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Le 10 mai 1940 : Un témoin se souvient

A.D.

mercredi 6 mai 2015, par rixke

A l’aube du 10 mai ’40, le ciel du pays de Hervé et de la Meuse liégeoise est traversé par d’étranges oiseaux silencieux, qu’une poignée de soldats et leur sergent regardent passer, avec stupeur, du haut du terril où ils ont installé leur fusil-mitrailleur. Vers la frontière hollandaise, des « arbres » incongrus jaillissent le long d’une route, puis les explosions retentissent : les planeurs s’en prennent au fort d’Eben-Emael. La guerre éclate.

La stratégie de l’armée belge est défensive et s’appuie sur les lignes d’eau d’Anvers à Liège, Namur et Givet.

Liège et Namur ont des forts modernes ; entre eux, les fantassins veillent.

Les troupes légères — chasseurs ardennais, unités cyclistes et cavaliers motorisés — couvrent cette position, dite de couverture, dont le but est de permettre aux alliés de border la « ligne d’arrêt » (appelée KW) d’Anvers à Namur et Civet par Wavre et Gembloux. Cette manœuvre, que les Français appellent « manœuvre Dyle », va attirer dans nos plaines, les meilleures unités alliées, pour leur perte.

Les ponts de Maastricht et deux ponts du canal Albert, que ne couvre plus Eben-Emael, sont déjà aux mains des blindés ennemis, qui atteignent Hannut dès le 11 mai. Liège est « tournée » par le nord.

Notre sergent et ses hommes, le soir du 10, ont repassé la Meuse pour s’installer vers Herstal.

Les ponts sautent, les cuisines de la compagnie sont détruites par les stukas et le 11, à la nuit, la longue retraite commence. Exténués, le ventre vide, des hommes s’endorment dans les fossés où ils sont surpris par les avant-gardes blindées.

La plupart restent néanmoins en unités constituées et sont emmenés vers Bruges où la division sera rafraîchie.

Pendant ce temps, les Français, surtout les coloniaux, résistent bien à Gembloux, où se déroule la première bataille de chars de l’histoire.

Plus au nord, nos troupes, dont les chasseurs à pied, et les Britanniques se défendent farouchement sur le canal de Willebroeck, sur la Dendre et sur l’Escaut.

Mais la partie décisive se joue au sud de Namur : dès le 12 au soir, les grenadiers des Panzers occupent l’île de Houx et le 13, les premiers chars passent la Meuse sur des radeaux.

D’autres blindés allemands ont, entretemps, franchi la rivière à Monthermé et à Sedan. Le front est crevé.

La manœuvre Dyle est compromise et les armées avancées doivent battre en retraite. C’est la déroute car les chars avancent rapidement vers l’ouest, détruisent et désorganisent tous les échelons arrières. Les tentatives de contre-attaque échouent et le 20 mai, une pointe blindée atteint Abbeville, aux rives de la Manche : les meilleurs corps alliés sont encerclés ; ils sont anéantis ou évacués en catastrophe, sans leur armement, par la Royal Navy à Dunkerque. Notre compagnie, reposée et nourrie, autant que faire se peut — les vivres sont rares entre la Lys et Ostende et les réfugiés nombreux — se prépare au combat.

Ce combat se déroule sur la Lys les 23, 24 et 25 mai, près de Courtrai.

Assommés par une préparation d’artillerie d’une extrême violence, nos hommes repoussent plusieurs fois leurs assaillants, pourtant en plus grand nombre, mieux équipés et plus dispos.

Leur position devant Kuurne ne cède que le 24 au soir, attaquée par l’arrière par des fantassins qui ont passé la rivière à Harelbeke.

A Vinckt, les chasseurs ardennais infligent de telles pertes à l’ennemi que retentit le vieux cri teuton de 1914, « Francs tireurs » et qu’un certain « Régiment Infanterie 277 » de la Wehrmacht, et non pas des SS, se venge en perpétrant un Oradour-sur-Glane, avant la lettre : 86 civils massacrés, femmes et enfants, et pour faire bonne mesure, huit vieillards de l’hospice tirés de leur lit et fusillés dans le jardin naguère si paisible.

Après la Lys, tout est perdu : sans panache, sans forfanterie, les dents serrées pour ne pas pleurer, ceux qui savent se battent jusqu’au bout. D’autres — mais qui donc osera leur jeter la pierre ? — ignorants de la longue nuit nazie qui les attend, se rendent, d’autant plus confiants que les soldats ennemis répètent d’un ton bienveillant : « La guerre est finie, retour à la maison ».

Car eux non plus ne savent pas : la guerre fraîche et joyeuse et surtout très brève qu’ont promis leurs mauvais bergers va durer cinq ans, toute leur jeunesse !

Notre sergent s’est retrouvé à l’hôpital, au Kriegslazaret de Maastricht. Plusieurs de ses soldats donnent dans le petit cimetière, à côté de l’église de Kuurne. Les autres marchent vers le Grand Reich en longues colonnes désolées, toujours aussi affamés, aussi exténués.

Dans nos villes et nos villages, des femmes pleurent.

Mai 40 - la campagne des dix-huit jours

Les événements de mai 1940 ont déjà fourni matière à d’innombrables publications. Mais, le plus souvent, il s’agit de compilations réalisées à partir de quelques ouvrages de référence sur la question. L’illustration, quand elle existe, se compose toujours des mêmes clichés éculés.

Rares sont ceux qui s’en émeuvent étant donné que l’illustration photographique passe généralement pour n’être qu’un accessoire mineur.

La démarche de l’auteur de l’album que nous vous proposons a été de faire acquérir droit de cité à la photographie parmi les sources de l’histoire. Elle consiste à considérer les photos comme des documents à expliciter et à commenter à l’instar de pièces d’archives et non pas comme de simples illustrations destinées à agrémenter un livre.

Le résultat est extraordinaire. Cet album offre à ceux qui se passionnent pour la campagne des dix-huit jours, quelque cinq cents photos évocatrices, émouvantes mais surtout, dans leur plus grande majorité, inédites. Photos d’origine allemande, française, britannique ou belge, accompagnées chacune d’un commentaire précis sur les lieux, les circonstances, les corps d’armée, le matériel militaire et les combattants. Tout, jusqu’aux expressions des personnes, a été analysé et vérifié dans les moindres détails.

Cet ouvrage ne se lit pas comme un roman, il se feuillette comme un album de famille où l’on s’attarde sur l’une ou l’autre photo parce que l’évocation d’un lieu rappelle un souvenir chargé d’émotion.

Peter Taghon - Editions Duculot, 240 pages - 500 photos


Source : Le Rail, mai 1990