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Une dynastie de cheminots (IX)

J. Delmelle.

mercredi 23 décembre 2015, par rixke

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XV. - L'esprit social

Joseph Barbeaux est né en octobre 1919. Appelé sous les drapeaux fin février 1939, il se trouvait au canal Albert lorsque, le 10 mai 1940, les Allemands, violant une fois de plus notre neutralité, se ruèrent sur notre pays. L’ vî Marcel était de service sur la ligne de Bruxelles - Charleroi. Vers 6 heures, une escadrille de Stukas, volant à moins de 300 mètres, passa au-dessus du convoi. Marcel ignorait que la guerre venait de commencer, mais, peu de temps après, à Baulers, il devait — atterré, indigné, scandalisé — apprendre la terrifiante nouvelle. Il pensait à son gamin. Le reverrait-il jamais ? Les. Boches n’allaient-ils pas le tuer ? Pendant des jours et des jours, Esther et lui sont demeurés quasiment sans parole... La campagne des 28 jours terminée, ayant échappé — avec quelques-uns de ses compagnons — à la captivité, Joseph revint. Il se mit, durant les jours suivants, à la recherche d’un emploi. Marcel parvint à le faire entrer aux chemins de fer en qualité de temporaire. A la fin de 1942, comme il était parmi les derniers entrés et qu’il n’était pas marié, les Allemands l’inscrivirent sur leurs listes de travailleurs obligatoires. C’est alors que Joseph entra dans la clandestinité.

Après la Libération, Joseph a retrouvé sa place aux chemins de fer. Il a été nommé effectif en 1948. Il y a quatre ans, il a été promu au grade de rédacteur. Il est attaché à la direction. Affecté tout d’abord au service des horaires, il a été versé ensuite à celui des pensions et est actuellement à celui du contentieux. L’ vî Marcel ignore en quoi consiste exactement son travail. Tout ce qu’il sait, c’est que son service s’occupe de la liquidation de cas litigieux n’offrant souvent, entre eux, que fort peu de ressemblance. Sans doute, lorsqu’il vient voir ses parents, il lui arrive de faire allusion à telle ou telle affaire, sans entrer dans beaucoup de détails, et tout ce que son père est à même de conclure de ses propos, c’est que la Société se trouve confrontée avec mille et un problèmes dont le profane ne soupçonne pas la diversité et la complexité.

Diversité, complexité ! Les chemins de fer, bien entendu, ne peuvent être comparés à telle ou telle entreprise industrielle et commerciale dont le champ d’action est plus ou moins strictement défini. Les chemins de fer ne peuvent être comparés à aucune d’entre elles. Ils sont une grande machine, un immense mouvement d’horlogerie dont le parfait fonctionnement est tributaire d’une multitude invraisemblable de rouages de toutes dimensions, les uns plus délicats que les autres. Cette grande machine est actionnée par un ressort. Ce ressort, c’est l’administration centrale. Ce ressort, toujours tendu, est constitué par mille et une petites pièces soigneusement imbriquées les unes dans les autres, solidaires les unes des autres. Ces mille et une petites pièces sont les divers départements, les différents services. L’un s’occupe de ceci et l’autre de cela : tarifs, abonnements, recettes, répartition, statistique, mécanographie, contrôle, archives, tourisme, presse, agences, matériel et achats, études et plans, laboratoires, ouvrages d’art et grands travaux, masse, enseignement professionnel, examens et concours, télécommunications, ateliers et remises, gares, garages, buffets-restaurants, imprimerie, transports de substitution ou de complément, œuvres sociales. J’ai cité au hasard. L’administration centrale est une vaste ruche au sein de laquelle chaque case a son importance et sa fonction. Chaque employé qui la compose est comme un maillon d’une très longue chaîne. Chaque maillon assure sa continuité et son efficacité.

Le voyageur qui pénètre dans une gare, monte dans un train, prend une correspondance à X, Y ou Z et arrive finalement à destination se rend-il compte de la somme considérable d’efforts attentifs et soigneusement conjugués qu’il faut pour faire fonctionner, sans le moindre accroc, la grande organisation aux services de laquelle il vient de faire appel ? Tout lui paraît normal, et c’est tant mieux. Il ne se doute pas du travail qui s’est effectué et ne cesse de s’effectuer dans la coulisse pour que sa satisfaction soit aussi complète que possible. S’il s’en doutait, je crois que ce n’est jamais sans un vif sentiment d’admiration qu’il entrerait dans une gare ! S’il s’en doutait, pour sûr qu’il ne réclamerait jamais à propos des tarifs, qui, bien entendu, sont toujours trop élevés à son gré !

Ce dont le voyageur ne se rend pas compte, le cheminot lui-même l’ignore trop souvent. Il accomplit sa besogne et sait que celle-ci a son importance, qu’elle est utile, qu’elle est nécessaire, et qu’il y a, ailleurs, d’autres cheminots qui font un autre travail, qui complète le sien. Son horizon se limite généralement à cela. Lui aussi serait bien étonné si on lui révélait que son travail, auquel il attache tant d’importance — et qui a d’ailleurs, une réelle importance, une indispensable importance —, s’intègre dans un ensemble formidable par rapport à quoi il n’est qu’une goutte d’eau dans la mer.

Pendant le quart de siècle que l’ vî Marcel a passé aux chemins de fer, il n’a guère réfléchi à tout cela. C’est Joseph, en lui parlant de son travail, en lui parlant de la direction, en esquissant le schéma de l’organisation, qui lui a peu à peu ouvert les yeux. Il lui a mieux fait comprendre le rôle essentiel que chaque cheminot, du sommet au bas de l’échelle, remplit souvent à son insu. Quelle responsabilité, quel sujet de fierté !

Le magnifique mécanisme d’horlogerie que constituent les chemins de fer fonctionne, dans notre pays, depuis près de cent vingt-cinq ans, avec une régularité remarquable. L’élément humain, l’élément social jouent, dans cette permanente réussite, un rôle de tout premier plan, dont l’importance n’est pas mise en péril par l’intervention, singulièrement élargie au cours de ces dernières années, de la technique. La technique aide l’homme. Elle ne le remplace pas. C’est toujours lui qui, aujourd’hui, donne l’impulsion qui confère au mécanisme le mouvement dynamique entretenant, augmentant, multipliant son efficience.

C’est pourquoi l’histoire du rail est, avant tout, l’histoire des hommes qui se consacrent à lui et qui, tous, travaillent dans un même esprit social et avec une même conscience. Tous ces hommes sont qualifiés de même : « cheminots ». Tous, ils tiennent à ce nom-là comme à un titre de gloire. Et c’en est un, parmi les plus beaux qui soient !...

FIN


Source : Le Rail, septembre 1960