelles il a abandonné son divin « Lucien Leuwen » (mille excuses, Stendhal n’a écrit que de grands livres) !

Pendant ce temps-là, son ami Prosper Mérimée se balade à travers la France pour inspecter les monuments historiques. Jules Michelet, lui, est aux prises avec son « Histoire de France » ; quant à Tocqueville, il s’attaque à « La Démocratie en Amérique ». C’est en 1835 encore que paraissent pour la première fois en traduction française : « Critique de la raison pure » de Kant et « Volpone » de Ben Johnson. C’est presque tout. Ça n’est pas mal.

D’autant que le siècle n’en est qu’à entamer son deuxième tiers. En 1835, Pasteur a treize ans, Baudelaire et Haubert quatorze ; Verlaine et Rimbaud ne sont pas encore nés.

 Cinq ans à peine

« Et les Belges ? » s’étonnera-t-on, ainsi qu’après certaines étapes du Tour de France. Ma foi, le classement général n’en fait pas trop mention.

N’oublions pas que la Belgique a cinq ans à peine.

Avant 1830, toute velléité littéraire a été jugulée par les occupations étrangères successives.

Au mieux, on imite Paris. Comme l’écrit Doutrepont dans son « Histoire illustrée de la littérature française en Belgique », c’est seulement « aux environs de 1880 (que) les lettres belges prennent un libre envol et un tour original que jamais elles n’ont eus » : pour des tas de raisons qui n’ont pas leur place ici.

En 1835, le prince de Ligne, un authentique écrivain, est mort depuis vingt et un ans. Mais la vivacité de ce mémorialiste voltairien est-elle caractéristique du tempérament belge ? Sûrement pas : Belœil, c’est tout sauf la Belgique ! Pour le reste, Charles Decoster n’a que huit ans et Octave Pirmez n’en a que trois, même s’il se prépare une jolie place dans les « Souvenirs pieux » de sa grand’nièce Marguerite Yourcenar.

Pour mémoire, César Frank a treize ans et ne joue encore que du flageolet.

Puisque vous insistez, voici, comme nous le révèle le méticuleux Doutrepont, les livres belges publiés l’année où le premier train s’ébranle de l’allée Verte.

Il y a « Voyages et aventures de M. Alfred Nicolas au royaume de Belgique » de F.-J. Grandgagnage, du côté de la fiction.

Philippe Lesbroussart prépare ses « Poèmes, épîtres, fables et poésies », ainsi qu’une « Histoire brabançonne ».

André Van Hasselt (né à Maestricht...) a semé ses « Primevères » l’année précédente. Adolphe Mathieu de Mons, qui a chanté Nassau avant 1830 et la Belgique après, publie ses « Passe-temps poétiques ou poésies diverses ». Tout un programme ! Nous comptons encore à l’époque un honnête poète F. Rouveroy, et un fabuliste-Malinois de naissance - le baron de Stassart. Inutile de se battre les flancs pour en dénicher d’autres, dignes de notre Panthéon. Il n’y a pas de quoi en rougir en tout cas : nous sommes tous des produits de l’Histoire. Au reste, nous nous rattraperons un demi-siècle plus tard.


Source : Le Rail, août 1985


[1attesté par Eugène le Roy dans son chef-d’œuvre méconnu : « Jacquou le Croquant ».