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Chemin de fer et cinéma (IV)

J. Delmelle.

mercredi 3 décembre 2014, par rixke

IV. Des machines et des hommes.

Quantité de films narratifs, parmi ceux qui ont été tournés depuis 1903, année de la sortie de The great Train Robbery, introduisent, dans une ou plusieurs de leurs séquences, des machines et des hommes, c’est-à-dire — en l’occurrence — des locomotives, ou des convois, et des cheminots. Quelques-uns — soit, en fait, plusieurs dizaines, ce qui ne représente qu’une infinie partie des innombrables bandes ayant été projetées sur les écrans au cours de ces soixante dernières années — font une large place au chemin de fer. Tel est le cas du film de Cecil B. de Mille Pacifie-Express, dont nous avons parlé précédemment non sans faire observer qu’il ne s’agissait pas là d’une œuvre ayant le rail comme thème essentiel. D’autres films ont un caractère ferroviaire plus accusé, allant jusqu’à faire du rail leur sujet premier, leur raison principale. Ainsi en est-il de deux romans cinématographiques datant de 1921 : Le Rail, de Lupu Pick, et La Roue, d’Abel Gance.

Dès 1920, nous apprend Roger Gillard [1], les studios de Berlin ont rouvert leurs portes. Et c’est d’Allemagne, d’une Allemagne ressuscitée — déjà — que vont sortir, coup sur coup, quelques-unes des meilleures productions mondiales du moment. « Le Rail » de Lupu Pick occupe, dans cette série, une place exceptionnelle. D’abord, parce qu’il est sans doute l’œuvre la mieux réussie au point de vue de la technique ; ensuite, parce qu’il est le meilleur film ferroviaire réalisé jusqu’à cette date. « Le Rail », en outre, aura révélé au public un artiste de talent : Werner Krauss. La production de Lupu Pick, toutefois, reste à bonne distance du chef-d’œuvre. Ce film à tendance plastique, qui peut se rattacher à l’école du réalisme expressionniste, est même assez ennuyeux à suivre, son intrigue étant moins engageante que son titre. Cette histoire d’une fille d’aiguilleur séduite par un ingénieur des chemins de fer a un côté mélodramatique pouvant plaire aux personnes dont la sensibilité frise la sensiblerie, mais que supporte malaisément le spectateur sur qui les sentiments à fleur de peau n’ont guère que des effets irritants.

L’autre film, La Roue, d’Abel Gance, mérite infiniment plus d’attention bien que ne postulant pas, lui non plus, la perfection. N’est-ce pas là, comme le dit Roger Gillard [2], un poème cheminot, un des plus beaux incontestablement qu’on ait jamais écrits sur le rail ? George Fronval [3], commentant cette œuvre, écrit : Pendant toute la durée du film, le spectateur était plongé dans une atmosphère nouvelle, il était dans le monde du rail. De son côté, Jean-Louis Bouquet [4] estime que les évocations du rail — et de la vie autour du rail — sont surprenantes par leurs rythmes nouveaux. Il y a notamment des impressions de vitesse obtenues par un procédé (dit montage accéléré.) qui va faire fureur et sera repris dans tous les films de la saison suivante.

Commencée à Nice en 1919, continuée au col de Voza (glacier des Bossons), achevée en 1921, La Roue, d’abord intitulée La Rose du Rail, est une œuvre de longue haleine ayant été considérablement réduite pour la projection. Elle a coûté une fortune : plus de 2.500.000 francs à l’époque ! Le scénario est d’une complication naïve : un mécanicien trouve une jeune orpheline dans une catastrophe de chemin de fer, la recueille, l’adopte, se prend à l’aimer comme sa propre fille et, lorsqu’elle est devenue grande, la marie à un ingénieur. Hélas ! les événements vont modifier le cours de l’histoire. Le vieux mécanicien devient aveugle. Et l’ingénieur perd la vie dans un accident. On en arrive ainsi à retrouver le mythe d’Œdipe qui, après s’être arraché les yeux, quitte Thèbes, guidé par sa fille Antigone. Et l’on en vient aussi, de la sorte, à tomber dans le mélodrame, un mélodrame sombre, romantique, qui est toutefois sauvé par le jeu expressif des acteurs — dont, en premier lieu — Séverin Mars et Georges Téroff, la grande virtuosité technique du metteur en scène, Abel Gance, et une réelle poésie.

La Roue, nous l’avons dit, n’est pas sans défauts. Le scénario, conçu et écrit par Abel Gance lui-même, est discutable. Quelques séquences, dont celle de la mort de la locomotive parmi les fleurs, constituent des réussites douteuses. Le langage cinématographique est parfois touffu et parfois emphatique, voire prétentieux. Il n’empêche toutefois que l’œuvre a de l’envergure et illustre remarquablement la conception de son auteur. Le cinéma, affirmait celui-ci, c’est la musique de la lumière.

Après avoir attiré l’attention sur les faiblesses du film, mettons ses qualités en relief. La Roue fait réellement vivre l’univers mécanique du fer, de la vapeur, du rail. Toute la première partie de l’œuvre exprime magnifiquement l’âme de la machine. Elle n’a rien d’anecdotique. Certaines images sont inoubliables. Ainsi en est-il, en particulier, de celles qui montrent au public l’entrée d’un train dans une grande gare par temps de brouillard, dans une grisaille percée de pâles et frissonnantes lueurs. D’autres images sont également remarquables : disques, roues, bielles, manomètres... L’appareil de prise de vues, d’une souplesse extraordinaire, d’une déconcertante ubiquité, photographie tout sous des angles et des aspects imprévus et transforme chaque chose en un accessoire d’épopée. Pour arriver à ses fins, Abel Gance a utilisé des méthodes inédites, réalisé d’habiles montages, fait alterner des gros plane d’acteurs avec des vues de machines, abrégé progressivement des plans, utilisé une syntaxe hardie, cahotée, elliptique, parfois violente, bien faite pour susciter l’obsession du rail [5]. Et puis, afin de renforcer davantage encore le pouvoir de suggestion de son œuvre, Abel Gance a fait appel au compositeur Arthur Honegger, dont la musique — destinée à glorifier les « monstres d’acier » — sera reprise par la suite au profit de Pacific 231 de Jean Mitry, dont nous reparlerons dans un chapitre ultérieur. Rappelons ici que, à l’époque du cinéma muet, c’est-à-dire de La Roue, la projection des films était généralement agrémentée de musique enregistrée sur disque. Parfois, les salles obscures engageaient un pianiste, voire tout un orchestre, afin de donner plus de relief ou d’attrait au spectacle.

Le titre du film d’Abel Gance devait couvrir aussi une œuvre d’André Haguet et André Legrand tournée quelques années plus tard sur un scénario prenant d’intolérables libertés avec la réalité ferroviaire. Le titre de l’œuvre de Lupu Pick fut utilisé, quant à lui, par un réalisateur tchèque. Le New York - Miami, opposant Claudette Colbert à Clark Gable au cours d’une action ayant en partie un cadre ferroviaire, donna naissance à plusieurs dizaines d’imitations. La Bête humaine de Jean Renoir, dont il sera question plus loin, allait faire l’objet d’un « remake » américain : Human Désire remplaçant la locomotive traditionnelle par un diesel aux formes carénées et ayant, comme interprètes principaux, Glenn Ford et Brodewick Crawford, Cette nouvelle version, extrêmement décevante, ne devait-elle pas justifier la remarque de George Fronval [6] affirmant que lorsque les Américains veulent porter à l’écran des œuvres d’auteurs français, ils les déforment et le plus souvent en font un film asseg faible ? Ce qui est certain, c’est que la plupart des plagiats cinématographiques sont inférieurs à l’œuvre originale, dont ils ne cherchent habituellement qu’à exploiter le succès en le détournant à leur profit.

Nous avons cité La Bête humaine de Jean Renoir. Avant d’aborder cette œuvre, sortie en 1938, il faut — afin de respecter l’ordre chronologique — rappeler l’intérêt ferroviaire de quelques films réalisés auparavant. Nous songeons, en premier lieu, à ceux de Mack Sennett, ce Canadien d’origine irlandaise auquel revient le mérite d’avoir découvert Charlie Chaplin, Fatty et Buster Keaton.

Sennett, déjà connu avant la première guerre mondiale — il avait produit, en 1914, Une Course pour la Vie, où il montrait la frayeur de Mabel Norman attachée en travers des rails par des aventuriers —, devait fréquemment utiliser le chemin de fer dans ses films de caractère divertissant. Nous songeons aussi au Mécano de la Générale, inspiré par un épisode de la guerre de Sécession et animé par Buster Keaton, et à un autre film ayant, comme vedette, le même comique à froid : Les Lois de l’Hospitalité, où l’on assiste aux singuliers vagabondages d’un train des années 1850 quittant ses rails pour emprunter la route et aux fantaisies d’un mécanicien qui, pour ne pas contrarier une vache occupant le ballast, fait accomplir un détour à son convoi. Ces deux films-là, qui n’ont d’autre prétention que de susciter l’hilarité, doivent évidemment céder le pas à nombre d’autres réalisations parmi lesquelles il convient de citer Tonnerre, Le Train mongol, Chemins de la Vie et Shanghaï-Express.

Tonnerre — ou Thunder — a été tourné par William Nigh d’après un roman de Byron Morgan. C’est l’un des premiers films parlants. Il date en effet de 1929, alors que la naissance du parlant remonte à 1927, et raconte, de manière profondément sentie, l’existence d’un cheminot américain personnifié par un des acteurs les plus expressifs d’Hollywood, Lon Chaney, qui s’était déjà signalé dans Celui qui reçoit des Gifles, Le Miracle (où on le voyait métamorphosé en impotent) et dans une version américaine de Notre-Dame de Paris (où il tenait le rôle de Quasimodo). Tirant un remarquable parti du chemin de fer, Tonnerre est l’un des meilleurs films ferroviaires jamais produits par les Etats-Unis.

Le Train mongol et Chemins de la Vie sont deux filins soviétiques. Le premier, réalisé par Ilya Trauberg en 1928, est hypothéqué par une idée de propagande, mais il permet de se rendre compte des difficultés rencontrées par les pionniers du rail dans les régions désertiques du vaste territoire russe. Autre œuvre intéressante, Chemins de la Vie met en scène des pauvres enfants entreprenant de construire une ligne de chemin de fer. Elle contient des images magnifiques, souvent émouvantes, parfois pathétiques.

Shanghaï-Express est presque un film d’actualités réalisé par les Etats-Unis et dont toute l’action se passe entre les parois des wagons d’un train qui est à la fois de luxe et militaire. Une des grandes qualités du film est que l’idée du train est rappelée à tout moment, tantôt par un nuage de fumée ou par le paysage qui défile à cinquante kilomètres à l’heure. Le metteur en scène, Josef von Sternberg, a voulu faire neuf et vivant. Il s’est malheureusement basé sur un scénario assez mélodramatique mais son œuvre tient en haleine, est servie par d’excellents acteurs — dont Marlène Dietrich — et est admirablement photographiée.

Mais revenons-en, à présent, à La Bête humaine, produit en 1938 par l’un des réalisateurs les plus talentueux du cinéma français, Jean Renoir, auteur d’une brochette d’œuvres inégales mais qui ne tombent jamais dans le douceâtre ou l’artificiel [7]. Le film eut un destin assez mouvementé. Interdit par la censure française lors de la drôle de guerre de 1939, il fit carrière dans les pays encore épargnés par les hostilités et y fut accueilli comme l’un des plus grands films étrangers.


Source : Le Rail, mai 1965


[1Dans Chants et Chantres du Rail, Editions Le Rail, Bruxelles, 1982.

[2Ouvrage cité en (1).

[3Dans un article sur Le Cinéma ferroviaire publié dans 1 Almanach du Rail, 1864.

[4Cité par Roger Gillard, ouvrage dont question en (1).

[5Consulter, à ce sujet, La Création du Rythme cinématographique par Marcel Smeets. Editions Jobé, Herstal, 1961.

[6Article cité en (3).

[7Lo Duca dans son Histoire du Cinéma, Presses universitaires de France, Collection « Que sais-je ? », Paris, 1947.