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Quand j’étais écureuse (II)

Yvette Gillardin-Mathieu.

mercredi 21 octobre 2015, par rixke

Le lendemain à huit heures, j’étais au travail, reposée, fringante. La journée s’ensoleillait, la gare bourdonnait, le personnel s’affairait, je passai inaperçue. Ma besogne bien organisée me conduisait ce jour-là dans la salle d’attente et dans les toilettes. Je commençai par ces dernières. J’y avais invariablement des haut-le-cœur ! Il y avait eu, à ma grande honte, des témoins ! Il arrivait parfois que le bon Jules ait trouvé le temps de me précéder afin de m’éviter les contractions épouvantables de l’estomac, de toute évidence récalcitrant à ce genre de récurage et ce, jusqu’à la fin de ma carrière d’écureuse, bref ! je dus subir. Cela terminé, j’entrai discrètement à la salle d’attente. Personne aussi bien que moi ne se rendait compte de ses vastes dimensions. Elle était claire : quatre fenêtres regardaient le quai, quatre autres fixaient la place, deux portes vitrées s’ouvraient l’une en face de l’autre distancées par la largeur de la pièce occasionnant un insupportable courant d’air les jours de grand vent. On voyait alors les affiches publicitaires frémir dans leur cadre, les plantes vertes sur le muret séparant la buvette de la salle d’attente balancer avec délice leurs larges feuilles huileuses. Les grandes dalles blanches, les longs bancs laqués avaient la classe et la sobriété des bureaux d’huissiers. Heureusement les affiches invitant aux voyages, exaltant la facilité des marchandises livrées à domicile, leurrant les étudiants concernant des écoles idylliques, corrigeaient la sévérité apparente. Petit à petit, une douce chaleur de chez soi vous gagnait. On découvrait la mignonne aubette blottie à gauche, l’accueillant comptoir du buffet à droite. Les journaux et les livres rangés méticuleusement, mis en valeur par une savante présentation, étaient distribués par un modèle réduit de charmante bonne femme à la tenue fraîche et pimpante, tout en sourire, on eut dit une dragée dans une trop grande boîte ! Le buffet était géré par un ménage très vieille France, lui au langage choisi, à la prestance d’académicien, elle raffinée, distinguée, racée. Comptoir et aubette d’excellente renommée attiraient une clientèle de qualité.

Après les politesses d’usage, où entrait une part importante d’amitié et de sympathie mutuelles, je me mis à astiquer consciencieusement. Les heures de nettoyage s’accordaient avec les temps creux, à peine avais-je terminé que les voyageurs ou les clients arrivaient.

La psychologie du cheminot en contact avec le public est innée. Qu’il soit supérieur ou subalterne, il a l’art de cet art ! La façon dont s’y prend un vrai cheminot pour manœuvrer un client afin de l’amener à penser ce que lui voudrait qu’il pense est prodigieuse ! Mais où l’art atteint son point culminant, c’est lorsque ledit client en rage, arrive au guichet pour introduire une réclamation et le quitte en présentant des excuses alors que la situation est exactement semblable. L’adresse, le sang froid, la patience, la conviction, le charme ont ensorcelé le plaignant avec un brio magistral. C’est ce que venait d’expérimenter la belle madame Annie.

Elle avait pourtant fait une entrée réussie, sculptée et délicate comme un tanagra, vêtue avec une recherche calculée, maquillée tel un fin camée, une grande indignation la soulevant, elle avait pris le guichet d’assaut et l’employé vertement à partie. Elle parlait d’une voix contenue au débit incroyablement aisé, ponctuant de la main finement gantée, des arguments fracassants. Il s’agissait d’un colis, d’un retard de cinq jours, d’incidents irréparables, d’une montagne de complications qui mettaient madame Annie hors d’elle. Le croirait-on ? mais quand le commis de service lui eut démontré en vertu de je ne sais quel théorème et de ses corollaires à quel point elle avait été privilégiée de recevoir son colis aussi rapidement malgré les impondérables, et, après avoir donné force explications en termes tellement techniques que le cerveau électronique le plus perfectionné eut volé en éclats, la jolie madame Annie éberluée, une flamme admirative dans ses beaux yeux pour son stupéfiant avocat, se confondit en excuses et en remerciements aussi sincères que chaleureux. Le sourire appuyé de l’employé le fit encore monter d’un échelon, ah ! ces cheminots !

Je quittai une salle d’attente nette et fraîche. Les heures coulaient, il me restait peu de temps. Côté rue, le chef de gare avait désigné Jules pour brosser le trottoir, il avait certainement voulu épargner mon amour propre et mon dos. L’organisation de mon travail me conduisait dans le petit réduit où s’encastraient un évier, une fenêtre, une minuscule étagère. Henri, le camionneur y terminait ses ablutions. Ce costaud, torse nu, le cou entouré d’une serviette à la façon de ces artistes de cinéma admirés pour leur corps d’Apollon et leurs exploits téméraires était d’une beauté affolante, cependant, il n’avait que deux amours : son camion et sa toilette. Henri avait un moteur dans le ventre et un miroir dans les yeux. Chaque jour, on le trouvait couché sous son engin, chiffons, burettes, produits d’entretien épars. Il adorait son métier, son sourire ensorcelait les dames, sa force désarmait les hommes, sa serviabilité charmait tout le monde. Lorsqu’il me vit entrer, il s’empressa de se couvrir, acheva de se sécher en s’ébrouant comme un chien mouillé, me dit gaîment : « bonjour Maria » puis il disparut en emportant ses vêtements et les nombreux flacons que réclamait son innocente manie. Les éclaboussures, le carrelage gluant, le miroir aspergé, l’évier rempli de mousse parfumée me désespéraient, mais un sourire d’Henri valait toutes les peines.

Le jour suivant devait rester gravé dans les annales de la petite gare. Elle vécut son drame de l’année. De loin en loin, il y avait forcément, fatalement, un événement qui foudroyait la grande famille des cheminots, c’est inéluctable, on dirait qu’une force inconnue promulgue régulièrement une loi de rappel à la prudence. Il faisait si beau ! Dans un ciel d’un bleu déjeune lavande, se promenaient de légers nuages, on aurait dit des tutus dansant au son d’une musique mystérieuse, le personnel de la gare allait et venait accomplissant sa tâche méthodiquement, le train de manœuvre avançait, reculait par mouvement ordonné comme un ballet syncopé, on entendait un ordre jeté, un coup de sifflet aigu que dominait le halètement du moteur diesel. Le chef de gare surveillait vigilant, prompt à intervenir près de la machine. A l’amère, le manœuvre Gaby accrochait et décrochait les wagons avec une adresse mécanique. La réduction à l’esclavage de ces tonnes d’acier m’émerveillait.

Soudain, il y eut un bruit infernal, puis un cri épouvantable qui me figea sur place. De toutes les portes de la gare surgirent les employés, les ouvriers, ils se ruèrent sur le quai près du dernier wagon sous lequel le pauvre Gaby gisait. Dans un vaste élan de solidarité, le chemin de fer volait au secours d’un des siens. Un malaise pesant s’abattit sur les hommes, tandis qu’un brouillard faisait sombrer mon esprit : il y avait juste douze ans, c’était mon mari. Je me sentis agripper par deux bras vigoureux, asseoir sur un siège et une voix connue hurla « faites-lui un café très fort ».

Un pénible accident s’était produit, le manœuvre Gaby avait perdu pied au moment où il accrochait un wagon, instinctivement il avait voulu éviter la chute et sa main gauche s’était trouvée au point d’impact à la seconde où les deux wagons se rencontraient avec violence, la main avait littéralement éclaté. Un silence de cimetière planait. Le chef de gare, le visage décomposé, sortit un siège, recouvrit la main meurtrie d’un drap, allongea le blessé d’un geste presque maternel, une odeur acre d’éther s’insinua sous la marquise fleurie. Le médecin arriva de suite, emmena notre manœuvre, une heure plus tard, Gaby n’avait plus qu’une main. En cette fin d’après midi, la besogne fut accomplie par des automates sans réaction, le soir, personne ne sut prendre de repas.

C’est presque physique de sentir, dans le malheur, la solidarité des cheminots, les cœurs battent à un même rythme. Ces hommes paraissant invulnérables, blasés, qui perdaient l’appétit devant la faiblesse d’un des leurs m’émouvaient profondément. A la maisonnette jaune, une misérable écureuse se traîna jusqu’à la nuit, elle ne s’étonna pas quand Mathias demanda simplement en passant « ça va Mariette ? ». D’une voix méconnaissable elle répondit tout aussi simplement « ça va Mathias, merci » en réalisant soudain que les bras vigoureux de tantôt étaient les siens.

Une longue nuit allait s’étirer. C’est affolant de repenser froidement aux conséquences des actes de la journée quand le soleil a éteint son éblouissante clarté et qu’il ne reste que le noir d’une soirée sans lune. Les nerfs tendus, le cerveau assailli par des sensations qu’il n’analyse plus, le cœur débordé de sentiments contradictoires, une immense détresse ou une profonde joie vous envahit tour à tour, vous vous sentez pitoyable ou enthousiaste. Au moins, le manœuvre Gaby, abruti de narcotiques, passerait ces heures dans une bienheureuse inconscience.

Peu à peu, la vie normale reprit son cours à la gare.

A la ville, était établie une garnison folklorique autant que militaire qui trimballait par rails, son matériel lourd à chaque simulacre de guerre. Un train était prévu pour le lendemain. La station se transformait dès lors en véritable quartier général, cela tenait à la fois de la corrida, de la kermesse locale et des jeux interdits. Les hurlements, les ordres étaient en proportion décroissante du plus grand nombre de barrettes sur les manches, moins il y avait de barrettes, plus ça criait !


Source : Le Rail, mai 1990