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Un musée ferroviaire en gestation

mercredi 29 juillet 2015, par rixke

Lorsque, au mois de septembre dernier, nous sommes allé visiter l’AC Matines par pure curiosité — grâce à l’opération « portes ouvertes », en cette année jubilaire, on pouvait, en effet, jeter à droite et à gauche un coup d’œil dans les coulisses de la « maison » — nous avons fait en quelque sorte d’une pierre deux coups. Et le deuxième coup valait décidément la peine, puisqu’il s’agissait d’une exposition qui avait été organisée sous la modeste appellation de « musée ferroviaire local en gestation.

Notre expérience dans le domaine des musées ferroviaires est relativement limitée : nous manipulerons donc les louanges avec précaution. Mais ça ne nous empêchera pas d’affirmer, sûr d’exprimer l’avis unanime des visiteurs, qu’il s’agissait là d’une manifestation plutôt passionnante, voire déroutante.

On se prend, en effet, à se demander comment, dans un AC, est née cette idée — étrange, au prime abord — d’organiser une exposition de ce genre. Pour en avoir le cœur net, et attendu que nous étions quand même sur place, nous sommes allé trouver M. Verbeeck, l’ingénieur en chef de céans. En tant que directeur de l’Atelier Central, il est censé connaître tout ce qui se passe dans son département. La suite prouvera qu’effectivement il est bien au fait de ses problèmes.

Monsieur Verbeeck, l’appellation de « Musée ferroviaire local en gestation » nous paraît un rien troublante. C’est surtout l’expression « en gestation » qui nous chiffonne.

En fait, nous ne sommes qu’en partie responsable de cette dénomination. Elle trouve son origine dans un appel qu’avait effectué au début de l’année le Comité national des œuvres de la solidarité, qui considérait la création de musées locaux comme une initiative propre à meubler les loisirs des cheminots en général et plus particulièrement des pensionnés. Soit dit en passant, à l’origine, nous ne nous faisions pas trop d’illusions dans ce domaine. Ce n’est qu’après quelques réunions avec les délégués de diverses régions que nous avons commencé à y croire.

Entre-temps, la vocation de ces musées locaux avait été nettement précisée : aucune restriction n’était imposée en ce qui concerne la nature des objets exposés dans ces musées, destines à devenir à tout point de vue, des compléments agréables mais indépendants du musée national des chemins de fer.

Il reste ce fameux « en gestation ».

Ne brûlons pas les étapes. Nous y reviendrons tout à l’heure.

Nous sommes armé de patience. Vous aurez sans doute raison : il doit être plus important d’apprendre comment, neuf mois à peine après l’appel du Comité de la solidarité, il vous est possible de proposer un embryon de musée. Le résultat est pour le moins surprenant, même si « le temps ne fait rien à l’affaire »...

C’est moins étonnant qu’il y paraît, quand on sait que les cheminots pensionnés de Malines ont été les premiers à réagir à l’appel en rassemblant aussitôt des documents et du matériel remarquable. La mise en train fut plutôt rapide, ce qui n’étonnera pas ceux qui connaissent la mentalité du coin et les liens qui existent entre les chemins de fer, l’arsenal et les cheminots.

Ajoutons à cela que, le 6 février 76, qu’une association avait vu le jour s’était donné pour but la création d’un musée qui s’appellerait de façon significative « la borne kilométrique » [1].

Cette association est placée sous la direction de M. Goossens, inspecteur technique principal, qui venait d’être mis à point à la retraite pour exercer avec enthousiasme sa tache de président.

Il n’en reste pas moins que ce qui a été réalisé nous semble tenir de l’exploit.

Le fait que, au-delà de tous les espoirs, tant de choses aient pu être acquises en si peu de temps n’a été possible que grâce à l’entrain de tous ceux qui ont pris part à l’action.

Et puis, je peux bien l’avouer, la « fièvre du musée » a été contagieuse dans la région. Pourtant, tout cela n’eût été qu’un coup d’épée dans l’eau si nos gens n’avaient pas été animés d’une passion ardente à l’égard de leur passé. C’est avant tout cette constatation qui me réjouit. Bien entendu, cette initiative a également été favorisée par la décision qui a été prise de présenter au public, à l’occasion de l’opération « portes ouvertes », non seulement les premières réalisations mais aussi les projets d’avenir.

Ca a évidemment précipité les choses... peut-être un peu trop même. Il faudra, désormais, y aller un peu plus calmement.

Et un peu plus méthodiquement, c’est-à-dire en respectant certaines directives ?

En effet. Ce qui ne veut surtout pas dire que jusqu’à présent, on n’a fait qu’improviser. Peu à peu, les grandes lignes se sont dessinées : elles étaient pour ainsi dire, incluses dans le projet lui-même de ces musées, qui doivent être élaborés en toute modestie et avec des moyens réduits.

Il faut savoir aussi que, compte tenu du caractère local, le quotidien et ce pourquoi le commun des mortels se passionne vont jouer, finalement, un rôle déterminant. Lorsque vous inscrivez cela dans l’évolution ferroviaire en général, vous obtenez, par la force des choses, un ensemble vivant et harmonieux.

Comment voyez-vous l’élaboration ultérieure de cet ensemble harmonieux ?

Tout à fait simplement. Sans la moindre prétention, nous nous sommes donné pour but, non pas d’acquérir une collection d’objets sans chaleur, mais plutôt de proposer une évocation vivante, l’image d’une évolution, une manière de film qui devrait permettre au visiteur de revivre le passé. De plus, notre devise est « faire de nécessité vertu ». Les objets authentiques deviennent fatalement (hélas !) de plus en plus rares. C’est la raison pour laquelle nous nous contenterons de modèles réduits, de diapositives à projeter, de matériel photographique, etc. pour représenter révolution des chemins de fer, de leurs installations et de leur matériel, tout cela complété dans la mesure du possible d’objets authentiques sauvés du naufrage qui, confrontés au reste, ne prendront qu’une plus grande valeur illustrative.

Pouvez-vous nous donner un aperçu de ce que le musée constitue déjà et de ce qu’il deviendra ?

En attendant que les « pionniers » du musée vous documentent plus amplement sur ce sujet, je vais vous donner très volontiers un schéma que j’ai réparti en quatre volets.

Premier volet : les origines ; une documentation détaillée de tout ce qui a précédé cette journée mémorable du 5 mai 1835 ; l’établissement du premier chemin de fer du Continent européen en Belgique, qui venait à peine de conquérir son indépendance et qui, du point de vue des transports, en était réduit aux voies d’eau des pays limitrophes ; Malines en tant que centre original de ce réseau.

Deuxième volet : évolution depuis 1835 jusqu’à nos jours des installations ferroviaires à Malines, de son arsenal et de la ville dont le développement fut déterminé par les événements ferroviaires. Cette évolution sera représentée, entre autres, par quelque huit modèles réduits, dont le premier est en voie d’achèvement. A ce deuxième volet, il faut également rattacher l’histoire de la borne kilométrique, qui a été reconstituée par M. Goossens jusque dans ses moindres détails.

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Maquette de la ville de Malines (1835) faite par les pensionnés E. Bernaerts, L. Reydans, W. Somers et L. Van Humbeeck.

Troisième volet : tous les documents qui concernent de près ou de loin révolution des chemins de fer et de la vie des cheminots tels lois, règlements, procès-verbaux, etc., voire même des informations parues dans des journaux et des revues concernant des choses peut-être banales ou quotidiennes, mais qui datent de plus de cent ans. Cela représente déjà actuellement cinq volumes. Et ce n’est qu’un commencement...

Quatrième volet : modèles réduits (1/10e) des voitures du parc, de 1835 jusqu’à nos jours. Cela constitue un travail d’envergure : il a déjà été entamé, et il ne fera que s’étoffer avec le temps.

Il y a en outre, par définition, des collections de toutes sortes d’objets, de pièces détachées de locomotives. Nous avons encore une multitude de projets.

Gens heureux, qui avez ainsi l’occasion de meubler vos loisirs...

Heureux et, à juste titre, un peu fiers. Figurez-vous qu’ils sont parvenus à découvrir dans quelle rue Walschaerts a vu le jour en 1820. Et s’ils n’ont pas réussi à localiser le jardin où a poussé le chou d’où est sorti cet illustre cheminot, c’est tout simplement qu’à cette époque-là les maisons n’étaient pas encore numérotées. Mais soyez tranquille : ils trouveront !

Ont-ils encore fait d’autres découvertes ?

Il y a quelque temps ils ont mis à jour les fondations d’un dépôt de locomotives et de voitures, qui avait été érigé en 1836. Nous pensions qu’il s’agissait là du bâtiment le plus ancien du Continent européen. Toutefois, l’histoire ne se fonde pas sur des présomptions. Or à la veille de l’opération « portes ouvertes », on a découvert que le Moniteur du 5 mai 1835 fait mention d’un bâtiment destiné aux services de direction, qui fut érigé à l’époque près de l’entrée de l’Allée Verte, à Bruxelles. Espérons qu’on en retrouvera un jour les vestiges.

Ce qui m’a ému le plus, c’est la découverte, faite par M. Goossens, du tout premier bâtiment de l’arsenal de Malines, qui fut édifié en 1837, et qui est toujours en service à l’heure actuelle. Je frémis à l’idée qui m’a obsédé jadis — et je ne fus pas le seul — de voir un jour démolir ce noble bâtiment. Je n’ai qu’une excuse à faire valoir : mon ignorance...

Du point de vue historique, ce musée a indiscutablement son mérite ?

Assurément. Je vous ai déjà parlé des bâtiments de 1837. Voici un autre exemple parmi tant d’autres. A la pointe sud de l’AC, près de la gare, on construit un parking pour les voyageurs. Il y a quelques jours, lors des travaux de déblaiement, on a découvert de très vieux rails : des profils T sans patin de 1848, et aussi des rails surnommés « ventres de poisson » de 1836. Eh bien ! si la construction du parking avait débuté une dizaine de mois plus tôt, ces rails auraient déjà été liquidés depuis longtemps comme mitrailles... à 4,50 F le kilo !

Si je comprends bien, cette « fièvre de musée » a suscité pas mal d’engouement chez les cheminots. Mais le public, comment réagit-il ?

En tant que cheminot, il n’est pas encourageant de n’entendre que des critiques au sujet de la SNCB. Mais vous pouvez me croire, tant l’opération « portes ouvertes » que notre « Musée en gestation » nous ont apporté la conviction que le public n’est pas aussi mal disposé envers le chemin de fer que d’aucuns le laissent entendre.

Il est indéniable qu’il s’intéresse à nos activités, à notre passé, à l’évolution de notre outil.

Et pour ce qui est de l’avenir, M. Verbeeck ?

Continuer, tout simplement. Il y a encore plus de travail qu’il n’en faut... et pour des années. Aussi bien dans le domaine intellectuel et de la recherche, que manuel.

Ceci est une invitation très nette- Est-ce qu’elle s’adresse uniquement aux pensionnés ?

Conformément aux objectifs qui ont été fixés par le Comité national des œuvres de solidarité, l’initiative doit être laissée aux pensionnés pour l’essentiel. Il est cependant évident que nous devons les seconder, dans la mesure de nos moyens, là où cela s’avère nécessaire : cela est arrivé ces dernières semaines à l’occasion de l’organisation de l’exposition.

D’autre part, l’éviction d’agents en activité qui s’intéressent à la chose n’arrangerait personne. Et qu’un intérêt existe chez eux ne souffre aucun doute.

Toute aide a toujours été et sera toujours bienvenue, qu’elle soit le fait de nos agents ou de gens de l’extérieur (qui se sont également manifestés lors des journées « portes ouvertes »).

Chaque pensionné peut-il collaborer ?

Chacun peut se rendre utile. Même les plus âgés, dont les mémoires poussent leurs racines au plus loin. Certains pensionnés peuvent aussi parfois trouver dans l’entreprise la chaleur qui leur fait un peu défaut.

C’est une expérience qui mérite de toute façon d’être suivie ?

Nous l’espérons de tout cœur. Il serait peut-être indiqué de collaborer avec d’autres régions du pays, de créer une fédération... et — pourquoi pas ? — de proposer une sorte de musée itinérant.

Qu’entendez-vous par là, M. Verbeeck ?

Cela n’a aucun sens de rendre un tel musée accessible toute l’année. Il est bien plus efficace de l’ouvrir à l’occasion de certains événements locaux, de sorte qu’il puisse aider à ce que se développe une tradition régionale.

Chaque région pourrait délimiter son propre domaine : de même que Malines a son matériel à voyageurs, Gentbrugge, Salzinnes et Cuesmes possèdent leur spécialité.

Il ne faut évidemment pas que tout soit trop strictement compartimenté. Il suffit de se mettre d’accord sur « ce qui se fait » et sur « qui le fait ». Ainsi on arriverait à réunir un patrimoine qui pourrait être échangé entre les différents musées.

Nous espérons de tout cœur, M. Verbeeck, que cela se réalisera un jour.

Merci pour ce vœu. Merci aussi au Comité national des œuvres de solidarité pour l’initiative. Et un grand coup de chapeau à nos pensionnés, qui ont mis et continuent de mettre la main à la pâte. J’espère sincèrement qu’ils auront encore l’occasion de ravir les lecteurs, une autre fois, avec de nouvelles découvertes.

Et maintenant, si vous le voulez bien, encore un dernier mot. Plus d’une fois, j’ai pu constater que des gens qui, encore qu’ils aient envisagé leur mise à la retraite avec une certaine satisfaction, je dirais même : une certaine impatience, étaient, une fois pensionnés, moins enthousiastes, parce qu’ils avaient l’impression que, en tant que tels, ils ne pouvaient plus « participer », qu’ils étaient certes encore « tolérés », mais que leurs décisions n’entraient plus en ligne de compte.

Eh bien ! pour qu’ils ne se considèrent pas eux-mêmes ainsi que des pièces de musée, ils pourraient peut-être, après s’être concertés avec leurs amis, créer un musée.

C’est un passe-temps agréable et enrichissant.

En ce faisant, non seulement ils se rendent service à eux-mêmes, mais aussi à la Société, à la collectivité, ainsi qu’aux générations futures. Et ce qui est peut-être le plus important de tout : ils ne sont pas encore vraiment retraités.


Source : Le Rail, décembre 1976


[1Erigée à Malines en souvenir de l’inauguration, le 5.5.1835, de la première ligne ferroviaire Bruxelles-Malines.