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Une dynastie de cheminots (I)
J. Delmelle.
mercredi 28 octobre 2015, par
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I. - L’vî Marcel
Carcasse voûtée mais jambes encore solides, bien qu’un peu gourdes, mine franche, visage couleur de pomme reinette animé par de petits yeux finauds et bonasses, Marcel Barbeaux — pensionné de la Société nationale des Chemins de Fer belges — a quatre fois vingt ans. Il occupe avec sa femme, Esther, une petite maison, située en bordure du chemin qui monte vers Esquinpont, un hameau que les cartographes omettent invariablement de signaler parce qu’il ne compte que cinq foyers. Son fils, marié depuis quatorze ans, demeure à Bruxelles. Il est employé à l’administration centrale des Chemins de Fer.
Marcel Barbeaux — l’vî Marcel comme on l’appelle là-bas, dans ce coin de province où il est né et où, ayant obtenu sa retraite, il s’est retiré — passe son temps à faire mille petits travaux, s’improvisant tour à tour jardinier, menuisier, peintre, ramoneur, cordonnier... C’est que, dans une maison, même dans une petite maison, il y a toujours quelque chose à faire. C’est une porte qui frotte, une serrure qu’il faut huiler, un piquet de clôture à redresser. Tous les matins, l’vî Marcel s’en va, question de « s’entretenir », comme il dit, de ne pas s’ankyloser, de se garder en bonne santé. Et puis, vivre au village crée certaines obligations : celle, par exemple, d’assister aux enterrements, aux messes anniversaires... Chacun se connaît, au village, et l’on a tôt fait de s’apercevoir qui est là et qui n’y est pas. Comme il tient à demeurer en bons termes avec tout le monde et qu’il est libre de disposer de son temps comme bon lui semble, l’vî Marcel ne manque pas d’être poli — selon son expression — avec les morts et les vivants. Etre poli a toujours été son souci, sa fierté. Son attitude face au public, alors qu’il était garde, lui a évité maints déboires et lui a mérité quelques précieuses petites satisfactions d’amour-propre. Ainsi le jour où un voyageur — c’était sur la ligne d’Haine-Saint-Pierre — lui a dit que tout irait certainement beaucoup mieux, dans le monde, si chacun se donnait la peine d’être affable comme lui, Marcel Barbeaux !
L’vî Marcel s’occupe chez lui, fait sa petite promenade tous les matins et s’en va quelquefois au village. Le reste du temps et si la température le permet, il s’installe dans un fauteuil, dehors, dans la petite cour qui sépare la maison du jardin. Ce jardin, dont la partie du fond est vouée aux légumes (poireaux, céleris, salades, oignons...) s’agrémente, du côté de la cour, de quantité de fleurs. En regardant celles-ci, l’vî Marcel songe parfois aux gares fleuries de la vallée mosane et à d’autres du pays flamand, parées de géraniums, d’œillets, de tulipes, de glaïeuls, de tagètes, de roses, de dahlias. On aurait dit qu’elles s’étaient embellies pour accueillir le voyageur.
Lorsque je retourne au pays, je rends visite à Marcel Barbeaux chaque fois que j’en ai le loisir. J’aime passer une heure en sa compagnie. Esther me prépare une bonne tasse de café. Son mari a toujours quelque chose à me raconter. Ce quelque chose est toujours intéressant. Et mon interlocuteur n’est pas dépourvu d’éloquence. J’éprouve un vif plaisir à l’écouter.
Ce que raconte l’vî Marcel a trait invariablement à sa carrière. S’en est-il fait des souvenirs au cours des nombreuses années qu’il a passées aux Chemins de Fer ! Et puis, il n’y a pas seulement ses souvenirs personnels. L’vî Marcel est de ceux dont on prétend qu’ils ont un « train dans le ventre ». Ses souvenirs personnels ne sont qu’anecdotes se greffant tout naturellement sur un récit qui participe de la grande histoire ferroviaire. Quand on aime son métier, c’est naturellement que l’on s’intéresse à tout ce qui s’y rapporte et s’y rattache, à son cadre, à ses à-côtés. Quand on fait partie de la grande corporation du rail et quand on est fier de cette appartenance, on se prend d’affection, à son insu, pour tout ce qui est train, wagon, gare, signaux, que sais-je encore ! On se sent solidaire de ses chefs, de ses camarades, de ses collègues. On appartient à une vaste famille dont tous les membres, les disparus, les vivants, sont unis, malgré le temps, malgré la distance aussi, par une commune volonté de servir. Ceux d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui sont les maillons d’une seule et même chaîne car, comme l’vî Marcel le fait malicieusement remarquer, le Chemin de Fer n’est pas une « entreprise éphémère ». C’est une grande œuvre qui a pris naissance il y a plus d’un siècle et qui, depuis lors, se continue, se poursuit, se développe, s’améliore grâce à quantité et quantité de gens : les cheminots.
Ce sentiment, Marcel Barbeaux le possède d’autant plus solidement que son père, son grand-père et son arrière-grand-père ont fait carrière, jadis, aux Chemins de Fer et que son fils, aujourd’hui, maintient ce qui est ainsi devenu une tradition. L’arrière-grand-père était chauffeur, le grand-père chef manœuvre et le père chef de gare. Avec son fils et lui, cela fait cinq générations et cent vingt-cinq ans de travail, de persévérance, d’intelligence ! L’vî Marcel, quand il parle de cela, quand il esquisse son arbre généalogique, se redresse toujours un peu. Sa fierté a une petite teinte d’orgueil. En l’écoutant, j’ai eu l’impression, parfois, qu’il considérait la grande œuvre ferroviaire comme étant un peu sa chose à lui !
Sa chose à lui ! C’est vrai, dans un sens. Les chemins de fer, c’est sa chose à lui et à tous ses pareils, ses prédécesseurs, ses compagnons, ses successeurs, toute une foule innombrable, une véritable armée. C’est sa chose à lui et à tous les cheminots, du plus galonné au sans grade, du plus grand au plus petit, de l’ingénieur-directeur au coureur qui, autrefois, précédait le train, armé d’une cloche et d’un drapeau, pour écarter le public, et au manœuvre d’aujourd’hui, au lampiste, au garde-barrière, en passant par tous les échelons de la hiérarchie. C’est sa chose à lui et à tous ceux qui, comme lui, possédaient ou possèdent cet « honneur du travail », dont parlait le poète Charles Péguy.
L’emblème des Chemins de Fer, chacun le sait, est une roue ailée. Celui qui a réalisé cet emblème a-t-il songé que la roue, inventée il y a très longtemps par le plus obscur et le plus génial des hommes, symbolise — outre la vitesse — l’effort assumé en commun. Chacun des rayons assemblés supporte, l’un après l’autre, un poids formidable. Si l’un défaille et cède, le rôle de tous est compromis. Nul rayon ne s’est brisé au cours des 125 années d’histoire ferroviaire belge. Tons les cheminots ont fait leur travail avec conscience.
D’aucuns ont même poussé la conscience professionnelle jusqu’à l’héroïsme, n’hésitant pas à sacrifier leur vie pour sauver celle des autres. Grâce à tous, le rail a gagné sa bataille.
— Oui, dit l’vî Marcel, le rail a gagné sa bataille... mais cette bataille, bien que gagnée, continue. Elle reprend toujours, tous les jours, et il s’agit de continuer à la gagner !
Cette bataille, l’vî Marcel me l’a racontée bien des fois, en me parlant du travail de ses pères et en me faisant lire les notes et les documents qu’il avait rassemblés avec amour. Et voilà comment, grâce à lui, j’ai pu la faire revivre à mon tour, dans un style qui, bien souvent, reprend les propres expressions du vieux cheminot, tant il est vrai que je les ai si souvent entendues...
Source : Le Rail, janvier 1960
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