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Une dynastie de cheminots (VII)

J. Delmelle.

mercredi 9 décembre 2015, par rixke

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Mais j’en reviens à Adolphe Barbeaux. Après avoir exercé ses fonctions à Tubize, il fut transféré à Gembloux. Gembloux possède une gare de passage dont l’importance se révélait au spectacle que l’on découvrait à partir des quais : entrecroisement des voies d’entrée formant ce qu’on appelle un « gril », cabines de signalisation hautes comme les miradors dressés aux angles d’un camp de prisonniers, sémaphores « chandeliers », pylônes, passerelle... Le bâtiment de la gare ne payait pas de mine. Il était sans grâce aucune, de caractère strictement utilitaire (mais nos devanciers avaient, de l’utilitarisme, une conception apparemment assez curieuse) et dépourvu de tout luxe. L’ vî Marcel a passé une partie de sa jeunesse dans cette gare, toujours enfumée, presque continuellement enveloppée de nuages floconneux, blancs ou cendrés. Le soir, on suspendait, à la verrière protégeant la partie du quai longeant le bâtiment central de la gare, des lampes à pétrole. Cette maigre clarté auréolait les murs poussiéreux, maculés de suie. C’était sinistre... mais, l’habitude aidant, nul ne s’en rendait compte. Les trains passaient dans un tourbillon de vapeur et dans un bruit d’enfer. On savait, rien qu’à les entendre, d’où ils venaient, quelle heure il était, quelle était leur importance. La salle d’attente, quelque temps avant l’annonce d’un convoi, se peuplait soudain d’une humanité fort mélangée, échangeant d’éloquents silences et de sonores paroles sans importance. Toutes les gares sont des carrefours. Le bonheur des uns y rencontre la détresse des autres. Le poinçonneur de tickets ouvrait tout à coup la porte qui donnait accès au quai. Pour combien de personnes une nouvelle destinée n’a-t-elle pas commencé à ce moment-là ? Puis, le dernier train de voyageurs parti, sa lanterne rouge ayant été soufflée par le vent de la vitesse, il y avait un moment de répit, d’accalmie. Le commis refermait son guichet et, aussitôt après son départ, Adolphe Barbeaux vérifiait un tas de choses : portes, lampes, poêles, etc. La nuit, parfois, un train de marchandises déchirait le calme, suscitant un fugitif tremblement de terre.

En évoquant ces souvenirs d’enfance, l’ vî Marcel s’attendrissait. Un jour, il me dit : « Grise est la vie des gares. Mon père, qui aimait son métier, s’en est-il jamais aperçu ? Toujours de bonne humeur, il plaisantait avec l’un, riait avec l’autre, ne se laissant pas déborder par les mille et un soucis que chaque journée nouvelle lui apportait. Certains s’imaginent que la fonction de chef de gare est une sinécure. Ce n’est pas vrai. Un chef de gare est toujours sur la brèche. Il est toujours de corvée. Tant de choses dépendent de lui, et de lui seul. L’imprévu le guette. Une sonnerie retentit. Un coup de téléphone, soudain, communique un incident, un retard, une modification intempestive. Des dispositions sont à prendre, de toute urgence. Pour parer à toutes les difficultés qui peuvent survenir, le chef de gare doit faire preuve d’initiative et savoir prendre une décision... une décision mûrement réfléchie... en l’espace de trente secondes. Mon père possédait, dans son jeu, un très précieux atout. Dans les circonstances les plus diverses, il savait maîtriser ses nerfs et garder son sang-froid. Je l’ai vérifié un jour : la locomotive d’un train de voyageurs avait déraillé à Saint-Denis-Bovesse. Elle obstruait les voies, interdisant tout trafic. Immédiatement, il fallait prendre toutes les dispositions pour stopper toute circulation. Il n’existait pas, alors, de dispatching central. La responsabilité des gradés était immense. Mais leur conception de l’honneur était à sa mesure. Mon père a fait front, simplement, à toutes les difficultés ayant jalonné sa carrière. C’était un héros qui s’ignorait... »


Source : Le Rail, juillet 1960