Rixke Rail’s Archives

Accueil > Le Rail > Poésie - Lecture - Peinture > Paysages ferroviaires (VII)

Paysages ferroviaires (VII)

J. Delmelle.

mercredi 6 mai 2015, par rixke

Toutes les versions de cet article : [français] [Nederlands]

VII. Les gares urbaines

Le 5 mai 1835, le chemin de fer commence sa carrière. La cérémonie inaugurale, on le sait, a pour cadre la modeste station de l’allée Verte. Jouxtant la promenade favorite des Bruxellois, cette station précède un enclos entouré de prairies et fermé, jusqu’au-delà de la ligne de départ, de palissades. Il y a, note Joe Dierickx de Ten Hamme dans ses Souvenirs du Vieux Bruxelles, « Pour toute apparence de gare, une maisonnette de planches qui sert de logement au concierge actuel. » A Malines, la gare se réduit alors à une guérite en bois destinée au contrôleur chargé de la vérification des billets. Pendant un lustre, ces installations rudimentaires devaient rester en service. En 1839, l’allée Verte et le centre théorique du réseau naissant, Malines, n’offrent toujours, aux usagers du rail, aucune protection en cas d’intempéries et, traversant la Belgique de part en part pour se rendre en Allemagne, à Offenbach, près de Francfort, un éminent jurisconsulte d’Outre-Manche, lord Fullerton, note dans son carnet : « Le pays est si peuplé, les grandes villes si proches et si nombreuses qu’il serait tout à fait déraisonnable de priver leurs habitants de l’avantage de ce transport, uniquement pour que quelque étranger, oisif et impatient, puisse aller d’un bout à l’autre du pays. Un pire défaut auquel on pourrait aisément remédier, est le manque d’abri à des points importants comme Malines, où il y a toujours changement de train. Nous n’eûmes pas de pluie mais, par mauvais temps, ce doit être un sérieux ennui... » [1].

En 1840, la maisonnette en planches de l’allée Verte est remplacée par un triple pavillon de bois continuant à donner, à la gare, un aspect champêtre. Un bâtiment utilitaire, dont les plans ont été établis par l’architecte Stielemans, est édifié en retrait, pour les besoins du service. L’année suivante, à Bruxelles, la gare des Bogards est ouverte au public. Les billets sont délivrés à deux guichets donnant à l’extérieur. Une gravure nous restitue l’aspect de cette nouvelle gare : une place fermée par des grilles avec, sur l’un des côtés, un vaste hangar pourvu d’une marquise. « C’était, devait-on écrire [2], un bâtiment de planches dont sortaient, laurier maigre, six voies de chemin de fer en bouquet. » Les voies ne sont pas bordées de quais. Un peu plus tard, Namur est dotée d’une gare en bois, s’élevant à l’est de l’actuelle. Celle de Châtelet, que nous montre une gravure datant sans doute de 1840, est construite en maçonnerie, dans le style « garniture de cheminée » très en honneur à l’époque : corps principal — la pendule ! — à étage et fronton triangulaire, flanqué de deux ailes exiguës formant candélabres. Une marquise se développe tout au long de la façade regardant les deux voies de passage.

A cette époque, vers 1840, chaque ville de quelque importance rêve avec persistance de posséder sa gare. « On n’hésita pas, dès ce moment, lisons-nous sous la plume de Maurice Heins [3], à nous doter de quelques gares monumentales. Le chemin de fer était devenu une institution à durée illimitée. » Le 27 septembre 1841, Léopold Ier pose la première pierre de la gare du Nord, à Bruxelles, en présence de la Reine, de la duchesse de Kent, du ministre des Travaux publics Desmaisières, des bourgmestres de Bruxelles et de Saint-Josse-ten-Noode, d’un nombreux état-major, de toutes les autorités constituées et de l’architecte F. Coppens, auteur des plans. Dans un gros bloc de pierre bleue est encastré un coffret de plomb contenant trois médailles en bronze, argent et vermeil, des pièces de monnaie et un parchemin commémorant l’événement. Les travaux, après avoir été interrompus, sont activement repris en 1844 et, le 15 juin 1846, l’édifice — encore inachevé à ce moment — est inauguré officiellement. Pour la circonstance, des lustres de cristal sont accrochés aux verrières. La halle ou le hall, parqueté, est fermé par des miroirs formant un immense mur lumineux, Quatre buffets y sont installés, abondamment garnis. Tout autour, on a placé des banquettes de velours rouge. Au centre, une piste est aménagée. Après la cérémonie proprement dite, les couples y danseront.

Le bâtiment de façade de la gare du Nord, inauguré en 1846, est flanqué, par la suite, de bâtiments latéraux. Défendue par les barrières et les logettes de l’octroi, la place qui lui fait face est aménagée : on y plante des peupliers, on y sème du gazon. Le 8 février 1855, un journal local imprime : « On vient de placer, à la station du Nord, au-dessus du bureau de distribution des coupons, un appareil fort ingénieux annonçant l’heure de départ des convois. Un simple cordon à tirer suffit pour changer les indications. Cet appareil est de l’invention de M. Lhoir, chef de la station du Nord » [4]. Plus tard encore, la verrière est démontée, transférée à Tirlemont, où elle rendra les mêmes services, et remplacée par un vaste toit vitré à formidable charpente métallique. La gare du Nord, terminée effectivement en 1862, vivra jusqu’en 1956, année où on lui substituera la gare actuelle, reculée vers Schaerbeek. Surélevée de 8 mètres, elle est l’œuvre des architectes P. et J. Saintenoy.

En 1842, on édifie, dans la Cité Ardente, sur l’emplacement de l’ancien couvent des moines de Saint-Guillaume ou « Guillemins », une gare appelée d’abord « Liège-Extérieur ». Adossée à la colline de Cointe, elle est desservie par quatre voies surplombées par un imposant hangar vitré. Le bâtiment principal est bâti en pierre de France. Son fronton est surmonté d’une haute statue symbolisant l’Industrie. Elle fait également triompher le style « garniture de cheminée ». Pendant plus d’un siècle, elle sera l’un des constituants du paysage urbain liégeois.

Vers le milieu du XIXe siècle, d’autres villes sont pourvues, elles aussi, d’une gare monumentale. En 1852, on entreprend l’édification de celle de Gand-Sud. En 1855, à Bruxelles, on construit celle du Quartier-Léopold. En 1861, on substitue, à la gare primitive de Namur, un bâtiment en briques et pierres de taille. A Bruxelles encore, reprenant la succession de celle — désaffectée — des Bogards, la gare du Midi est achevée en 1869. Précédée d’un portique corinthien, elle pose, sur le pinacle de celui-ci, quatre statues symbolisant les chemins de fer, les postes, les télégraphes et les canaux. Henry Beyaert donne les plans de la gare de Tournai, inaugurée par le roi Léopold II le 24 août 1879. Cet édifice en Renaissance flamande devait être détruit, en mars 1912, par un incendie. La suivante allait être ravagée, en mai 1940, par les bombes allemandes. En 1879 encore, Joseph Schadde dresse les plans de la gare néo-gothique de Bruges, dont la construction est terminée en 1886. « C’est une construction moderne où l’architecte a cherché à réunir tous les éléments du vieux style local. L’ensemble manque d’unité et de caractère, les détails, parfois, d’élégance et de mesure. Seule la salle des Pas Perdus mérite des éloges sans réserve. A remarquer, sur la place de la Gare, la tour de l’horloge dont le couronnement est la reproduction de l’ancienne flèche du beffroi détruite par un incendie... » Cette gare — château de style « troubadour » — subsistera jusqu’en 1939. Elle sera remplacée par une gare moderne, de lignes heureuses et sobres, bâtie au sud et en dehors de la ville. Entre-temps, d’autres gares monumentales, majestueuses, solennelles, luxueuses, théâtrales, ornées à l’extrême, sont édifiées ici et là, à Anvers, à Mons, à Courtrai, à Verviers. « Le besoin de faire durable en même temps que beau, grâce à l’esprit d’imitation, écrira-t-on, a poussé nos hommes de chemin de fer à construire des gares de plus en plus monumentales, comme celle d’Anvers » [5]. Et, jusqu’à la déclaration de guerre, en 1914, on voit triompher toute la gamme des styles du passé, notamment le gothique et le Renaissance, avec introduction d’éléments décoratifs empruntés à l’antiquité. En 1905, la cité des Gilles inaugure sa gare néo-gothique et l’égaye en aménageant, devant elle, un large square fleuri. En 1913, la Reine des Plages se construit une nouvelle gare monumentale qu’elle substitue à une autre, à l’aspect de forteresse moyenâgeuse, qu’elle ne démolira cependant pas. On se soucie, davantage qu’auparavant, de la satisfaction rationnelle des besoins. La disposition des locaux est mieux étudiée que par le passé, plus pratique, plus confortable. Les gares, à présent, sont généralement pourvues d’un buffet, d’une vaste salle d’attente et de certaines facilités : kiosques à journaux, tableaux horaires, etc., appréciées par les voyageurs. On surélève les quais à hauteur du marchepied avant de les remonter afin de les porter jusqu’au niveau du plancher des voitures. On envisage sérieusement la suppression de certaines gares à rebroussement qui sont d’une exploitation malaisée à cause de la complication des manœuvres, de la perte de temps et des frais qu’elles occasionnent. A Bruxelles, le projet de Jonction, visant à transformer les deux gares terminus du Nord et du Midi en gares de passage, reçoit un commencement de réalisation. Par ailleurs, on note, dès avant 1914, une tendance à multiplier les passages aériens ou souterrains pour faciliter l’entrée et la sortie des voyageurs et les changements de trains. Des passages supérieurs sont réalisés à Malines comme, plus tard, au Quartier-Léopold. Des passages inférieurs sont établis, notamment, à Gand-Saint-Pierre, Schaerbeek, Braine-le-Comte, ailleurs encore. On nourrit d’autres projets. L’un d’eux vise à remplacer les halls vitrés, qui s’encrassent rapidement par la fumée des locomotives dont la condensation provoque l’oxydation des charpentes métalliques, par des auvents abritant les quais mais laissant les voies à ciel ouvert. Les gares de Namur et d’Ottignies seront parmi les premières à être dotées de ces nouvelles installations assurant la protection des voyageurs contre les intempéries.


Source : Le Rail, février 1964


[1Voir la Revue du Touring Club de Belgique, 1er janvier 1923.

[2Charles d’Ydewalle : A la Rencontre de Bruxelles, Editions de La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1958.

[3Revue du Touring Club de Belgique du 15 septembre 1908.

[4Cité par L. Quiévreux dans le journal bruxellois La Lanterne du 1er mars 1960.

[5Maurice Heins, article cité.