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Mémoires d’un agent des trains de la région liégeoise

mercredi 28 décembre 2016, par rixke

Il a rêvé de monter sur une locomotive à vapeur : il a tout d’abord été en dessous pour finalement se retrouver derrière.

Ainsi commencent les mémoires de Jean Léonard, un chef-garde contrôleur en retraite qui débuta sa carrière comme visiteur. Les machines, il les connaît donc bien : à vapeur, diesels ou électriques, elles n’ont guère de secrets pour lui. Son univers, durant de longues années, aura été celui des trains : de marchandises, d’abord, de voyageurs, ensuite. Au cours de ces milliers de kilomètres parcourus, les souvenirs se sont accumulés, souvent empreints de la nostalgie du « bon vieux temps » de la vapeur. Jean Léonard a profité de sa retraite pour les égrener dans ses mémoires dont nous publions ici quelques extraits.

 Quelques anecdotes piquantes !

Un collègue qui escortait un train de marchandises de Herbesthal à Kinkempois eut soudain l’envie de satisfaire un petit besoin. Mais les fourgons ne possédaient pas de toilettes et l’on était en plein jour. Il y avait une succession de tunnels sur la ligne, mais ils étaient trop courts, sauf celui de Hallinsart, entre Colfontaine et Nessonvaux. C’était l’idéal ! Aussi, dès que le train eut pénétré dans cette galerie, il se plaça sur le pas de la porte entrouverte du fourgon et commença à satisfaire son besoin bien naturel mais urgent. Tout à coup, il vit défiler à sa hauteur des lumières... Et, soudain, il entendit hurler : « Màssit’biess ! » (espèce de saligaud !). Il avait perdu de vue qu’il y avait des travaux dans ce tunnel et il avait arrosé les ouvriers à l’abri dans les logettes de protection.

Un agent de Herbesthal avait été victime d’un incident de tout autre nature. Alors qu’il desservait un train de marchandises Aachen - Herbesthal, il fut pris d’un besoin pressant et profita de la traversée du tunnel d’Aachen Süd pour se soulager. Il avait entrouvert la porte du fourgon et, sans doute pris dans le courant d’air, il avait éternué et, du même coup, expulsé son dentier ! Arrivé à Herbesthal, il est reparti sur une locomotive haut-le-pied vers l’Allemagne et, aidé de quelques volontaires armés de lampes de poche, il a retrouvé l’objet tout en ressortant de la galerie beaucoup moins frais qu’il y était entré.

Au début de ma carrière, j’assurais un service de garde sur un train en soirée. Je commençais à peine à connaître la ligne de Herve. Aussi, pour répondre aux conseils reçus, je descendais de la première voiture alors que le train allait s’arrêter afin d’annoncer le nom de la gare. Après Herve et Battice, où l’on descendait à droite, je suis arrivé à Thimister et, croyant qu’il en était de même, j’ai crié « Thimister » en sautant du train à droite et je me suis retrouvé au milieu des salades, des poireaux et des pommes de terre dans le jardin du chef de gare !

La SNCB avait décidé de créer des petits arrêts à proximité des quartiers nouvellement habités, entre Vaux et Beyne. Pour la dénomination de ces arrêts, on avait adopté le nom de la rue la plus proche. Ces arrêts ne s’effectuaient que sur demande et le train passait outre s’il n’y avait pas de clients à embarquer (il fallait faire signe au conducteur) ou à débarquer (il fallait informer le chef-garde). A l’un de ces arrêts, un jour, un de mes collègues, tenu d’annoncer les arrêts, clame : « Malvaux ! » Aussitôt, un voyageur se lève et dit : « C’est moi, chef ! Qu’y a-t-il ? » Il s’appelait justement M. Malvaux.

Un jour de 1947, en début de soirée, alors qu’il commençait à faire nuit, je procédais au contrôle dans une vieille voiture d’un train de la ligne de l’Ourthe, en direction de Liège. Certaines voitures dont les vitres avaient été brisées lors des bombardements de 1944 avaient encore des fenêtres fermées par de petits carreaux à croisillons éclairant parcimonieusement l’intérieur du compartiment. J’ai demandé son billet à une dame, puis celui du chien couché sur ses genoux. Elle m’a répondu qu’elle n’avait pas de chien et je me suis alors aperçu de ma méprise : j’avais confondu sa fourrure de renard, tête comprise, avec un chien. Je n’étais pas fier de mon erreur, surtout en présence des autres voyageurs !

Un matin, j’assurais le « Sambre et Meuse », au départ de Liège. A chaque train desservi, je devais compléter divers documents avant le départ, et notamment le rapport E 791 sur lequel devaient figurer le numéro du véhicule, son dépôt, les noms des agents de conduite et de contrôle, etc. Cet autorail était accompagné par un mécanicien et un aide en étude de ligne, ainsi que par un chef-garde de Paris Nord qui se chargeait de répercuter les signaux. Le mécanicien s’appelait Labbé, l’aide, Lévêque et le chef de train, Léglise. Presque tout le clergé ! Une minute avant le départ, s’est présenté pour nous accompagner, le chef-garde contrôleur Lemoine qui avait la surveillance de la ligne dans ses attributions. J’ai bien cru à un canulard !

Sur la ligne de Herve, un jour, circulant à vitesse réduite, le conducteur a « calé » le moteur de son autorail Brossel 551 sur un passage à niveau. Eprouvant quelques difficultés à le relancer, il est alors descendu de l’autorail pour avoir accès au moteur par un clapet latéral. Comme toujours dans les pays où il ne se passe pas grand-chose, cela a ameuté les badauds qui se sont approchés pour ajouter leur grain de sel et donner leurs conseils. Dès que la panne a été levée, le machiniste, avisant dans la foule une jeune cycliste, lui a demandé la pompe de son vélo et il a commencé à « gonfler » son moteur. Puis, restituant l’engin à la demoiselle avec moult remerciements, il est remonté à bord de l’autorail et a relancé le moteur. Le chef-garde avait tout de suite compris la plaisanterie mais pas certains voyageurs ! Deux jours plus tard, tout le monde commentait l’événement sur la ligne et, de bouche à oreille, on en concluait finalement que l’autorail avait été réparé à l’aide d’une pompe de bicyclette.

Comme éclairage, pour visiter les locomotives, la nuit, on utilisait un falot, c’est-à-dire d’un tube en cuivre fermé à une extrémité et rempli de pétrole dans lequel plongeait une tresse de ce coton dont on se servait pour s’essuyer les mains. Cela éclairait peu et fumait beaucoup. Il fallait vraiment approcher la flamme très près de la pièce à visiter. Dans ces circonstances, une nuit, mon chef, Joseph Lemort, n’avait pu découvrir une anomalie. Et ce qui devait arriver arriva : la locomotive tomba en détresse. Une pénalité fut infligée par l’ingénieur avec obligation de se justifier, ce qui était d’ailleurs inutile, la pénalité étant toujours maintenue. Mais le « coupable » renonça à se justifier pour une erreur qui n’arrivait qu’aux vivants. Telle fut la réponse de Joseph Lemort et elle fit le tour de tout le secteur.

Au départ de Liège Guillemins vers Herbesthal, au service du matin, nous embarquions à bord de l’autorail, un chargement de poissons enrobés de glace en provenance d’Ostende. Une vingtaine de caisses étaient ainsi chargées sur la plate-forme arrière. Le plancher était fait de lattes séparées de quelques centimètres. Le matin, comme il faisait frais, nous n’avions pas de problèmes mais dès l’apparition du soleil, amplifié par les vitres, ce n’était plus pareil. La glace fondait et l’eau parfumée au poisson, coulait entre les lattes du plancher. A Herbesthal, après le déchargement, un agent venait avec un seau de sciure de bois pour « assécher » le sol puis il balayait le tout dans le vide. C’était presque propre mais le plancher restait imprégné. Après le départ, le soleil, une heure et demie plus tard, séchait le plancher. J’en ai encore l’odeur dans les narines ! Mais le comble, c’est qu’à Battice, un chargement de caisses de fromage Remoudou, renommé pour sa forte odeur pénétrante prenait le relais. Et, la chaleur augmentant, la plate-forme avant sentait de plus en plus le poisson tandis que les relents de fromage parvenaient de l’arrière de la voiture. C’était pour mourir asphyxiés, le machiniste et moi-même. Quant aux voyageurs, ils ne disaient rien mais leurs regards désespérés nous imploraient et il fallait bien rouler avec deux portes ouvertes...

Un dimanche matin, à Melen, monte à bord un couple qui nous avertit que des bestiaux erraient dans la voie. Devant nous, la brume matinale n’étant pas encore dissipée, nous ne voyions rien bien que la voie fût rectiligne. Nous avancions prudemment en marche à vue. Trois veaux s’étaient échappés d’une prairie. Que faire ? Malgré les coups de klaxon, ils ne dégageaient pas la voie. Il était impossible de les diriger vers une autre prairie car nous étions entourés de haies compactes. Nous avons donc dû « pousser » les bêtes jusqu’à la gare de Micheroux où les veaux, ne pouvant s’échapper par le passage à niveau fermé, sont partis sur le quai rejoindre les voyageurs au départ, un peu pris de panique. Puis les bêtes se sont dispersées parmi les wagons garés à gauche du quai Mais la justification du retard fut assez cocasse !


Source : Le Rail, Janvier 1992