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Garde, chef garde

S. Ville.

mercredi 3 décembre 2014, par rixke

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Gardes et chefs gardes sont de ces rares collègues qui promènent encore hors des installations ferroviaires les galons dorés et les boutons cuivrés de leur uniforme bleu marine, discret, un tantinet sévère. Parce que cette tenue a été bien portée, il émane de leur personne une correction, une dignité, qui leur valent tout de go la confiance de ceux qui les abordent. Garde ou chef garde, ce cheminot sait qu’il doit être, pour le public du rail, le symbole de la courtoisie, de la serviabilité patiente, de l’infaillibilité professionnelle ; et l’homme sent qu’il est, pour l’usager, tout à la fois, une sorte d’ange gardien mâtiné de gendarme qui le contrôle, le surveille, le protège et le sert.

Accomplir cette mission devient vite pour celui qui aime son métier une discipline qui ne le quitte plus, mais va s’amplifiant au fil des années pour faire de lui un fonctionnaire précis comme un robot, exact comme un métronome. Tout son travail se développe en des gestes mesurés, des pensées et des soucis identiques chaque jour, des questions et des réponses nettes, que les instructions et l’expérience lui ont imposés une fois pour toutes.

Si la vie du garde peut être monotone, ce n’est pas en ce sens qu’elle est privée de relief, mais parce que, tôt blasé du spectacle coloré de la gent du voyage autant que de la richesse des paysages que son train déchire, il ne voit plus que les impératifs du métier. Aller, venir, monter, descendre, courir d’un bout du convoi mouvant à l’autre bout, s’insérer hâtivement dans les couloirs feutrés ou encombrés, plonger dans l’ombre cahotante et poussiéreuse des soufflets frémissants, établir et couper les contacts des sources de lumière ou de chauffage, s’assurer de la décence des installations sanitaires, veiller à la fermeture parfaite des portières extérieures, toutes ces exigences inévitables et sans cesse renaissantes tissent la trame jamais achevée des obligations occultes — pour le non-initié — au milieu de laquelle le garde accomplit journellement sa mission. Et lorsque sa silhouette inclinée s’arrête un instant pour solliciter le voyageur impatient ou endormi, c’est avec une calme déférence qu’il réclame, reçoit et contrôle le petit carton rosé ou le bulletin froissé, raison de sa présence, rançon de l’escapade de son client.

Que celui-ci soit affable ou bougon, irascible ou indolent, nul énervement, nulle mauvaise humeur n’apparaîtra ni dans le ton, ni dans le geste du garde imperturbable et réglementairement respectueux. Est-ce à dire que cet homme est à l’abri de toute réaction émotive devant les rebuffades narquoises ou les insinuations désobligeantes de certaine clientèle plus riche de suffisance que d’esprit ? Certes non, mais la consigne du sourire reste la consigne, et la violence du refoulement qu’il impose à sa juste révolte intime se cache derrière sa politesse et sa fermeté dans l’accomplissement de sa tâche. Personne ne devinera ses colères intérieures face à la mauvaise foi ou aux remarques grossières, son amertume devant le dédain nuancé de gens engoncés dans leur factice supériorité. Il faut à cet homme, pour tenir dignement son rôle, une somme de patience, de renoncement et de volonté bienfaisante, une souplesse officielle que la plupart ne soupçonnent pas.

Et si, d’aventure, il venait à flancher, s’il en venait à perdre un instant son équilibre professionnel — et les occasions de ce faire ne lui manquent, hélas ! pas —, la surveillance qu’installent autour de lui ses chefs, réceptifs comme des radars, aurait tôt fait d’engendrer le rappel qu’il gravite dans un monde où le client est roi... et Dieu sait si ce roi peut être exigeant !

Vous pourriez croire qu’à circuler ainsi constamment au milieu de tant d’écueils, le garde connaît souvent des heures de lassante inquiétude ! Sans doute, comme à nous tous, lui arrive-t-il de se sentir bousculé, malmené par des contingences soudaines, déroutantes, désagréables ou harassantes, mais le fond de l’homme reste, par la force de l’expérience enrichissante de son labeur quotidien, à l’abri de ces soubresauts démoralisants. Son âme, cuirassée peu à peu par des ans de métier, se laisse à peine égratigner par ces rigueurs passagères.

Ce qui devrait lui coûter davantage, ce sont ces départs au petit jour, dans l’ombre épaisse encore, par tous les temps ; ce sont ces retours dans l’obscurité moite des rues désertes, où ses pas résonnent comme si son ombre opaque les répétait ; ce sont ces nuits étrangement longues et insipides, loin de la douceur conjugale, dans la logette anonyme et nue des dortoirs, lourds d’exhalaisons humaines et bruissants du sommeil des autres ; ce sont encore ces repas pris à la sauvette, presque en courant, quand l’occasion s’en présente, cette irrégularité permanente dans l’agencement de sa vie domestique et les mille contrariétés, qu’elle implique.

Pourtant, si parfois, dans ses paroles, il semble envier la quiétude apparente des sédentaires, sans ambage, en toute sincérité, il affirmera qu’il n’en voudrait pas. Il apprécie bien trop les loisirs étirés que lui laisse par intervalles sa course en zigzag dans le temps et les provinces ! Il aime encore ces escales périodiques aux salles des gardes, où il potine avec des copains de tous les dépôts, ces salles basses où naissent, se rassemblent et se répètent tous les canards qui s’envolent des quatre coins du pays. Il affectionne aussi, vous avouera-t-il discrètement, ces petites sorties documentaires en ville, entre deux services, et l’adoucissement salutaire qu’elles apportent à l’agacement des coupures.

Le mouvement lui est devenu nécessaire, le train le prend et le retient jusqu’au terme de sa carrière...

Sa vie de roulant, comme une rame d’années homogènes, suit une voie toute tracée ; l’horaire en est généralement régulier : s’il a été correctement porté, le petit galon jaune du début s’adjoindra bien vite, et tout fier, un compagnon tout neuf et, plus tard, plus tard avec un peu de chance, un troisième brin d’or couronnera peut-être à la fois son chef et sa carrière.

Devenu chef garde, chef garde de première classe ou chef garde contrôleur, quand enfin il recevra la reconnaissance officielle terminale de ses bons et loyaux services, quand enfin il aura achevé son voyage d’un bout à l’autre du réseau, le garde aura bien mérité non seulement de la Société, à qui il s’est donné fidèlement, totalement, mais encore de la communauté cheminote tout entière, pour qui il n’aura cessé d’être un exemple de ponctualité, de discipline et de probité.


Source : Le Rail, juin 1965