Rixke Rail’s Archives

Accueil > Le Rail > Poésie - Lecture - Peinture > Une dynastie de cheminots (VIII)

Une dynastie de cheminots (VIII)

J. Delmelle.

mercredi 16 décembre 2015, par rixke

Toutes les versions de cet article : [français] [Nederlands]

 XIV. - La résistance des cheminots

Les dernières années de la carrière de Marcel Barbeaux ont été particulièrement pénibles. La guerre, une seconde fois, s’est abattue sur notre pauvre terre, soumettant les hommes de ce pays et de beaucoup d’autres à une longue épreuve. Combien d’entre eux y ont laissé leur vie ? Plus de quatorze ans se sont écoulés depuis la fin des hostilités, et le monde, sollicité en permanence par l’actualité, semble avoir perdu le souvenir de ce temps de misère qui, paradoxalement, révéla tant de grandeur, tant d’héroïsme !

Naguère, en feuilletant ses papiers, l’ vi Marcel a retrouvé un exemplaire d’un journal édité clandestinement pendant l’occupation. Il y a lu ou, plutôt, relu un texte, intitulé « Les Partisans dans la Bataille », faisant le bilan de trois mois d’activité contre l’ennemi. Dans un chapitre relatif aux actions menées contre les moyens de transport, un paragraphe — le plus long — est consacré aux chemins de fer. Voici la feuille et voici le passage en question : L’activité exercée contre les chemins de fer a subi une recrudescence marquée : 290 attaques des voies, dont 60 ont provoqué des déraillements, sont venues doubler les chiffres obtenus pour les six mois précédents (soit pour le second semestre de 1943). Par suite de ces déraillements et par action directe, 18 locomotives, dont 4 de trams à vapeur, et des centaines de wagons sont devenus inutilisables. Des milliers de boyaux de freins Westinghouse et de câbles de signalisation coupés, des aiguillages et des cœurs de croisement détruits ; six ponts effondrés. Autant d’actions qui ont bloqué, retardé ou détruit les convois allemands dirigés vers le front de Normandie ou vers l’Allemagne.

Les chemins de fer ont été durement touchés durant les quatre années de guerre, mais leurs locomotives et leurs wagons détruits, leurs voies mutilées et leurs ponts démolis ont permis au pays de se libérer plus rapidement de ses chaînes. On n’a pas suffisamment insisté sur la chose et l’on n’a pas suffisamment mis en lumière, par ailleurs, la part prise, dans la victoire finale, par les résistants cheminots qui, parce que le devoir l’exigeait, ont mis à détruire leur œuvre le même acharnement qu’ils avaient mis à la construire et qu’ils devaient mettre, plus tard, à la rétablir dans son intégralité. Il y a, dans les bâtiments de Bruxelles-Nord, un remarquable « Musée des Chemins de fer » dont les collections permettent au visiteur de suivre, depuis ses débuts, l’évolution du rail belge et de se rendre compte des progrès réalisés, le temps aidant, dans les différentes branches de l’entreprise. Dans un stand situé dans une salle de l’étage, la résistance des cheminots à l’occupant est mise en valeur, et un « In Memoriam » rappelle que plusieurs centaines d’entre eux ont fait à la patrie le sacrifice suprême, celui de leur existence. On y voit aussi un parachute ayant servi au ravitaillement des maquisards du rail en armes et en munitions, des morceaux de rails brisés au cours d’opérations de sabotage des voies, des bombes fabriquées par des résistants cheminots de l’atelier central de Cuesmes.

Les objets et les documents du « Musée des Chemins de fer » sont comme des points de repère placés ici et là, à des distances variables, sur une longue route, celle de quatre obscures et dangereuses années d’histoire. Tandis que les trains roulaient — parce qu’il fallait bien qu’ils roulent, ne fût-ce que pour assurer le ravitaillement des populations —, tandis qu’ils s’en allaient vers l’inconnu, soit dans le jour assombri par les événements, soit dans la nuit que l’occultation enténébrait encore davantage, des hommes ayant volontairement perdu leur identité travaillaient à contrecarrer le plus possible les desseins de l’ennemi, préparant ainsi sa défaite. Chaque soir, des avions quittaient l’Angleterre pour venir jeter leurs bombes sur des centrales électriques, sur des fabriques travaillant pour les Allemands, sur les nœuds de communication. Les lignes de chemin de fer ont été, pendant quatre ans, une des cibles principales de l’aviation alliée, ce qui prouve bien l’importance majeure acquise par le rail. En plus des raids aériens, il fallait craindre les coups de main des partisans, de tous ces hommes réfugiés dans la clandestinité afin d’échapper soit au poteau d’exécution, soit à la déportation. Parmi ces centaines, ces milliers de partisans, il y avait quantité de cheminots. D’aucuns ont fait partie de ces réseaux qui travaillaient à recueillir les aviateurs alliés tombés sur le sol belge, à les héberger, à les ravitailler, à les habiller et, ensuite, à les aider à rejoindre l’Angleterre via la France, l’Espagne et le Portugal. D’autres, pour suppléer au manque d’armement des maquisards, ont opéré contre ceux qui en possédaient : l’ennemi et ses collaborateurs.

(A suivre.)

Photo M. A. Aubrey Bodine (Baltimore)

Source : Le Rail, août 1960