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De Versailles à Anvers

René Lévêque.

mercredi 23 septembre 2015, par rixke

Quinze août 1905. On inaugure la gare centrale d’Anvers. La presse célèbre les mérites de son architecte, le brugeois Delacenserie. On fait grand bruit autour des dimensions grandioses de l’édifice.

Pour la construction, on avait utilisé la pierre calcaire de Basècles, la pierre dure de Moha, le grès rosé d’Ardenne et quelques marbres. L’une des quatre façades du bâtiment, celle qui est tournée vers les quais, comporte tant au rez-de-chaussée qu’à l’étage, douze colonnes engagées d’ordre dorique et d’ordre ionique en marbre rouge de Rance. La présence de cette « pierre de Rance », comme on l’appelait autrefois, relève de l’anecdote si l’on en juge par quelques relations d’époque.

C’est à l’ingénieur-chef de service Van Bogaert, celui-là même qui allait devenir directeur de la ligne de chemin de fer Pékin - Hankow (aujourd’hui Hankeou, sur le fleuve Bleu), que le Rouge de Rance doit son emploi dans la construction de la gare centrale anversoise. Il s’était naguère intéressé au château de Versailles, à la splendeur chatoyante de ces mêmes marbres qu’avait réprouvé, quelques deux siècles et demi plus tôt, le froid et calculateur Colbert, le « Vir Mormoreus ». Dans cette immense marmothèque royale, le Rouge des colonnes de la Galerie des Glaces avait, un moment, arrêté sa promenade. Quelles pierres, et d’un seul tenant ! Ce rouge au lustre impeccable, il allait le repérer aussi, à la sortie, dans les pilastres, les balustres et les encadrements de l’escalier de la Reine.

Surprise ! Sa documentation lui apprit que ce marbre pas comme les autres provenait de « Rance (Belgique) » ! De Rance, oui, mais où se trouvait ce « Rance (Belgique) » dont il n’avait jamais entendu parler ? On a beau être un ingénieur distingué au service du rail, on ne connaît pas pour autant toutes les localités desservies par la voie ferrée nationale. D’autant que le chemin de fer n’atteignit Rance qu’en 1882. Le « Guide officiel des voyageurs » lui apprit aussitôt que Rance existait bel et bien, avec une gare entre Sivry et Froidchapelle. Un coup d’œil sur la carte et la décision fut prise : il enverrait dare-dare, sur place, un agent de son administration. Il le chargerait de visiter les carrières productives d’un marbre si riche en quartiers de noblesse. Et l’homme — anonyme pour nous — fut désigné, qui dût, ce jour-là, se lever dès potron-minet, après une nuit peuplée de prémonitions. Dame ! Anvers-Rance, aller-retour, c’était, à l’époque, à une véritable expédition qu’on le conviait là. Jusqu’à Bruxelles, pas de problème ; le trajet lui demanderait cependant près d’une heure. A Bruxelles Nord, gare à rebroussement, il y aurait à prendre le tramway à traction chevaline pour gagner Bruxelles Midi, deuxième version, par le boulevard du Nord, le boulevard Central et le boulevard du Hainaut. Ça lui coûterait 15 ou 20 centimes, mais il pourrait embarquer à 10h30 pour arriver à Rance à 11h39. Tout se passa à merveille dans les vibrations, les coups de sifflet et les spirales de fumées.

Rance ! A la sortie de la petite gare de briques, faute de pouvoir naviguer à l’instinct, il dut bien interroger l’un ou l’autre passant.

« Des carrières, vous devez faire erreur, mon pauvre Monsieur ! Non, il n’y a pas de carrières de marbre à Rance ».

Diable, le chef se serait-il trompé ? Non, tel qu’il le connaissait, cette hypothèse n’était pas plausible. Alors, le cœur lourd d’inquiétude, tourneboulé, il lui fallait interroger les autorités locales. Panique ! Le Bourgmestre lui-même le prend pour un hurluberlu : « Non, il n’y a pas de carrières à Rance et vous comprenez bien que, s’il y en avait, je le saurais, tout de même ». « E tpourtant » — insiste le malheureux chargé de mission — « II y a à Versailles des marbres qui viennent d’ici. » « Ah ! Versailles » — s’écrie le bourgmestre — « Vous dites bien Versailles ? Nous avons là-bas » — et il pointe l’index dans la direction de Froidchapelle — « Un grand trou plein d’eau que l’on appelle le trou de Versailles, mais je n’ai jamais su pourquoi ».

Sitôt dit, sitôt fait. On y conduisit le diligent délégué de l’Administration. Ce trou était là, rempli d’eau glauque. On y jeta une pierre : il était profond. Et c’était, à coup sûr, une carrière de marbre abandonnée, les déchets jonchant le sol en témoignaient. Enfin, un résultat tangible. Le « missi dominici » ne rentrerait pas bredouille dans la cité de Brabo. Les mains vides non plus : il rapporterait à Anvers un petit morceau de marbre rugueux ramassé à proximité. Oui, il pourrait l’affirmer : il avait redécouvert la carrière qui avait tant contribué aux splendeurs royales de Versailles.

Et, de son aventure dans une autre planète, il savourait maintes fois son récit coloré ! Interviewé, il le fut par la presse locale. Au reporter de l’Etoile Belge, il rapporte les faits et gestes de son exploration. Brave M. Perrichon de l’opulente et baroque métropole ! Mais une question un peu indiscrète : sur place s’était-il vraiment informé ? A défaut du cri des mouettes, n’avait-il pas entendu, deux ou trois fois, cette sirène qui n’était pas celle d’un navire ? La sirène de la « Rolez Limited » annonçant la pause à ses 300 travailleurs et au village entier. Et puis, s’il s’était écarté de la grand-rue, ses pas l’auraient conduit aux ateliers de Valentin Chardon ou d’Alphonse Grimée et à d’autres. Bref, plutôt qu’endormi dans une quiétude champêtre, Rance était bel et bien cité marbrière et, à la vérité, il ne fallait pas être grand observateur pour s’en apercevoir. Un mauvais point donc pour le chargé de mission ! Son épopée d’un jour avait tourné la tête à l’envoyé « ferroviaire ». Peut-être aussi s’était-il tout simplement, au retour, fabriqué peu ou prou un personnage. Peut-être aussi le journaliste y est-il allé de son couplet personnel.

Peu importe d’ailleurs, car, au demeurant, notre homme avait raison sur un point. Cette trace désaffectée, cette carrière, « sa » carrière, appelée aujourd’hui « carrière à Roc », est bien celle qui fournît aux ingénieurs de Louis XIV les colonnes monolithes de la Galerie des Glaces.

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Musée national du marbre à Rance.
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Eglise de rance (Sivry-Rance) : gros plan de la table d’autel réalisée, en style Louis XV, à l’aide d’un marbre extrait de la carrière à Roc.
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Marbrier travaillant au lapidaire : pressé entre la pierre et la fonte, du sable humidifié élimine griffures et imperfections du marbre.

Dans une note datée du 17/9/1955 et laissée au Service géologique de Belgique, le géologue A. Grosjean signale que son collègue Maurice Sluys — au service naguère de la Banque de Bruxelles, avant la scission de 1935 — avait découvert, vers 1925, dans le fond de la carrière, des pompes en bois cerclées de fer et poinçonnées du lys de la maison royale de France. Il aurait également constaté l’existence, à l’époque, dans les archives communales de Rance, de documents contenant de précieuses indications sur les « commandements » du roi de France au sujet de la large utilisation de ce marbre pour la décoration du Château de Versailles. Mais où ces documents sont-ils passés ?

Après la venue à Rance du délégué anversois, une pompe d’épuisement débarrassa la carrière historique de son eau. L’association de deux courageux, A. Grimée, de Rance, et H. Vienne, de Cousolre, se mit au travail pour fournir, à la gare de la métropole, les colonnes — pas toutes — dont avait rêvé l’ingénieur Bogaert. Et la carrière se remit à vivre. A la vérité, deux des colonnes en marbre de Rance de la gare centrale proviendraient, selon d’aucuns, non pas de la carrière ressuscitée, mais de l’autel d’une église démolie de Gand ou de Bruges. Le Père Boom les aurait achetées avant de suggérer à l’architecte Delacenserie de les utiliser à Anvers.

De la cité de Brabo à Rance, par Versailles, quel détour insolite ! L’ingénieur-chef de service Bogaert aurait pu, à coup sûr, l’éviter s’il avait mieux connu l’hôtel de ville renaissant de la Métropole. Mais on va souvent chercher loin ce que l’on a chez soi. Il y aurait précisément rencontré, sous la forme de balustres et de colonnes, ce marbre original qui l’avait tant intrigué à Versailles. C’est que les carrières wallonnes ont largement contribué à la construction de l’édifice après la furie espagnole. R. Adriaenssens, qui a très spécialement étudié la question, signale que « suivant les habitudes en matière d’adjudications », Henri Fanneau et son associé Laurin de Fiers ont rencontré, le 25 août 1562, les bonnes gens chez Paschyn Verhaeghe, tenancier du « Witten Schilt » (« L’Ecusson blanc »), Grand-place, à Anvers en vue de livrer colonnes et balustres en pierre de Rance pour le nouvel hôtel de ville. L’opération fut comptabilisée le 16 mai. En 1562, Henri Fanneau et Laurin de Fiers avaient fourni :

« Huit et demies colonnes avec leurs chapiteaux et bases en pierre de Rance pour la somme de 1000 fl.

Huit et demies autres colonnes avec bases et chapiteaux et encore six colonnes et demie de même marbre de Rance sans bases et chapiteaux pour 1300 fl.

Deux colonnes de la même pierre pour 100 fl. ».

Le marbre de Rance avait donc des répondants sérieux à Anvers au moment de l’édification de la gare centrale. A propos de cette gare centrale, une question : au nombre des dizaines de milliers de voyageurs qui, chaque jour l’utilisent, combien en est-il à avoir remarqué les colonnes rouges de la façade des quais ? Parmi les visiteurs illustres du grand monument, combien se sont demandés d’où provenaient ces colonnes empoussiérées qu’avait voulues avec tant d’ardeur et de conviction l’ingénieur Bogaert ?


Article extrait du n° 251 de la revue « Hainaut Tourisme ».

Source : Le Rail, octobre 1989