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Deux grands jubilaires : Henri Vernes et Bob Morane !

mercredi 5 décembre 2018, par rixke

Nouvelle-Guinée, automne 1953 : un grand brun aux cheveux coupés en brosse plonge dans la « Vallée infernale ». Pour la première fois, le nom du « Commandant » éclate sur fond rouge sur les couvertures de la collection Marabout-Junior.

Au début de l’année 1954, Morane réapparaît sur les côtes de la Méditerranée, dans une « Galère engloutie »... et surtout à la vitrine de toutes les « bonnes » librairies. Un héros est né.

Quarante ans plus tard, Robert Morane, dit Bob, est toujours là, non seulement en librairie, mais bien ancré dans la mémoire de ceux qui furent adolescents dans les années ’50-’60. Si ces derniers ont changé, si leurs tempes ont grisonné au fil des ans, Bob, lui, n’a pas pris une ride, conservant sa chevelure noire et drue, son regard d’acier, ses 33 ans, son mètre quatre-vingt-cinq et ses 85 kilos.

 La genèse d'un héros

En 1949, un imprimeur verviétois, André Gérard, et un directeur de revues scoutes, Jean-Jacques Schellens, décident de se lancer dans l’édition de livres en format de poche dont le nom de guerre sera Marabout. Commence dès lors la plus grande aventure éditoriale wallonne de l’après-guerre. Le premier livre de poche francophone voit ainsi le jour et, quatre ans plus tard, le succès des premières collections pousse la maison d’édition à se tourner vers un public plus jeune. La série Junior est lancée afin de permettre aux adolescents de s’identifier aux grandes valeurs, aux hommes remarquables, qu’ils soient réels ou imaginaires.

Pour le numéro dix de la série, J.-J. Schellens propose à un jeune journaliste un peu baroudeur, Charles-Henri Dewisme - qui devient ainsi pour la première fois Henri Vernes -, de rédiger en un temps record l’odyssée des « Conquérants de l’Everest ». Une fois la pièce d’épreuve réussie, l’idée d’un héros d’aventures, moderne et exemplaire, se développe. Elle se concrétise avec la publication de la première aventure de Bob Morane, « La vallée infernale » qui paraît le 16 décembre 1953, voici exactement 40 ans. Marabout éditera 141 de ses aventures à raison d’une tous les deux mois, avec un tirage de 100 000 exemplaires chacune !

 De Charles-Henri Dewisme à Henri Vernes

Tournai, 1918 : les bombardements se multiplient et les Allemands sont en pleine déroute. Un boucher tournaisien de 23 ans, Alphonse Dewisme et sa jeune femme, Valérie Dupuis, évacuent en hâte vers Ath, plus à l’écart du conflit. C’est là que naît, le 16 octobre, Charles-Henri Dewisme.

En 1936, Charles-Henri, que l’on appelle familièrement Charlie, interne à l’Athénée royal de Mons, étudie le droit commercial et l’économie politique mais il ne s’intéresse qu’au français et à la géographie. Le reste le laisse indifférent et, pour remédier à son ennui, il lit énormément puis se met à écrire.

Un an plus tard, la lecture ne lui suffit plus pour apaiser sa soif « d’ailleurs ». Charlie s’offre une fugue « de première » : lors d’un séjour à Anvers, il est séduit par le charme mystérieux d’une Chinoise, Madame Lou. Avec elle, il embarque à bord d’un navire des Messageries maritimes, le « Roussel ». D’emblée, le jeune homme est plongé dans l’atmosphère des romans qu’il a dévorés à l’Athénée. Il n’a aucun souci à se faire : son voyage est entièrement payé par sa bienfaitrice en cabine de première classe ! Mais le climat politique dû à la guerre sino-japonaise, les activités étranges de Madame Lou, le colonialisme forcené des Occidentaux incitent Charles-Henri à rentrer au pays, via Hong-Kong et Shanghaï, il quitte d’ailleurs sans tarder cette dernière ville à bord d’un cargo néerlandais à destination de Marseille. En 1938, Charlie est de nouveau, mais sans enthousiasme, étudiant à Mons où il végète jusqu’au déclenchement de la guerre.

En 1940, il est mobilisé au 51e Régiment de ligne. Après la capitulation, il se retrouve dans la vie civile, il se marie à Anvers mais la séparation ne tarde pas et il regagne son Hainaut natal, il devient agent de renseignements pour les services secrets britanniques sous le nom de code de Marc.

Après la guerre, Charles-Henri Dewisme travaille comme journaliste indépendant pour l’agence américaine Overseas News et officie à Paris en tant que correspondant pour deux journaux lillois, il publie deux romans : « La porte ouverte » et « Belle nuit pour un homme mort ». Il voyage également : en Colombie, au Venezuela, à Haïti.

En 1953, débute la grande aventure pour Charles-Henri qui devient Henri Vernes pour la postérité.

 Une locomotive pour Marabout

Le contrat qui liait Henri Vernes aux éditions Marabout précisait que le tirage du premier « Bob Morane » se ferait à 8 000 exemplaires. Le titre connaîtra un tel succès à l’époque qu’il nécessitera une seconde édition en quelques mois. Henri Vernes avait-il conscience des contraintes énormes de son contrat ou s’était-il engagé dans l’insouciance naturelle qui le caractérise ? Toujours est-il que le contrat sera honoré : à savoir un récit tous les deux mois ! Chaque volume sera tiré à 100 000 exemplaires, dont 65 000 pour la France, 25 000 pour la Belgique et 10 000 pour le Canada. Chaque titre sera ensuite réédité quatre à cinq fois au fil des ans, soit 20 000 exemplaires par réédition. Aujourd’hui, sans compter les traductions, cela représente près de 180 romans dont les tirages s’élèvent à quarante millions d’exemplaires ! Un film, « L’espion au cent visages », fut tourné à Anvers avec Jacques Santi et Christian Barbier et vingt-six téléfilms furent produits, ainsi que des bandes dessinées, des disques et même un logiciel.

Sans conteste, Henri Vernes, avec Bob Morane, est devenu, à la fin des années ’50, la locomotive des éditions Marabout qui alimentaient les bibliothèques de nos gares. Rappelons-nous aussi qu’avec Georges Simenon et Stanislas-André, Steeman, Henri Vernes figure au palmarès des auteurs Belges les plus lus dans le monde.

 Premier hommage à ... Paris

Le Commissariat général aux relations internationales de la Communauté française de Belgique, dans le souci de fêter le double anniversaire de Bob Morane (40 ans) et de Henri Vernes (75 ans) mais encore désireux de valoriser le patrimoine et le dynamisme culturel de la Wallonie et de Bruxelles, organise une ambitieuse exposition itinérante sur le héros et son auteur.

La Cité des Sables

L’exposition Henri Vernes se tiendra dans un premier temps à Paris dans le cadre prestigieux du Centre « Wallonie-Bruxelles » du 3 décembre jusqu’au 15 janvier 1994, sous réserve de prolongation.

La Galère Engloutie

Elle regagnera ensuite la Belgique dès le mois de mars où elle sera présentée tout d’abord à Verviers, berceau des éditions Marabout, puis à Bruxelles, Liège, Namur, Mons et Tournai où Henri Vernes a passé sa jeunesse.

Plus tard, elle rejoindra Luxembourg, Hyères, la Suisse et Montréal.

 Pour ceux qui veulent en savoir plus

Les ouvrages :

« Bob Morane et Henri Vernes », par Jacques Dieu, 1990, aux éditions Glénat Bénélux ;

« Les années Marabout », ouvrage collectif sous la direction de Jean-Paul Deplus et Daniel Lefebvre, 1990, éditions Série B à Mons.

Le Club Bob Morane :

Situé à l’avenue Odon Warland, 15 à 1090 Bruxelles (tél. : 02/428 94 83, René Fontaine), il édite une revue trimestrielle, « Reflets », dont 27 numéros sont parus à ce jour.


Source : Le Rail, décembre 1993