Rixke Rail’s Archives

Accueil > Le Rail > Poésie - Lecture - Peinture > Paysages ferroviaires (VIII)

Paysages ferroviaires (VIII)

J. Delmelle.

mercredi 13 mai 2015, par rixke

Toutes les versions de cet article : [français] [Nederlands]

VIII. Les gares rurales

La grande famille des gares compte des personnages importants, très affairés, recevant d’innombrables visites tout au long de la journée : ce sont les gares urbaines. Celles-ci ont de petites sœurs, dont certaines sont bien humbles, demeurées fidèles à leurs campagnes, à leurs forêts. C’est de ces petites sœurs, les gares rurales, qu’il sera question cette fois. Les trains les traversent parfois en tourbillon, sans s’arrêter, sans ralentir, les saluant d’un coup de sifflet. Les rails frémissent. Un peu de poussière vole dans le vent de la vitesse. Quelques convois moins pressés, sachant modérer sagement leur allure, y font halte. Les express considèrent ces omnibus, lorsqu’ils les croisent, avec dédain et peut-être aussi, parfois, avec envie. Car la lenteur a son charme. N’est-elle pas une forme de dilettantisme et d’attention ?

Les gares rurales ressemblent un peu à leurs grandes sœurs citadines et en sont aussi très différentes. En général, elles n’ont pas la prétention, voire l’orgueilleuse ostentation des gares urbaines. Beaucoup sont entrées très modestement dans la carrière : étroit pavillon de bois, maison de poupée, baraque ou wagon désaffecté. On pouvait lire, dans un journal de 1912 [1], cette information assez divertissante :

M. Schinler, député de Liège, est un bon pince-sans-rire. Il avait posé au ministre des Chemins de fer la question suivante :

« J’ai l’honneur d’attirer la sérieuse attention de monsieur le Ministre au sujet d’un fait qui constitue un danger constant vis-à-vis de l’un de ses employés. Le chef de station de Lorcé-Chevron (ligne de l’Amblève) mesure 1 m 85. Or, la vieille voiture qui lui sert de bureau n’a que 1 m 76. L’honorable ministre voudra sans doute faire prendre d’urgence des dispositions provisoires, c’est-à-dire faire exhausser le toit du vieux wagon (car il ne peut demander au brave fonctionnaire de réduire sa taille !). »

M. le ministre de Broqueville a donné satisfaction à M. Schinler. On exhaussera le wagon. Et les vœux du député seront exaucés...

Aujourd’hui, les gares rurales sont construites en matériaux durables : briques, pierres de taille, moellons de grès, béton... D’aucunes sont d’aspect assez quelconque, et cette description cursive et fort neutre que Clothilde Delhez introduit dans son roman Chantal de Valbreuze semble pouvoir leur être appliquée indistinctement :

La gare de Venançon apparut avec ses sémaphores et ses réverbères ; puis le bâtiment en briques rouges sembla émerger du sol. On voyait monter, derrière la salle d’attente, la fumée de la locomotive...

Nombre de gares rurales échappent cependant à la banalité, à la stéréotypie architecturale, et leur découverte est une surprise agréable. Ainsi en est-il, notamment, de la gare de Trooz, sur la ligne de la Vesdre. Par ailleurs, parmi toutes les gares rurales, certaines — construites ou reconstruites dans un proche passé — tranchent sur leurs aînées par leurs lignes régulières, simples et réservées. Celle d’Auvelais pourrait être citée en exemple.

Ce qui distingue principalement les gares rurales de celles des villes, c’est moins l’architecture que le cadre et le pittoresque. Le cadre, ce sont les premières maisons du village, le hameau ou la rase campagne, la solitude agricole ou forestière :

Le train s’arrête et l’on met pied à terre ;
De feuilles d’or on piétine un parterre,

écrivait E. Bartholeyns dans une monographie se rapportant à la forêt de Soignes [2]. A quelque demi-douzaine de défauts près, voilà des vers : ils signifient que nous descendons à la gare de Groenendael, située au milieu de l’immense forêt de Soignes et protégée par elle, comme le sont d’ailleurs quelques-unes de ses consœurs le long de la ligne de Namur.

Le cadre, c’est souvent la pleine nature avec, s’en allant vers les hommes et la vie, un chemin qui s’allonge, sinue, monte, se glisse dans une vallée, suit un cours d’eau. En écrivant ceci, nous pensons à quantité de gares, haltes, points d’arrêt du plat pays flamand, des sables de Campine, du Hainaut industriel et bocager, de l’harmonieux pays de Brabant, de la Hesbaye et du Condroz, des rives de la Meuse, du Pays de Herve, de la haute Ardenne et de la Gaume. Il y a, dans le nombre, les gares relativement spacieuses et cossues des villages populeux, de ceux dont quelque industrie stimule l’économie, de ceux auxquels l’une ou l’autre curiosité touristique confère de l’intérêt. Il y a les autres, qui ne s’animent que le matin et le soir ou dont le cœur ne se met à battre qu’avec le retour des beaux jours. Bon nombre de celles-là comme de celles-ci mériteraient d’être célébrées : gares de Lisseweghe et de Leupegem, de Schoonaarde et de Kermt, de Wezemael et de Cortenberg, d’Henripont et de Trazegnies, d’Ecaussinnes-Carrières et d’Obourg, de Vedrin et de Namèche, de Lustin et de Vonêche, de Poix-Saint-Hubert et de Gedinne, de Franchimont et d’Aywaille, de Melreux et de Nivezé, d’Habay-la-Neuve et de Pin près d’Orval... Le rail les unit et les entraîne dans une ronde semblable à celle que Paul Fort voulait nouer autour du monde.

Les gares rurales se distinguent par le cadre et, aussi, par le pittoresque. Comme leurs grandes sœurs des villes, elles sont aussi, dans une certaine mesure, ainsi que l’écrivait Marie Howet en pensant à la gare de Libramont [3], comme un voyage autour du monde pour celui qui regarde et, par ailleurs, des lieux où l’on a l’occasion de côtoyer les personnages de cette « Comédie aux cent actes divers » qui, d’une salle d’attente aux quais d’une gare, dessinaient les gestes diversement colorés de ses nombreux acteurs. Leur public, toutefois, tranche nettement, par son authenticité, sur celui des gares cosmopolites. Et leur existence sans imprévu est très différente de celle de ces fiévreux carrefours que sont leurs grandes sœurs des villes. Souvent, tout s’y passe comme en famille. Notre première impression en débarquant en gare d’Anvaing, lisons-nous sous la plume d’André Reuse [4], était que tout s’y passait en famille, comme au bon vieux temps ; les poules du chef de gare picoraient entre les rails et, quand un train était annoncé, un petit gamin tout vêtu de rouge vif (il était déguisé en Chinois) surgissait d’un jardinet et, au moyen d’une baguette, chassait les trop audacieux gallinacés.

Bien des gares rurales ressemblent, de près ou de loin, à celle d’Anvaing. Toutes n’ont pas un poulailler. Certaines sont flanquées d’un pigeonnier : petite maison de stylite, posée sur une colonne, ou cabane de bois, niche en tôle ou en maçonnerie. De frissonnantes ailes blanches s’éparpillent dans le ciel, se groupent, montent, descendent, puis se posent et se calment. D’autres gares rurales écoutent chanter un petit jet d’eau ou gargouiller une fontaine. Les abords de beaucoup de toutes ces stations s’agrémentent de fleurs : jardins de rocailles, parterres tirés au cordeau, corbeilles bichonnées avec amour, sourires et couleurs des corolles, ombre et clarté des feuillages.

Une revue de tourisme [5] imprimait en 1910 : Rien n’est plus agréable, lorsque l’on tue la longue oisiveté qu’imposent les voyages en regardant défiler le paysage, que de voir surgir tout à coup, le long de la voie, an jardin gracieusement ordonné, une station garnie de feuillage et de fleurs. Il y a quelques années, le cas était assez rare en Belgique, la décoration florale des gares étant une conception à laquelle ne s’arrêtait guère l’imagination utilitaire des dirigeants du railway.

Tout au commencement du XXe siècle, la Compagnie du Nord belge, qui exploitait notamment la ligne de la Meuse, a encouragé la décoration florale des gares, invitant le personnel de celles-ci à effectuer des semis et des plantations, octroyant des subsides pour l’achat de graines, fournissant des tuteurs et sollicitant, par ailleurs, la collaboration d’entreprises horticoles et de pépiniéristes. En 1906, sous l’impulsion de leur administrateur-président De Ridder, les Chemins de fer de l’Etat belge ont suivi cet exemple et ont entrepris, à leur tour, d’égayer les quais et les abords immédiats des stations en y faisant s’épanouir un peu de poésie. Là aussi, les chefs de gare disposés à créer des jardinets le long de leurs sections de voies ont été mis en possession de plantes, de graines, de bulbes, d’oignons, de fumier, de bonne terre destinée à l’appropriation d’un sol souvent ingrat et, aussi, d’un recueil de Conseils pratiques pour la Décoration florale des Stations, sorte de bréviaire du parfait jardinier rédigé par un spécialiste nommé Marchandise, chef de culture au Jardin botanique de l’Etat à Bruxelles. Des conseillers horticoles, compétents et dévoués, se rendirent ici et là où leur présence était souhaitée. Et l’octroi de récompenses aux plus méritants des jardiniers du rail permit, en très peu d’années, d’obtenir des résultats remarquables.

L’action des chemins de fer devait être encouragée et soutenue par la Revue de l’Horticulture belge et étrangère, par la Tribune agricole, par la Société royale d’Horticulture et de Botanique de Gand — qui se mit à octroyer des primes aux chefs de station de la Flandre-Orientale ayant su conférer à leur gare un aspect plus riant —, par certains écrivains parmi lesquels le chantre de la Fagne : Albert Bonjean, et par la Société nationale pour la Protection des Sites et des Monuments en Belgique, ancêtre de notre Commission royale des Monuments et des Sites. Le 5 janvier 1908, lors de l’assemblée générale annuelle de cette société, le président Jules Carlier devait dire, dans son rapport d’activité : Mentionnons, pour nous y rallier entièrement, les instructions ministérielles qui ont institué des concours entre les chefs de gare du réseau de l’Etat pour la décoration florale de leurs bâtiments de station. Si elles ne sont pas encore d’une application générale, elles ont déjà rencontré un accueil encourageant, et le dénuement architectural de ces bâtiments ne pourra que gagner à être dissimulé par des décors riants et peu coûteux. M. le Ministre de la Guerre a donné des ordres analogues au sujet des casernes. Pourquoi M. le Ministre de la Justice et les chefs du clergé ne font-ils pas des recommandations identiques en vue de décorer de même les églises et les presbytères ? Quiconque a quelque peu voyagé sait de quelle poésie sont vite revêtus les vieux temples couverts de plantes appropriées. Il en existe quelques-uns — trop rares — dans nos régions montagneuses, et là encore le décor sauverait souvent la déplorable indigence du style de tant de nos églises villageoises...


Source : Le Rail, mars 1964


[1Le Soir du 28 mars 1912.

[2Groenendael, Imprimerie Louis Vogels, Bruxelles, 1913.

[3Avant-propos à Lucien Maringer ou le Bonheur d’être simple, par Roger Brucher, Collection La Petite Dryade, Editions La Dryade, Vieux-Virton, 1961.

[4Le Tournaisis pittoresque : Anvaing, article publié dans La Flandre libérale (quotidien, Gand) du mercredi 25 juillet 1956.

[5Revue du Touring Club de Belgique du 15 avril 1910.