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Une dynastie de cheminots (V)

J. Delmelle.

mercredi 25 novembre 2015, par rixke

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 IX. - Où il est question de la première « jonction », du « bloc-système » et des « sleepings »

Quand l’ vî Marcel parlait plus particulièrement de son grand-père Joseph Barbeaux, il n’oubliait jamais de signaler que trois événements ferroviaires avaient frappé le chef manœuvre au cours de sa carrière, qui s’étendit, je le rappelle, de 1852 à 1886. A peine recruté, il participa aux travaux de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui la « première jonction ». Plus tard, il fut de ceux qui installèrent le « bloc-système ». Enfin, il fut estomaqué par les premiers « sleepings » qu’il fit manœuvrer dans les gares où il termina sa longue vie active de cheminot.

Le chemin de fer, en 1852, avait pris une extension remarquable. J’ignore quelle longueur totale avait alors son réseau, mais, mieux qu’un chiffre sans doute, le rappel de quelques événements peut illustrer le développement du rail et le caractère désormais incontestable de sa victoire. Il est loin le temps où les foules stupéfaites considéraient le « remorqueur » comme un engin diabolique dont la fumée, se répandant à flots sur les campagnes, allait empoisonner les pâturages et changer le bon lait de vache en un liquide noir, impropre à la consommation. Il est loin le temps où l’on soutenait que les vibrations transmises au sol par les rails allaient ébranler les fondations des édifices et faire crouler les villes comme de fragiles châteaux de cartes. En 1852, le train est définitivement entré dans les mœurs. Il est devenu un fait social. Il y a belle lurette que, à Bruxelles, la station de l’Allée Verte est devenue trop exiguë et que l’on a édifié à Saint-Josse-ten-Noode, dans le quartier portant alors le nom de faubourg de Cologne, une gare monumentale. La construction de cette « nouvelle » gare du Nord, disparue du décor urbain depuis quelques années, traîna quelque peu. C’est le 27 ou 28 septembre 1841 qu’eut lieu la pose de la première pierre par le roi Léopold 1er, devant une nombreuse assistance au premier rang de laquelle on reconnaissait la duchesse de Kent, un nombreux état-major et toutes les autorités constituées. Les travaux furent arrêtés pendant près de trois ans, ne reprirent qu’en 1844 et attendirent jusque vers 1865 avant d’être complètement terminés... car le bâtiment, pendant tout ce temps-là, n’offrit aux regards qu’une façade inachevée. Toutefois, malgré ce fait, l’inauguration solennelle de l’édifice avait eu lieu le 15 juin 1846. A cette occasion, les frères de la reine Louise-Marie vinrent à Bruxelles. Il y eut un grand banquet, suivi de bal. Des lustres de cristal avaient été suspendus aux verrières de la grande halle de la gare.

La gare du Nord ! Ce n’était là qu’une gare parmi beaucoup d’autres. A Bruxelles, pour lui faire la réplique, on en avait construit une autre sur l’emplacement de l’actuelle avenue de Stalingrad, jusqu’à la rue des Bogards. Elle est devenue le Palais du Midi. Le jour de la pose de la première pierre de la gare du Nord, une liaison ferroviaire avait été inaugurée entre les deux grandes stations. Préfiguration de la combien célèbre « Jonction » si longtemps attendue ! La liaison Midi-Nord, via l’Allée Verte, était établie sur les boulevards du Midi et d’Anderlecht, au niveau des voies publiques, et constituait un grave danger pour la circulation urbaine... heureusement fort clairsemée à cette époque. En 1855, cette « première jonction » devait être démolie. Une ligne surélevée lui serait substituée... Le ministre des Travaux publics institua une commission ayant pour mission l’étude d’une « voie carrossable à étages » entre les gares du Nord et du Midi. Cette « rue de fer », selon le projet présenté en 1856 par Adolphe Carton de Wiart, aurait eu 19 mètres de large et quatre bandes de circulation, dont deux réservées au trafic ferroviaire. Cette suggestion fut examinée, discutée, défendue, combattue, oubliée... La liaison par rail entre le Nord et le Midi ne devint une réalité qu’un siècle plus tard. C’est une histoire assez divertissante que celle-là, faite d’un siècle de tergiversations, d’atermoiements, de propositions et de contrepropositions, de projets abandonnés, repris, modifiés, refondus, complétés, remis sans cesse en question. Grâce à Dieu, la « Jonction » est à présent réalisée et en service depuis quelques années déjà. Elle a mis fin à un double non-sens. Il n’est plus nécessaire d’effectuer, aux gares du Nord et du Midi, d’onéreuses, fastidieuses et dangereuses manœuvres de rebroussement, et, pour un certain nombre de voyageurs, il n’est plus question de traverser la ville de part en part pour poursuivre, à partir d’une autre gare, un trajet qu’une anomalie du réseau les avait obligés de scinder. C’était une course, un incessant va-et-vient, un chassé-croisé tout au long des boulevards du centre. La « Jonction » fonctionne à présent. Sa construction marque une étape importante dans l’évolution des transports ferroviaires de notre pays. Jamais, auparavant, des travaux d’une telle ampleur n’avaient été effectués sur le réseau belge. Cette modification profonde du cœur même de nos communications par rail — avec son corollaire : l’électrification — a été menée à bien grâce à une multitude de concours : professeurs d’université, architectes, ingénieurs, conducteurs de travaux, techniciens et ouvriers de toutes catégories ayant mis leur cerveau, leurs bras et, aussi, leur cœur au service de cette grande œuvre.

(A suivre.)


Source : Le Rail, mai 1960