Accueil > Le Rail > Société > Les services de trains de voyageurs pendant l’occupation à travers les (…)

Les services de trains de voyageurs pendant l’occupation à travers les indicateurs

P. Vankeer.

mercredi 18 septembre 2019, par Rixke

Arrêtons-nous un instant sur l’indicateur du 6 octobre 1941. Tout d’abord, si la couverture mentionne toujours Eisenbahnbetriebsdirektion Brussel, on retrouve le « B » d’avant-guerre.

C’est un encouragement pour les patriotes.

Cet indicateur est celui du service le plus étoffé de toute l’occupation. Le trafic international reste au niveau de celui du mois de mai précédent ; s’y ajoute cependant une relation assez peu ordinaire : un train Bruxelles-Nord (départ 23 heures) - Namur - Givet - Charleville - Nancy - Belfort - Dijon (arrivée 14 h 42).

Les services intérieurs sont améliorés dans toute la mesure des moyens dont disposent les dirigeants de la SNCB après satisfaction des besoins militaires allemands. Les mentions « ne circule pas provisoirement » ont disparu. Comme déjà dit, le service sur la ligne 25 est très proche de celui d’avant le 10 mai 1940 ; sur la ligne 36 on dénombre chaque jour quatre express Bruxelles - Louvain - Liège - Allemagne et cinq « semi-directs » ; sur la ligne 50 trois « directs » pour Ostende (dont un omnibus depuis Gand) et six autres pour Gand dont deux prolongés en omnibus vers Dunkerque par la ligne 73 ; trois « semi-directs » pour Courtrai sur la ligne 89 et cinq pour Tournai sur la 94 (dont quatre prolongés vers Lille) ; sur Bruxelles - Mons trois express vers Paris et quatre semi-directs ; la ligne 124 compte cinq semi-directs et un express sans arrêt Bruxelles - Charleroi ; de Liège à Charleroi quatre semi-directs plus l’express Cologne - Paris ; on trouve neuf trains de Bruxelles à Namur avec arrêts à Ottignies et Gembloux, plus l’express vers Dijon en fin de soirée.

Il est impossible de détailler tous les parcours omnibus ; signalons cependant qu’ils offrent une desserte « acceptable » sur toutes les lignes. Toutes ?

Oui, sauf celles desservant les localités annexées brutalement par le régime nazi. Les cantons de l’Est ont réintégré de force le 3e Reich et, de toutes leurs lignes, nous ne trouvons que la relation Stavelot - Malmédy avec deux trains journaliers. En outre, une dizaine de communes de l’est de la province de Liège ont été annexées : Montzen, Plombières , Moresnet, Gemmenich, Welkenraedt,...

La ligne 23 n’est assurée que jusqu’à Remersdael, la ligne 38 jusqu’à Aubel ; au-delà, vers Montzen, c’est désormais le domaine de la Reichsbahn. La gare de Welkenraedt est effacée de la ligne 36, les contrôles de police et de douane s’effectuent à Dolhain (Gileppe) et à Herbesthal.

Le grand duché étant annexé à l’empire hitlérien, Trois-Vierges, sur la ligne 42, est devenu Ulfligen.

Mais l’hiver 1941-’42 est dur, très dur pour les armées allemandes qui gèlent devant Moscou.

Le 3e Reich connaît ses premiers revers et la situation militaire mauvaise déteint sur notre réseau. Dans l’indicateur du 15 décembre 1941, le Bruxelles - Vienne devient facultatif. En service intérieur, plusieurs directs ou semi-directs sont supprimés sur de nombreuses lignes. Les services omnibus sont également atteints, de multiples suppressions interviennent, surtout aux heures creuses. Les mesures sont accentuées par d’autres amputations publiées dans un supplément paru en janvier 1942.

Débarquement d’une locomotive anglaise type 28.0 (1944)

L’indicateur du 4 mai 1942 voit la confirmation de la tendance. Les internationaux Lille - Cologne et Bruxelles - Dijon deviennent facultatifs. En compensation le Bruxelles - Charleville de l’après-midi est prolongé jusqu’à Nancy. En service intérieur on trouve toutefois quelques améliorations ponctuelles : le mercredi sont mis en marche un Charleroi - Bruxelles en matinée, sans arrêt et un Bruxelles - Louvain - Liège en soirée. Il est vrai que le mercredi est jour de Bourse à Bruxelles et que la Bourse reste fort active en pleine guerre, attirant beaucoup d’industriels et de commerçants de province dans la capitale.

A noter que dans cet indicateur les directs et semi-directs du service intérieur, précédemment numérotés à l’allemande (« D » suivi d’un numéro à deux chiffres), reprennent une numérotation à trois chiffres purement belge,... signe que l’occupant desserre son étau ?

L’indicateur suivant paraît le 2 novembre 1942 peu avant le désastre allemand à Stalingrad et le débarquement des Américains en Afrique du Nord. Il n’y a guère de changements. Le Cologne - Bruxelles - Lille est rétabli en service quotidien ; par contre un Bruxelles - Lille de fin de soirée donnant correspondance au Berlin - Bruxelles - Paris devient facultatif. On n’enregistre pas de changements notables en service intérieur.

Les indicateurs de 1943 (mai et novembre) marquent une relative stabilité. L’heure reste toutefois aux économies. Par exemple, un semi-direct Namur - Bruxelles devient omnibus de Namur à Ottignies pour permettre de supprimer un omnibus sur cette section.

A noter au tableau 124 la mise en marche de trains sans arrêt Bruxelles - Charleroi le lundi en matinée et Charleroi - Bruxelles le samedi en milieu de journée. Ces convois transportent la main-d’œuvre occupée à la base militaire de Horennes, annexée par l’occupant.

A partir de fin 1943 et surtout au premier semestre 1944, les actions de sabotages des cheminots, les raids de la Résistance, les bombardements alliés font que le service ferroviaire est de plus en plus perturbé et que la réalité sur le terrain ne correspond plus aux horaires. Pourtant, près d’un mois après le débarquement des Alliés en Normandie, paraît le dernier indicateur de l’occupation. Daté du 3 juillet 1944, on y recense au départ de Bruxelles-Nord un seul express pour Paris (7 h 31 ) et un autre pour Cologne (7 h 35). De Bruxelles QL un départ pour Luxembourg à 6 h 52 et un pour Nancy à 8 h 37. Le service intérieur est squelettique. Ainsi, il n’y a plus que deux directs Bruxelles - Gand prolongés en omnibus jusqu’à Ostende. Ces horaires deviennent de plus en plus théoriques de semaine en semaine, voire surréalistes. Le trafic réel va s’amenuiser, sinon disparaître totalement jusqu’aux combats heureusement rapides de la Libération.

Et le miracle s’accomplit : les occupants ont à peine quitté le pays que la SNCB publie les « horaires des trains de voyageurs à partir du 15 septembre 1944 ». Oh ! C’est encore peu de choses. Ce document paraît sous couverture non renforcée, un peu comme un modeste « supplément », mais il est débarrassé de l’infâme dénomination « Eisenbahnbetriebsdirektion Brussel ». Et l’on prévient le public que, « eu égard aux circonstances actuelles, la SNCB peut se trouver dans l’obligation d’apporter des modifications à ces horaires ».

La reprise est encore très faible car le réseau, qui n’est pas encore rétabli partout, est convalescent. Le service électrique Bruxelles - Anvers est soumis à deux transbordements en cours de route mais il existe trois trains directs via... Alost, Termonde et Boom. Temps de parcours : 2 heures, arrivée à Anvers (Sud). Les cinq omnibus quotidiens de la ligne 161 ne dépassent pas Ottignies tandis que sur la 162 on ne trouve que quelques services partiels Jambes (Etat) - Jemelle, Jemelle - Libramont et Marbehan - Arlon.

Dans l’immense effort de reconstruction, la SNCB devra tenir compte des besoins prioritaires en transports des armées alliées et du retour offensif des troupes allemandes lors de la bataille des Ardennes.

Cependant le ciel s’est ouvert et le rideau est tombé sur cette période noire de quatre ans d’occupation. En la parcourant, même sommairement à travers des indicateurs, nous avons voulu ranimer les souvenirs des aînés qui ont vécu cette époque et la raconter aux plus jeunes qui ne l’ont pas connue.


Source : Le Rail, Septembre 1994