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Les métiers du Rail : nos policiers du rail ne sont pas des Rambo !

R. Danloy.

mercredi 9 août 2017, par rixke

La gare de Namur : l’activité qui va croissant annonce l’heure de pointe dans un petit matin frisquet, assombri par un ciel débitant un crachin qui se transformera peu à peu en cataractes.

« Mon » IC à peine à quai, je fonce vers un petit bureau, à l’angle du bâtiment de la gare car cette froide humidité ne m’incite guère à flâner. Je frappe au carreau opaque d’une porte sur laquelle est fixée une plaque de métal où figure l’inscription « Officier de police ». Pas de réponse et le bureau est fermé à clef. Je m’informe auprès d’un sous-chef sur le quai : « N’avez-vous pas vu les officiers de police ? » Il les appelle aussitôt par radio et, presque instantanément, comme deux bons diables sortant de leur boîte, Michel et Raymond surgissent de la salle des pas perdus et viennent me saluer. Uniforme bleu foncé, une radio à la main et, à la ceinture, une paire de menottes, le redoutable GP 9 mm et la matraque qui pend le long de la cuisse. Ajoutez encore la bombe de gaz neutralisant, et vous aurez la panoplie de leurs outils de travail. Plutôt dissuasif, mais c’est justement là l’effet recherché.

Six heures : Michel et Raymond font leur ronde habituelle dans la salle d’attente, « le dernier bistro », ainsi qu’ils l’appellent. Une salle d’attente de gare, dans une grande ville, c’est en effet un lieu privilégié, un microcosme, en quelque sorte. Des clochards y élisent domicile pour la nuit. Des fêtards, une fois les cafés de la ville fermés, viennent y achever leurs libations. Et, même si le buffet est clos, il reste des distributeurs automatiques...

On invite donc ceux qui s’incrustent à vider les lieux. Mes deux compagnons du jour prennent également connaissance du rapport de leurs collègues qui ont assuré la prestation de l’après-midi la veille.

Il arrive en effet qu’il faille parachever le travail comme, par exemple, lorsqu’un « type » éméché et récalcitrant a dû être évacué au « gnouf » et qu’on doit aller le récupérer. A 6 h 20, un train international, venant de Bâle et à destination de Bruxelles, entre en gare. A bord, un voyageur luxembourgeois est démuni de papiers d’identité et d’argent. L’homme a été dévalisé à Luxembourg et il exhibe d’ailleurs un récépissé prouvant qu’il a porté plainte. Les deux cheminots sont convaincus de la sincérité de leur interlocuteur qui doit absolument se rendre dans la capitale et ils prennent la décision de le laisser poursuivre sa route. Retour à la salle des pas perdus en attendant le prochain international, ce genre de train faisant l’objet d’une surveillance particulière. Le grand hall est propre, ainsi que me le fait remarquer Raymond. « C’est la preuve que notre présence est efficace, ajoute-t-il ». Michel a repéré une voiture mal parquée devant l’entrée de la gare. Il adresse à la conductrice un signe de la main pour lui demander de circuler. Un peu plus loin, un autre véhicule stationne en double file et gêne le trafic. Son pilote brillant par son absence, Michel a vite trouvé la solution : un appel au micro produit toujours son effet. Deux ou trois fumeurs cultivent leur manie dans la salle d’attente malgré le panneau d’interdiction qui crève l’œil. Raymond les prie poliment d’aller polluer l’air extérieur.

« Ils sont distraits, ils n’y pensent pas. Ce sont des fumeurs mais aussi des clients pour nous. On pourrait verbaliser mais il faut être diplomate. Une remarque suffit. Et puis, il ne faut pas oublier que, si nous sommes flics, nous sommes également cheminots ».

Il est un peu plus de huit heures et le « Finance express » est annoncé. Dans le jargon du métier, c’est ainsi qu’on appelle le Vauban, un train qui vient de Bruxelles et va vers la Suisse. Ce train a la réputation de véhiculer des gros portefeuilles. Il attire évidemment son lot de petits malins qui ne demandent qu’à opérer un subtil transfert de « l’oseille » dans leurs poches, Il s’agit donc d’ouvrir l’œil mais, aujourd’hui, tout se passe bien : le train repart sans que ne se soit produit le moindre incident. Et, de temps en temps, nos deux policiers lorgnent vers les « traversées de voies » qu’il est important de surveiller car il arrive régulièrement que des voyageurs peu scrupuleux, inconscients du danger, les empruntent plutôt que de gravir les escaliers des souterrains.

Nous montons alors chez le chef de police où a lieu une petite réunion puis nous regagnons le bureau où Michel et Raymond dépouillent le courrier et s’occupent de la « paperasserie ».

Ils prennent connaissance du rapport journalier émanant de la gendarmerie. En fait, ils collaborent régulièrement avec celle-ci, de même qu’avec la police. En retour, ils transmettent la liste des délits commis sur le territoire des chemins de fer au Bulletin central des signalements (BCS) qui dépend du Commissariat général de la Police judiciaire.

« Quand nous commençons notre service, nous ne savons jamais ce qui va nous arriver durant notre prestation, me confient mes hôtes. Et puis, quand nous interpellons quelqu’un, nous devons toujours rester sur nos gardes ! »

Un train arrive de Rome. Michel et Raymond ont fort à faire avec cette nuée de voyageurs transalpins débarquant avec armes et bagages. Ils n’hésitent pas à donner un coup de main pour décharger des valises qui s’amoncellent sur le quai. Ils aident un couple âgé à descendre de voiture, renseignent des gens sur l’heure et la voie de leur correspondance vers Liège ou Charleroi...

En fin de matinée, c’est la BSR qui téléphone. La veille, on a repéré un drogué notoire qui prenait un billet pour Amsterdam. Les trains ont été surveillés au retour mais il n’a pas reparu. On en discute avec les gendarmes. Chacun collabore pour tenir l’homme à l’œil. Cela finira bien par payer.

« Aujourd’hui, c’est vraiment un jour calme me dit Raymond. Pas de bétail dans les voies, pas de désespéré qui se soit jeté sous un train et même pas le moindre voyageur récalcitrant ! »

Et pourtant, ils en voient des vertes et des pas mûres ! Cet après-midi, par exemple, l’équipe de service sera particulièrement attentive car toute la brigade est sur la trace de voleurs à la tire. On discute d’ailleurs le coup chez le chef pour organiser la chasse...

Comme les délinquants semblent avoir mis la clé sous le paillasson ce jour, nous bavardons un peu et j’en profite pour demander à Michel et à Raymond de me raconter l’une ou l’autre anecdote.

Ils me rappellent que l’objectif principal de leur mission, c’est avant tout la prévention. Dans les souterrains, il y en a qui font la manche. Les personnes âgées, les dames seules, les jeunes filles sont des victimes toutes désignées. Elles se sont montrées satisfaites des rondes qu’effectuent en ces lieux les policiers du rail. Ces derniers n’ont pas manqué de recevoir leurs félicitations. Parfois aussi, il y a le revers de la médaille, autrement dit les injures. Comme le jour où ils ont évacué une vieille clocharde qui portait une vilaine blessure à un pied. Es l’ont placée sur une civière afin de la diriger en ambulance vers un hôpital. Des témoins y ont évidemment vu des brutalités policières alors qu’on ne pensait qu’au bien de l’intéressée.

Plusieurs nuits durant, il a fallu également jouer aux GI’s dans les fourrés pour coincer une bande de jeunes qui lapidaient les trains et endommageaient les signaux. Tout cela ne va pourtant pas sans humour, même si Marc, un collègue, s’est un jour retrouvé dans la peau d’un otage à bord de sa propre voiture quand un truand l’a forcé, sous la menace de son arme, à le conduire à Paris ! Un bon gag, ce fut après avoir appréhendé un voleur bien connu des services de police : au moment de le relâcher, on ne parvint pas à lui enlever les menottes et il fallut se rendre en ville chez un serrurier !

Et, la meilleure, je l’ai gardée pour la fin. Toute l’équipe se trouvait alors sur la piste de jeunes vandales qui arrachaient tout ce qu’ils pouvaient - et notamment les cendriers - dans les trains. Ils n’avaient rien inventé de mieux que de jeter ces objets sur une serre située à proximité de la ligne de chemin de fer. On ne vous dit pas l’état des carreaux après le passage du train ! Pour surprendre ces voyous, il avait été convenu d’agir en « pékin ». On avait susurré, même, que le déguisement n’était pas interdit. Un des officiers de police avait pris la chose au mot en se présentant en tenue de pêcheur avec son attirail complet mais en oubliant toutefois que... la saison de la pêche n’était pas encore ouverte ! On imagine aisément l’ahurissement de ses collègues !

Comme quoi, dans la police on peut s’appeler Poirot ou Holmes mais également Dupond-Dupont. Elémentaire, n’est-ce pas, mon cher Watson...?


Source : Le Rail, août 1992