Rixke Rail’s Archives

Accueil > Le Rail > Poésie - Lecture - Peinture > Hommes du rail (IV)

Hommes du rail (IV)

Marthe Englebert.

mercredi 18 février 2015, par rixke

  Sommaire  

 Places réservées

Dix hommes qui parlent dans dix téléphones, cela fait pas mal de bruit. Pourtant, je soupçonne fort qu’aucun d’entre eux n’entend ce que disent ses voisins ; ils ont exercé leur oreille à écouter les correspondants, et c’est d’une voix posée et distincte qu’ils leur transmettent des numéros, des heures, des trajets.

Je me trouve aujourd’hui à Bruxelles-Midi, dans la Centrale de Réservation, service unique qui centralise les locations pour tous les trains partant de Belgique. Cette visite va m’en apprendre long sur ces cheminots ignorés du grand public, à qui vous devez toutefois de prendre à Anvers l’express Amsterdam - Paris, installé selon votre désir dans le coin d’un compartiment « non fumeurs », le dos à la machine. A condition, bien entendu, qu’il y ait des places disponibles, ce pour quoi il faut vous y prendre à temps.

— Et si le train est complet depuis Amsterdam ?

— On vous retiendra une place au départ de Bruxelles, où viendront s’ajouter une ou plusieurs voitures.

Je m’accoutume déjà au bourdonnement des voix de ces téléphonistes, dont six communiquent avec la ville et la province, les quatre autres avec les préposés de la gare qui délivrent les billets pour l’étranger.

La réservation peut, en effet, être demandée dans la gare même, par une autre gare de Belgique, ou par une agence de voyage.

Les téléphonistes sont assis tout autour de la vaste table ronde, au centre de laquelle tournent trois plaques superposées mais distinctes, subdivisées en secteurs numérotés, contenant chacun un diagramme de réservation.

— Voulez-vous une place dans le train de Paris de 13 h 28 ? Le préposé qui a reçu la demande tourne le « plateau à tarte », amène devant lui le secteur Paris, en tire le tableau correspondant au jour et à l’heure du train, et réserve la place de votre choix parmi celles qui sont disponibles.

Vous voulez un compartiment « non fumeurs » ? Mille regrets, ils sont complets. A vous de supporter la fumée ou de réserver la place idéale dans un autre train pour Paris.

Dans la pièce contiguë, une machine à écrire se met soudain à crépiter, s’arrête, recommence. Allons bon, c’est au tour d’une autre machine à présent. Effrontément indiscrète, je m’approche, me penche pour lire : je n’y comprends goutte. On dirait un message que Sherlock Holmes seul pourrait tirer au clair. Il est l’œuvre des téléscripteurs qui transmettent des demandes de réservation pour les trains internationaux ; dans le quart d’heure, le préposé devra envoyer la réponse.

Les téléphonistes sont assis tout autour de la vaste table ronde...

Et il le fait avec une apparente désinvolture, tapant des termes cabalistiques, des Huk ! des Han ! qui évoquent les cris des Sioux. Ce sont, me dit-on, des vocables simplifiés qui annoncent pour tel express Paris - Nice la réservation, dans un wagon de tête, d’un siège face à la marche et côté du couloir.

— Vous devez tenir compte de tout cela pour réserver une place ?

— Pas toujours, celle-ci était demandée par un voyageur très impressionnable qui sursaute lorsque son train croise un autre à toute allure. Près de la fenêtre, l’effet est plus saisissant.

— Comment pouvez-vous donner ces précisions avec vos termes... barbares ?

— C’est un code, madame. En compartiment fermé, « fumeurs », une place face à la machine s’écrit : Han ; dos à la machine : Huk. « Non fumeurs » face à la machine devient : Het ; dos à la machine : Hyl.

C’est limpide. Et la liste est longue, car le voyageur peut encore avoir sa petite table, face ou dos à la machine, un coin fenêtre « non fumeurs », que sais-je ? On vous morcelle ces voitures comme on lotit un terrain. J’en ai un peu le vertige, moi qui jusqu’aujourd’hui était tout heureuse de trouver une place « assis », n’importe où.

Plus de 140.000 messages de ce genre se transmettent par an, que ces hommes ont reçus, écrits, expédiés... et même compris.

En 1957, quand le système de téléscripteurs fut mis en service, on s’extasia sur les 24.000 réservations ainsi effectuées. Aujourd’hui, les six téléscripteurs de la centrale fonctionnent sans arrêt de huit heures du matin à huit heures du soir, avec une moyenne de 900 messages les jours de pointe.

Les préposés ont appris l’usage et le fonctionnement des téléscripteurs au Service des Télégraphes de Bruxelles. L’expérience leur a appris à rester calmes, à dominer leurs nerfs, à travailler vite dans le brouhaha des voix où se mêlent le crépitement des machines et la sonnerie des téléphones.

Je m’en vais. Trois téléphones grésillent.

— Pour Amsterdam ? Demain après midi ? Deuxième classe...


Source : Le Rail, mai 1963