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Un monde d’évasion en suspens... Paul Delvaux

L.-L. Sosset.

mercredi 15 octobre 2014, par rixke

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Paul Delvaux est un peintre belge de large renommée, dont l’œuvre apparaît, sous son jour le plus caractéristique, comme une mise en rêve de la réalité. Né en 1897 à Antheit, près de Huy, mais établi à Bruxelles depuis de nombreuses années, il se consacra très tôt à son art. C’est à partir de 1936 toutefois qu’il découvrit, dans les mirages de l’imaginaire, la vraie nature de sa personnalité. L’originalité de son talent lui valut, dès lors, en même temps que les faveurs de la haute critique, de figurer en des expositions importantes, tant en Belgique qu’en d’autres pays, et, par cette voie, d’être représenté — à La Haye, à Londres, à Paris aussi bien qu’à New York — au sein de musées et de collections privées notoires. Il décora également, par de vastes peintures murales, divers édifices publics du pays — le Palais des Congrès à Bruxelles, le Kursaal d’Ostende, le Palais des Beaux-Arts de Charleroi, notamment — et même des hôtels de maître, tel celui de M. Gilbert Périer, à Bruxelles. Partout et récemment encore dans les nouvelles voitures T.E.E., il fixa sur des toiles ou des panneaux ce monde de vie arrêtée et d’évasion en suspens qui est le sien. Les paysages ferroviaires que nous reproduisons en avouent allusivement la hantise.

La jeune fille et le train.

Cette hantise, il la projeta sous bien des aspects, depuis les énigmatiques nudités féminines qui l’imposèrent à l’attention, il y a quelque vingt-cinq ans. Pour beaucoup, en effet, la peinture de Paul Delvaux, c’est cela : des tableaux classiquement ordonnés, peuplés d’étranges jeunes femmes dévêtues, qui déambulent tantôt à travers d’antiques cités ou de vastes jardins, tantôt parmi des sites industriels ou forestiers, et que côtoient parfois des personnages d’allure somnambulique, habillés à la confection. Toute une mise en scène de l’esprit, en somme, où interviennent des anachronismes, des voisinages illogiques, des rencontres et des attitudes assurément les moins ordinaires.

Train du soir.

Mais quels sous-entendus se glissent derrière le spectacle de ces artifices ? Vers quel destin s’acheminent ces êtres mystérieux, candidement détachés d’eux-mêmes et du temps, étrangers souvent au milieu qui les accueille ? Les thèmes de la Solitude, de l’Evasion rêvée, reviennent constamment. Celui de la Mort intervient aussi. Comme chez les graveurs du XVIe siècle, les squelettes sont convoqués au rendez-vous des odalisques, à moins qu’ils ne simulent et parodient la vie autour du Calvaire ou dans l’enceinte des nécropoles. Et, pour exprimer ces thèmes, c’est, à des contrastes, toujours intimement associés aux détails descriptifs, que l’œuvre de Paul Delvaux emprunte ses surprenants effets. Le temple grec et le gazomètre, enfermés l’un et l’autre dans leur isolement de chose, s’intègrent dans sa vision au même titre que la romanesque promeneuse et l’homme au chapeau melon de certaines de ses toiles. Tout est solitude, rêve en suspens, inquiétude...

Le veilleur.

L’intervention des gares, des trains et des rails, des salles d’attente, des hangars et des mâts de signalisation dans la peinture de Paul Delvaux s’explique et se comprend sous cet angle. Son répertoire abonde en variations sur le thème visuellement déconcertant de la courtisane indolemment étendue et du train en partance. Il choisit ce dernier pour signifier l’envoûtement du voyage. Ici encore, sa vision opère sous l’effet d’un insolite décalage. C’est la gare silencieuse de banlieue, entourée d’humbles façades surannées mais englobée en de solennelles perspectives, qui figure l’invitation au dépaysement, à la fuite vers d’autres lieux. Une adolescente, sur qui paraît planer l’ennui de l’atmosphère quotidienne, y rêve parfois d’un départ impossible. Une sorte de réalisme ingénu imprègne ces évocations qui restent singulièrement poétiques par leur mélange d’exactitude tranquille et d’évasion latente, d’expression concrète et de sollicitation subjective.

Train de banlieue.

Dans tout l’œuvre de Paul Delvaux se retrouve cet élément fondamental : la nostalgie obsédante d’autre chose. A travers les oppositions et les nuances de l’interprétation, il nous montre l’être cerné par sa propre solitude. Tel personnage qui regarde calmement passer les trains est pareil à tel autre qui traverse indifférent le parc aux nymphes. Paul Delvaux se révèle, à travers les saisissantes et mystérieuses figurations que son art impose, un des interprètes les plus remarquables de l’inquiétude intérieure et de la sensation du fantastique.

Les trois panneaux que nous reproduisons ici en noir ont été exécutés par Paul Delvaux pour décorer les nouvelles voitures T. E. E. Les trains d’autrefois y sont représentés dans une ambiance nocturne ; ceux d’aujourd’hui le sont en plein jour.


Source : Le Rail, janvier 1965