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En poussant le train

Lucien Rossignon.

mercredi 26 novembre 2014, par rixke

Il y a vingt-cinq ans

C’est à croire que la vie est une tragi-comédie ! Si, lors de l’exode de 1940, nous avons passé des moments angoissants, nous avons eu aussi quelques occasions de rire.

Le fatidique 10 mai de l’an de disgrâce 1940 nous avait brutalement déracinés de nos foyers. Le 19 mai, je crois, nous arrivions en Gascogne, la pharamineuse Gascogne, soit approximativement à 800 kilomètres de notre pays natal.

Le train nous avait pris aux environs de Valenciennes. Puis, cahin-caha, il nous avait acheminés vers le Midi ensoleillé.

C’était un convoi de réfugiés, hantés par l’inquiétude et par la faim. Quand le train stoppait à proximité d’un hameau ou d’un îlot de fermes, nous nous élancions à la recherche d’un verre d’eau, d’un œuf, d’un quelconque fruit, d’un peu de lait pour les petits enfants lancés, eux aussi, dans l’aventure. Toujours, de braves gens donnaient, partageaient. Des femmes pleuraient en nous questionnant. Qu’elles soient bénies !

A Montdidier, j’avais prospecté, que sais-je ? vingt boulangeries. En vain, le pain manquait déjà. Car d’autres réfugiés, venus par mille routes et moyens, étaient passés par là. Ensuite, j’avais frappé chez un particulier, au hasard d’une rue. Là, un vieillard à barbe et à cheveux blancs, me comprenant avant que je parle, me tendit spontanément sa miche à peine entamée. Et, tout en chevrotant, il dit comme je partais : « Allez, mon homme ! Mangez, et que Dieu nous préserve du fléau de la guerre ! » Je n’oublierai jamais ce noble trait.

Par un lumineux après-midi, Limoges fut atteint. Nous fûmes restaurés : vin, boissons, chocolat, fruits et sandwichs ! Inoubliable, ma parole ! Après survint Cahors. Derechef, ravitaillement copieux.

Décidément, la vie redevenait tenable et belle. On s’y rattache vite. Quelque part, en Limousin ou en Corrèze, un chapelet de pittoresques viaducs nous tint extasiés aux fenêtres des wagons. Malencontreusement, la nuit approcha trop tôt. Elle tomba et, avec elle, cessa la féerie. Alors, soit fatigue, soit apaisement, cahots et digestion, nous versâmes dans une sorte de nirvana bienfaisant.

A l’aube, notre train, qui avait louvoyé une semaine durant sous les alertes et les bombardements, s’arrêta soudain. Où, comment, pourquoi ? Personne ne savait grand-chose ! J’entendais une langue bizarre, des ordres de manœuvres, saupoudrés de jurons sonores. Cela m’intriguait. Et, le matin, nous sûmes que nous étions à Castelsarrasin, petit chef-lieu du Tarn-et-Garonne, juste aux bords de cette extravagante Garonne. On s’éveilla, s’ébroua, se rasa. On fit une sommaire toilette.

Enfin reprit et se termina, d’une manière cocasse, notre grand voyage. Dieu malin, le hasard nous attendait à son heure, à sa place prédestinées.

Nous devions être répartis dans les villages lomagnais. Qn nous aiguilla vers Beaumont de Lomagne, un cul-de-sac ferroviaire. Mais il fallut changer de machine, et le train était long et lourd. Lourd de nos frusques emportées en hâte au moment où l’envahisseur surgissait chez nous.

Or, entre Castelsarrasin et Beaumont, il y a une forte rampe à gravir. C’était le hic ! La locomotive rouillée, essoufflée, vieux modèle, besognait courageusement, et le train s’étirait « tout dou... tout dou... ou... cement », comme dit la chanson. Le long boa se tortillait minablement, comme par spasmes. Tout à coup, nous voici au pied d’un raidillon. « Tchouf, tchouf... », ahanait la machine, qui crachait feu et flammes, reculait, essayait vingt fois, infructueusement. La situation semblait critique. Alors, quelqu’un eut l’idée géniale de nous faire descendre du train pour l’alléger et le pousser ensuite.

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Photo : A. Rossignon.

Les hommes s’arc-boutèrent à l’unisson, sous les lazzi et l’hilarité des femmes restées curieusement aux fenêtres et aux portières ouvertes des voitures.

Et voilà que le miracle s’accomplit : le train monta ! Le monstre aux mille yeux, aux mille pattes, obéissait docilement à la légion de pygmées. On le dit : « II n’y a que la foi qui sauve ! »

Vous pensez bien que ces bons Gascons, du haut de leurs jardins, s’esclaffaient, trépignaient, s’étonnaient.

Le train, l’extraordinaire train, parvint au plateau, et nous reprîmes nos places respectives, fiers comme Artaban, fiérots d’être applaudis par nos sœurs. Beaumont devait nous accueillir, bras ouverts, avec son soleil, ses palmiers, ses roses épanouies, ses exubérantes filles, endimanchées pour recevoir notre gueusaille.

Voilà, messeigneurs, l’odyssée du fantasque train que nous avons véritablement poussé dans le Midi, un jour de mai 1940, alors que tout le Nord était en plein chaos, en furieuse guerre.


Source : Le Rail, mai 1965