Rixke Rail’s Archives

Accueil > Le Rail > Poésie - Lecture - Peinture > Hommes du rail (III)

Hommes du rail (III)

Marthe Englebert.

mercredi 4 février 2015, par rixke

Toutes les versions de cet article : [français] [Nederlands]

Avant le départ, il a inspecté toute sa machine, vérifié le niveau de l’eau de refroidissement et le niveau de la réserve de gasoil, examiné les roues, le frein, la suspension, les appareils d’attelage et de choc, l’armoire électrique, les plaques à bornes, le compresseur, les conduites diverses et que sais-je encore ; il a jaugé l’huile qui assure la lubrification du moteur et le refroidissement des pistons, passé en revue la culbuterie, desserré les valves de compression des cylindres et viré le moteur à la main.

Tout ceci n’est pas de mon cru, je m’empresse de le dire. J’ai seulement tendu une oreille très attentive aux explications techniques d’un homme qui sait parfaitement son métier, qui connaît sa merveilleuse et complexe machine bien mieux, j’en suis sûre, que le fond de sa poche.

Nous sommes repartis vers Liège. Je descends sans appréhension, cette fois, le plan incliné, instruite, convaincue... et moulue d’avoir fait jusqu’au bout mon devoir de journaliste sur l’inconfortable tabouret d’appoint d’où j’ai pu voir, voir de mes yeux, tout ce qu’un homme doit faire et observer pour conduire un train dans lequel le voyageur somnole, aussi confiant que s’il s’était assoupi dans un coin du salon, sur son fauteuil basculant.

Il a viré le moteur à la main.

Pour revenir à Bruxelles, moi aussi je me suis cette fois très confortablement installée dans un compartiment. Comme j’y étais seule, lorsque le garde est passé, je l’ai obligeamment convié à s’asseoir, pour bavarder un peu. C’est mon métier, et mon travers à la fois. Hélas ! c’eût été trop beau. Il a refusé :

— Je le regrette beaucoup, madame, il m’est interdit de m’installer dans un compartiment où se trouve une dame seule.

Adieu, coin paisible, banquette moelleuse et dossier « relax » ! Il m’a invitée à le suivre dans le fourgon, ce que j’ai fait sans vergogne. Et là, il m’a parlé de sa profession.

Billets, s'il vous plait...

— Chef garde doit être une occupation toujours variée ?

— Disons plutôt coupée d’incidents. Et fiez-vous aux voyageurs pour en provoquer ; leur imagination est inépuisable. C’est pour le moins étrange, ajoute-t-il, rêveur, comme les gens deviennent anxieux dès qu’ils mettent un pied dans la gare ! Le plus sensé perd un peu de sa raison, et nous risquons parfois d’y perdre notre patience !

Il est pour le moins déconcertant, en effet, qu’à l’ère du cosmonaute, nous soyons encore pris d’une sorte de panique s’il nous faut aller à Holleken ou à Meslin-l’Evêque.

Pourquoi le cacher ? Moi-même je n’ai pas échappé au travers commun de ceux qui s’en vont en train. J’ai demandé le numéro du quai de départ au garde-salle, ne provoquant par là qu’un mince attroupement. Comme deux précautions valent mieux qu’une, j’ai vérifié si son renseignement concordait avec celui qu’indique le tableau des destinations. C’était exact. Qu’aurais-je fait sinon ? Mieux vaut n’y plus penser ! L’âme en paix, je me le suis fait confirmer par un fonctionnaire à képi qui déambulait devant le train. Il eut la délicatesse de m’accompagner jusqu’à l’entrée de la voiture, hissa ma valise et fit un petit signe de tête rassurant lorsqu’il me vit à la fenêtre. Quand le chef garde passa dans le compartiment, je ne résistai pas à l’envie maligne de l’interroger : nous roulions déjà dans la périphérie de la ville et le sort en était jeté. Pourtant, ma question ne parut pas l’étonner. Ces hommes qui circulent tous les jours dans les trains comprennent l’état d’esprit du voyageur. Je leur en sais gré.

Lorsque nous voyageons en train, pourquoi garder cette impression perfide que chacun a l’intention de nous égarer, comme si le personnel de la Société des Chemins de fer prenait plaisir à nous jouer de bons tours ?

— Je puis vous jurer qu’il n’en est rien, déclare fortement le chef garde avec qui je partage le confort du fourgon, et croyez-moi, madame, ce n’est pas drôle quand un voyageur s’est trompé, pour ne s’être pas renseigné du tout, d’ailleurs.

— Cette race de voyageurs existe ? murmurai-je, incrédule.

— Ils sont rares, Dieu merci, car ils nous mettent plus encore sur les dents que le méfiant ou l’inquiet qui se renseignent auprès du porteur de bagages, du marchand de journaux et de toute personne portant un uniforme ou un couvre-chef qui a l’allure d’un képi.

Pour voyager, sachez compter

Eh oui ! il est des gens qui grimpent dans la voiture avec la confiance hardie des âmes sereines. « Vous prenez le train de la ligne Bruxelles - Braine-l’Alleud et vous descendez au septième arrêt. Soyez prudent, le septième arrêt après Bruxelles. »

C’est ce que leur cousin a expliqué avec grande précision, et ils comptent, les braves gens, sans rien demander à personne — le cousin sait ce qu’il dit, non ? Ils se retrouvent à Nivelles par le tout dernier train, quand il n’y a plus de retour et qu’ils devront passer la nuit à l’hôtel.

— Qu’est-il advenu ? Un enfant sait compter jusqu’à sept.

— Le cousin a négligé un seul détail : il pensait à l’omnibus qu’il prend tous les jours et eux sont montés dans un semi-direct.

Et voilà comment le chef garde a quelquefois des démêlés avec la fidèle clientèle du chemin de fer. Démêlés très courtois d’ailleurs, proclamons-le, car il tente de porter le rameau d’olivier partout où il est appelé.

Répandre la paix sur son passage n’est pas œuvre facile. Comment rasséréner ce Yougoslave qui s’est embarqué à Paris avec l’espoir légitime d’arriver à Cologne, et qui débarque ses deux valises et sa serviette pansue sur le quai de Bruxelles-Midi ?

— Il n’a pas su ou entendu que le train se scindait à Aulnoye. Il me faut non seulement lui expliquer l’affaire, mais l’amener progressivement à accepter l’inévitable : loger la nuit à Bruxelles, prendre le lendemain le train pour Cologne, et s’acquitter de la taxe de détour.

C’est ma place ! Non, c’est h mienne !

C’est une idée saugrenue, diront certains, mais je pense que les futurs diplomates gagneraient à faire un stage comme chef garde. Est-il meilleure école pour acquérir ou développer les qualités de patience, correction, bon sens, maîtrise de soi ? Est-il carrière qui, en si peu de temps, enseigne à ne plus s’étonner de rien ?

— Il faut aussi du flair pour le métier, m’apprend mon compagnon de voyage. Les places louées posent quelquefois d’épineux problèmes. Nous avons naturellement le diagramme de ces places, mais comme elles peuvent être réservées par des agences et aux guichets de toutes les gares du pays, il arrive qu’un même coin ait été retenu pour deux voyageurs. Mais c’est rare.

Généralement, le premier installé vous dira : « Moi, je ne bouge plus », et il reste sourd à toutes vos tentatives de conciliation. Il a loué, payé, et il s’enfonce de tout son poids dans son fauteuil. Il nous reste à amadouer le plus compréhensif, qui est aussi le moins hargneux. On s’excuse en termes aimables et confus, on l’invite à nous suivre jusqu’à une autre place où il sera mieux encore...

— Et moi qui pensais que vous vous limitiez à contrôler les billets !

— Cela fait aussi partie de notre fonction, bien entendu, mais les explications aux voyageurs, les contestations à tirer au clair, les ivrognes à déloger, les gens qui deviennent malades, c’est pour nous.

— Les malades ! Que pouvez-vous en faire ?

— M’informer tout d’abord si un médecin ne se trouve pas dans une des voitures ; sinon, je fais arrêter le train à la première gare, même si la halte n’est pas prévue, pour que la gare alerte l’ambulance et lui confie le malade.

Quelques femmes peu prévoyantes ont choisi le train pour accoucher, d’autres pour s’abandonner à une crise de nerfs ; le chef garde, maître à son bord, est responsable de toutes les décisions qu’il doit prendre pour agir vite et bien.

— S’il survient un accident grave, il faut aussitôt avertir l’ambulance, la gendarmerie, le Parquet et quelquefois, hélas ! un prêtre. Pour empêcher un nouvel accident, il faut aussi mettre en garde tous les voyageurs qu’intrigue un arrêt insolite en dehors d’une gare ; par curiosité, impatience ou ennui, ils descendent parfois du véhicule à contre-voie, risquant ainsi de se faire écharper par le train qui vient en sens inverse du nôtre.

— Comment faites-vous pour amener au plus tôt les secours ?

— Tout au long de la voie, des téléphones S.O.S. sont distants de 600 mètres environ sur les grandes lignes, un peu plus sur les autres.

Ces heures dramatiques sont extrêmement rares dans la carrière d’un chef garde. Plus fréquentes sont les heures drôles qu’il vit à la fois indulgent et amusé.

Ne tirez pas la sonnette d’alarme !

C’est une famille italienne au grand complet qui surgit sur le quai : papa, maman, belle-maman, les enfants tenant leurs jouets à la main, les valises, les sacs, le baluchon. Tout ce monde s’engouffre dans le premier compartiment, y installe son campement, puis le père dégringole sur le quai tandis que les gosses s’écrasent à la fenêtre. Il va, vient, déniche le sous-chef de gare, l’entraîne devant son compartiment :

— Voiture 453 ?

— Non, vous êtes dans la voiture 40.

La tension monte. On décharge les valises, on referme le sac à provisions ; papa, maman, belle-maman, les enfants, tout le monde redescend sur le quai, court, s’affole. Invasion de la voiture 453 et retour du père, car le bambino a oublié son pistoletto.

C’est une famille italienne au grand complet qui surgit fur le quai...

S’ils embarquent à Namur, où l’express stationne quelques minutes à peine, c’est la périlleuse randonnée dans les couloirs du wagon.

« Scusi, monsieur, scusi, madame. Attentione, Benito, regarde où tu marches. Sophia, ne bouscule pas la signora !... Scusi. Grazie, madame. Presto ! Presto ! »

— Puis-je voir vos billets, s’il vous plaît ?

Que la vie serait simple si là se bornait l’activité du chef garde ! La diversité, l’imprévu, sont le lot quotidien.

Arrêt du train au milieu d’un bois ; les voyageurs se précipitent aux fenêtres.

— Quelqu’un a tiré le signal d’alarme ! ! !

— J’accours à son appel... et me trouve devant une jeune fille confuse, humiliée, qui a pris le signal pour un portemanteau. Le train repart, je sors mon carnet et elle paie l’amende.

— C’est une étourderie !

— C’est le règlement : 150 francs, plus 15 francs par minute au-delà des dix premières.

— La distraction seule est coûteuse ?

— Le voyageur est passible d’amende chaque fois qu’il arrête le train sans motif légitime. Des quidams trouvent légitime de tirer le signal lorsqu’ils constatent un peu tard s’être trompés de train ; d’autres le font car ils estiment que le train roule trop vite : sa vitesse est inquiétante et provoque un trouble intérieur. Ils protestent, forts de leur bonne foi, et règlent l’amende.

— Quelle belle étude de psychologie ! Vous devez la connaître à présent, la mouvante nature humaine !

— Bah ! n’avons-nous pas tous nos travers et nos qualités ? Je vois tant et tant de curieux monde, c’est vrai, et ce n’est pas toujours agréable, mais du moins la rencontre est pittoresque. Parmi les habitués, j’ai mes clochards...

Personnages curieux et insolites que mon chef garde reconnaît au premier coup d’œil, comme les voyageurs étrangers, d’ailleurs. La discrétion est sa vertu, aussi m’en parle-t-il peu. Quelques traits à peine de l’Anglais qui croit avoir tout payé d’avance à son agence de voyage et s’imagine que tous les habitants de la planète parlent sa langue, comme s’il n’y avait eu la tour de Babel. Le Français, insouciant et pressé, réserve rarement sa place et s’étonne à voix haute de rester sur le quai !

Petite histoire des peuples que nous évoquons en bavardant dans le fourgon.

— Tiens, j’y pense seulement. Le Belge a la réputation d’être resquilleur, serait-ce vrai ?

Il préfère me citer un exemple vécu :

— Les mineurs ont droit à quelques billets gratuits pour eux-mêmes et les personnes qui sont à leur charge. L’autre jour, un voyageur qui allait de Quaregnon à Liège me tend son carnet. Je vérifie et m’aperçois qu’il est en fait le frère du titulaire. Il n’était pas à charge non plus. Pierre ou Paul, les deux larrons s’étaient dit que je n’y verrais que du feu.

Le chef garde voit tout, c’est son devoir, son métier, une déformation professionnelle en quelque sorte. Il voit aussi que nous arrivons à Bruxelles.

Nos adieux y sont assez sèchement interrompus par une dame qui vient l’interpeller d’une voix pointue :

— C’est bien le train pour Ostende ? Alors, pour quoi part-il de la voie 10 quand vous marquez sur tous vos tableaux voie 12 ? On se moque du inonde, ici...

(A suivre)


Source : Le Rail, avril 1963