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Une nuit dans la ruche de Tour et Taxis

A. Gies, facteur de gare.

mercredi 22 février 2012, par rixke

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A 22 h. pile aura lieu la relève. A mesure que cette heure approche, ceux qui feront partie de l’équipe de nuit affluent d’un peu partout. Sans arrêt, cyclistes et motoristes entrent par la grande porte d’entrée, tandis que des petits groupes de travailleurs s’acheminent à pied, venant, la plupart, de la gare de Bruxelles-Nord.

Enlèvement des colis de poissons par les livreurs après le classement effectué par les chargeurs

Dans les vestiaires, quel remue-ménage de tous les diables ! Tout à coup, dominant le vacarme, résonne le sifflement de la sirène. Le travail sur les quais s’arrête : les hommes de l’après-midi peuvent s’en retourner ; d’un large geste, ils saluent les camarades qui les relaient.

Rassemblement. Le chef de factage fait l’appel et donne les instructions. Le personnel est au complet ; la tâche peut commencer !

Les hommes, par équipes de trois (un chef chargeur et deux chargeurs) chargent les wagons qui partiront bientôt. Un facteur de gare par quai surveille le travail, tandis qu’un officier de police ne perd pas les manœuvres de vue.

Partout règne une activité fébrile. Les élévateurs jonglent avec les poids lourds et les bennes métalliques. Solidement accouplés, les tracteurs électriques remorquent une longue série de wagonnets chargés de marchandises les plus disparates provenant les unes du pays même, les autres de l’étranger. De temps en temps, on entend les haut-parleurs lancer des avis ou des ordres. De vibrantes locomotives diesel amènent et retirent des wagons. Les arrimeurs, les formateurs de rames de tricycles, les classeurs de colis (ceux qui classent les colis dans un box), tous des as dans leur métier, se démènent. Entre-temps, deux chauffeurs d’autos assurent le service de navette entre les principales gares de Bruxelles.

Dans les bureaux, des piles de bulletins d’expéditions sont préparées. Une estafette attend de porter les documents le plus tôt possible à la formation. La nuit durant, elle sera l’intermédiaire entre le factage et le bureau d’arrivée. De ses mains, l’annotateur recevra le bordereau des wagons à décharger.

Au milieu d’un bureau sont assis, alignés, les « pointeurs ». Ce sont des spécialistes ! Citez n’importe quelle rue de l’agglomération bruxelloise, et ils vous disent immédiatement le numéro du camionneur qui dessert celle artère. Suivant l’adresse, ils inscrivent le numéro du livreur sur le bulletin d’expédition. Au déchargement des wagons, le chef chargeur inscrit le numéro à la craie sur les marchandises. Celles-ci sont classées, par après, suivant cette indication dans les 96 cases qui se trouvent sur les quais, où elles sont chargées.

A côté des « pointeurs » se tient un agent, par les mains duquel, chaque nuit, glissent des centaines de bulletins. Il les classe convenablement dans un temps record et les pourvoit chacun d’un timbre à date.

Un peu plus loin travaillent, derrière une longue rangée de tables pourvues d’étagères numérotées, des « enregistreurs ». Ils classent et inscrivent les envois qui sont remis à domicile.

A 2 heures, c’est le moment du casse-croûte ; le personnel dispose de vingt minutes pour manger. Dans le grand réfectoire, les langues se délient. On discute, on raconte des blagues dans un brouhaha où se mélangent toutes sortes de dialectes ; on se croirait à la tour de Babel.

Entre-temps, les wagons, chargés de poissons de mer, attendent déjà pour être déchargés, et, peu après quatre heures, la gare est envahie par les maraîchers. Dans une véritable atmosphère de marché, les fruits importés sont déchargés sur les quais I et II, après le contrôle de la douane.

L’animation dans la gare varie suivant la saison et les activités de la capitale. D’importants événements commerciaux, tels que les foires internationales, les salons de l’auto, de l’agriculture et de l’alimentation influencent le travail.

Ici, pas question de monotonie ! L’arrivée régulière des bêtes vivantes donne - on s’en doute - une note pittoresque au travail : rats et souris destinés à servir de cobayes dans les laboratoires scientifiques, oiseaux à plumages divers, pigeons, chiens, singes, tortues... Le chemin de fer joue, dans ce domaine aussi, son rôle de transporteur international : deux pélicans magnifiques arrivent cette nuit tout droit de Moscou.

Déchargement des primeurs

De temps à autre, le « colis vivant » provoque quelques sensations. Plusieurs anciens vous raconteraient, d’ailleurs, les aventures tragi-comiques de cette vache qui ébranla toute la formation et de ce cochon qui se promenait à son aise sur les quais...

Pendant la nuit, dans cette gare animée, se forment des chaînes de prestations bien remplies qui participent à la vie économique de la capitale. Bientôt partiront d’ici les camionnettes vertes dans toutes les directions de la ville pour délivrer leurs marchandises, tandis que les travailleurs de la nuit récupéreront de nouvelles forces pour pouvoir affronter la tâche suivante.

Eux, les nocturnes, de même que leurs collègues qui, à la pointe du jour, reprennent le harnais, tiennent haute la bannière de « Tour et Taxis » et font de cette gare une des principales artères, non seulement de Bruxelles, mais aussi de tout le pays.


Source : Le Rail, février 1961