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Les errances de la colonne milliaire

Paul Larivière.

mercredi 26 janvier 2011, par rixke

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Le promeneur désœuvré qui, jusqu’il y a quelques mois, flânait par une soirée pluvieuse le long du canal de Louvain à Malines et qui subitement, dans un recoin tranquille, sous le pont du chemin de fer, découvrait, discrète et mélancolique, la colonne milliaire admettra aisément que ce monument, l’embryon de nos fastes ferroviaires immortalisé dans la pierre, méritait un meilleur emplacement, emplacement qu’il semble d’ailleurs n’avoir obtenu qu’après de nombreuses années.

 Un passé agité

Nous pensons que, dans le monde, il y a peu de monuments qui peuvent faire état d’une histoire aussi « mouvementée » que cette colonne milliaire. En effet, cette année une nouvelle étape sera franchie : en moins de 150 ans cette colonne commémorative aura ainsi changé six fois de place. C’est pour nous une excellente occasion de retracer la vie agitée de ce pèlerin de pierre. En tout état de cause, l’inauguration aura lieu cette année, dans le courant du mois de septembre, à l’occasion du 150e anniversaire de la Belgique, pendant lequel seront organisées, dans la cité archiépiscopale, outre le traditionnel corso fleuri et publicitaire, de nombreuses autres manifestations.

 Le poinçonneur

Naturellement, l’idéal aurait été de pouvoir replacer la colonne à son endroit d’origine. Mais cela n’est pas possible car, si on fait confiance aux plans d’époque, le poinçonneur devrait dans ce cas prendre ses cliques et ses claques et aller faire ses trous ailleurs. Et où cette colonne va-t-elle maintenant échouer ?

Eh bien, le monument va être transféré au point central d’où étaient calculées les distances des différentes lignes alors que le chemin de fer en était encore à ses premiers bégaiements. Le hasard fait que ce sera précisément sur l’une des pelouses du square Albert 1er, vis-à-vis de la gare de Malines et exactement dans le prolongement de la rue Léopold qui débouche juste en face.

Toujours est-il que notre colonne milliaire peut se vanter d’avoir pas mal roulé sa bosse.

Le petit historique ci-après va d’ailleurs nous faire clairement comprendre que cette colonne n’a pas volé son nom.

 En route

Lorsque, le 5 mai 1835, le réseau ferroviaire belge ainsi que la première ligne de chemin de fer du continent européen furent officiellement inaugurés à Malines, point central de ce futur réseau, on érigea dans la ville une colonne dite « milliaire » en vue de perpétuer cet événement historique. Ce monument impressionnant et élégant est une colonne de pierres de 7 mètres de haut : elle est constituée d’un socle surmontée d’une sphère de 2 mètres de diamètre sur lequel est posée une colonne avec pointe de cuivre. Les fondations font office de dépôt pour des archives historiques. En ce qui concerne l’idée et l’esthétique, la colonne peut se targuer de liens de parenté avec la « Milliaire d’Or » que l’empereur Auguste fit poser, voici quelque deux millénaires, le long d’une grande voie de communication. Il est évident qu’à l’époque cela n’avait rien à voir avec les chemins de fer...

Station Centrale de Malines en 1845.

Néanmoins, cet ancêtre de notre colonne nationale peut être fier du fait qu’après deux mille ans d’histoire il occupe toujours son emplacement initial, même s’il ne présente plus l’aspect pimpant d’autrefois [1].

Détail en marbre du « Milliaire d’or »

Mais revenons à notre propre histoire. Avec le temps, notre réseau ferroviaire prenait de plus en plus d’extension. Les rubans étincelants de nos voies ferrées sillonnaient de plus en plus le pays et un rythme extrêmement élevé marquait la croissance de notre réseau national.

Cette croissance rendit nécessaire la construction d’un second pont ferroviaire à Malines. Oui mais, la colonne milliaire empêchait les travaux. Et c’est ainsi qu’elle dut déjà être déplacée trois ans à peine après avoir été installée. Néanmoins, on peut affirmer sans l’ombre d’une hésitation que le nouvel emplacement qui fut choisi pour ce monument demeure, à ce jour, celui qui lui convenait le mieux. La colonne de pierre fut en effet érigée au milieu de ravissants massifs de fleurs, à côté d’un parc public. Le décor était complété par l’église de Hanswijck, les vieilles portes de la ville, le domaine de Coloma et la ferme de Bautersem.

 Dépôt de locomotives

Comme conséquence logique de l’extension continuelle du réseau ferroviaire, la gare et l’arsenal de Malines se développèrent parallèlement. Il était donc nécessaire d’ajouter toujours de nouveaux ateliers. Jusqu’au moment où l’on se heurta à la ligne Malines - Louvain. Ce n’était pas un problème cependant, car la ligne fut détournée et elle pénétra dorénavant en gare en longeant la ligne d’Anvers. L’Arsenal pouvait tranquillement continuer à s’étendre, mais à côté de la gare, il fallait construire une remise à locomotives dotée de voies de manœuvres. Ce qui revient à dire qu’il fallut pour la deuxième fois déplacer la colonne milliaire.

La Colonne Milliaire à sa 4e place.
A l’avant plan le bac du café « Au Pont de fer ».

Le nouvel (et provisoire) emplacement contrastait vivement avec le précédent au bord du canal, coincé qu’il était entre l’enceinte de la gare et la cabine Saxby en bois.

Fini les fleurs, fini le magnifique cadre naturel où le monument se sentait tellement dans son élément. Nous étions alors en 1878.


Source : Le Rail, septembre 1980


[1Lorsqu’on l’an 20 avant Jésus-Christ l’empereur Auguste fut chargé par le Sénat de s’occuper de la construction et de l’entretien d’un réseau de routes, il fit ériger au Forum, entre le temple de Saturne et les Rostres, une colonne de marbre (1,18 m de φ) qui devait marquer l’origine de toutes les voies de communication de l’Europe romaine. La dénomination « milliaire » vient de milliarins (mille). L’unité de mesure topographique chez les Romains était le double pas. Tous les mille double pas, on jalonna les routes de bornes militaires (Histoire des transports par Pierre Rousseau). Sur cette colonne, les distances en milles jusqu’aux principales cités de l’Empire étaient inscrites en lettres d’or. De là le nom de « Militaire d’or ». Un fragment de celle-ci, une plinthe de marbre, portant l’inscription « Milliarium Auredum » peut encore être vue au Forum.