Rixke Rail’s Archives

Accueil > Le Rail > Poésie - Lecture - Peinture > Edelweiss

Edelweiss

Claude Raucy.

mercredi 7 octobre 2015, par rixke

Il avait toujours pensé que la ligne 162 était la meilleure agence matrimoniale et tous les samedis matin, à neuf heures moins cinq, il entrait dans la salle d’attente de la gare de Marbehan. Brève parlote au guichet, le temps de dire qu’il n’avait droit à aucune réduction et qu’il voulait un billet tout ce qu’il y a de plus ordinaire pour Bruxelles Midi.

— Je descendrai peut-être au Nord...

L’employé lui jeta un regard aimable, mais qui invitait peu au bavardage. Les gens descendent où ils veulent, du moment qu’ils ne dépassent pas la limite fixée par le billet. Jonathan regretta de ne pouvoir parler plus. Il glissa la monnaie dans sa poche et alla s’asseoir près de la vitre. Il y resterait une minute, puis filerait vers le quai orange où l’Intercity ne tarderait pas à venir le cueillir. Tout cela était programmé, minuté, délicieux. L’inattendu, il le réservait pour la suite. Les portières s’ouvrirent, ce matin comme tous les autres, avec une grâce de portail d’auberge. Il grimpa allègrement, tourna le dos au compartiment « fumeurs » et choisit, comme chaque fois, un siège pour trois personnes : l’expérience lui avait appris que des tas de timides hésitent à bousculer deux passagers pour se faire une petite place. On était donc bien à l’aise. Trois places pour deux personnes, cela lui laissait une place et demie pour le prix d’une seule. Il eut une pensée émue pour le brave instituteur qui avait multiplié les problèmes afin de l’aider à mieux jouir de la vie.

Elle ne monta qu’à Libramont. Il avait eu le temps de se préparer à la rencontre. Elle s’assit en face de lui, bien que les deux banquettes de gauche fussent entièrement libres. Un signe des dieux ferroviaires, il en était sûr. Elle aussi, elle disposait d’une place et demie. A eux deux, ils occupaient six places. Le luxe.

T. Suykens.

Il la regarda dès que le train démarra, mais elle ne sembla deviner son regard fixe (et déjà fort amoureux) qu’à l’arrivée en gare de Jemelle. Il la regarda avec tellement d’insistance qu’il eut peur de loucher. Sans doute allait-il l’effrayer. Non, elle lui fit un sourire comme sur les affiches. Un sourire comme on n’en voit qu’en Suisse ou en Italie, un sourire de minitrip.

Il la cherchait dans la vitre. Elle fit de même et leurs regards se croisèrent comme ils passaient à hauteur de Mirwart. Elle décroisa les jambes et sortit un petit paquet entouré de papier aluminium. C’étaient des tartines à l’omelette, qui sentaient bon la ciboulette. Bien entendu, elle ne lui en proposa pas. Il ne le souhaitait pas. C’eût été aller trop vite en besogne. Plus tard, quand ils parleraient mariage, quand les œufs seraient dans le même panier....

Lorsqu’elle tendit son abonnement au garde, il se luxa la pupille pour déchiffrer son identité, mais ne parvint qu’à lire son prénom : Lucy. Encore heureux que ses parents ne lui aient donné que quatre lettres !

Lucy, c’était beau comme une marque de dentifrice. D’ailleurs, elle avait les plus jolies dents du monde. Il la rechercha de nouveau dans la vitre, la trouva qui glissait à hauteur des aubépines en fruit, souriante au milieu de tout ce rouge. C’était délicieux et il s’en voulut de penser à des gratte-cul.

Jonathan et Lucy. Comme il aurait plaisir à raconter leur première rencontre ! Les dents blanches entre des lèvres roses. Le genou doré que la jupe à carreaux ne dévoilait pas assez souvent. Les yeux noirs dans la vitre. Les travaux à hauteur de Ciney. L’arrêt avant d’arriver à Namur, tandis qu’ensemble ils venaient de regarder les péniches glisser sur la Meuse.

Lucy et Jonathan. Il pensa qu’il lui offrirait un verre dès qu’ils seraient arrivés à la gare du Nord. A l’Edelweiss. Un porto blanc. A moins qu’elle ne préfère une bière brune. Il était sûr qu’elle adorait la trappiste, comme lui.

Le train venait de quitter Gembloux quand elle laissa tomber le catalogue des Trois Suisses qu’elle était en train de feuilleter. Ils se baissèrent ensemble. Ensemble ils touchèrent la couverture glacée. Leurs têtes se cognèrent doucement. Quel magnifique petit incident ferroviaire !

— Excusez-moi.

— Mais non, Monsieur, c’est moi qui suis confuse. Elle tendait les mains pour récupérer son catalogue. Il pensa très vite qu’elle devait être mannequin ou couturière.

Ou peut-être dentiste. Avec de si belles dents !

Elle descendit à Ottignies, sans lui jeter le moindre sourire, le plus petit au revoir, le plus minuscule on se reverra.

Le garçon de l’Edelweiss lui fit un grand sourire.

— Alors, Monsieur Jonathan, un porto blanc comme d’habitude ?


Source : Le Rail, janvier 1990