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Le dépôt central des objets trouvés

dimanche 18 avril 2021, par Rixke

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 Si les distraits sont savants...

Le savant, dit-on, oublierait son nez s’il ne tenait à son visage... La réciproque serait-elle vraie ? Il s’avérerait dans ce cas que les distraits sont savants. Mais alors, on pourrait affirmer que le niveau intellectuel des voyageurs s’est élevé de façon satisfaisante au cours des dernières années, pour autant, bien entendu, que perdre des objets personnels dans les trains et dans les gares soit toujours considéré comme un signe manifeste de distraction.

D’aucuns vont nous suspecter de flatterie à l’égard de la clientèle, voire même de démagogie ; d’autres, en se référant à certaine logique, allégueront que notre hypothèse est un sophisme... Le sage, qui en a vu d’autres, nous demandera, sinon des preuves, du moins quelques faits troublants, et nous l’en remercions : nous pouvons lui en donner.

Sans doute, concédons-le bien volontiers, l’augmentation du nombre des voyageurs a-t-elle influencé le nombre des objets trouvés dans nos installations. Sans doute aussi, rien ne permet d’affirmer, quand une jeune fille oublie son rouge à lèvres dans une salle d’attente au moment où un jeune homme se précipite sur le quai en laissant son cartable dans le train, que l’on se trouve en présence de deux savants qui se rencontrent. L’amour, dans ce cas-ci, est une explication plausible. L’insouciance, bien souvent, en est une autre. Mais attendez la suite avant de juger...

 L’importance des oublis.

Par an, les voyageurs laissent traîner 200.000 objets dans nos installations. Heureusement, soit que leur étourderie ne dure pas longtemps, soit que leurs proches les rappellent à l’ordre, la plupart des propriétaires s’adressent rapidement aux services locaux et retrouvent ainsi l’objet distrait de l’ensemble de leurs biens. Mais 40.000 voyageurs par an sont absorbés à un point tel qu’ils ne se rendent pas compte tout de suite de leur distraction. Et c’est pour eux que la Société a créé le dépôt central des objets trouvés, où arrivent, à la cadence de 135 par vingt-quatre heures, les objets perdus que personne n’a réclamés dans les gares après un délai de cinq jours.

 Le ballet des objets perdus.

Le dépôt abrite, entre autres, 1.500 coiffures de tous genres (feutres, panamas, casques, casquettes, bérets, képis, bonnets, chapeaux, capuchons, toquets, résilles...), 838 imperméables, 684 parapluies, 485 cartables, 327 paires de lunettes, 325 porte-monnaie, 196 porte-plume, 163 paires de souliers, 149 sacoches, 74 chapelets, 50 montres-bracelets (la chaîne de grand-père avait du bon !).

L’influence des saisons est caractéristique : les vacances apportent plus de septante cannes, autant d’appareils photographiques, une cinquantaine de valises ; l’hiver, par contre, fournit près de 2.000 écharpes, plus de 4.000 paires de gants, une trentaine de pardessus...

Mais que dire, enfin, du nombre croissant de voyageurs qui oublient et ne réclament pas tout de suite des objets tels que vélo, fusil, bréviaire, escabeau, dentier, pantalon, corset, équipement de pêcheur sous-marin ? Tout de même, on avouera qu’il faut être profondément absorbé par un problème ardu pour en arriver là... Aussi avons-nous pensé qu’il était de notre devoir d’informer nos lecteurs de cet état de choses, en attirant surtout l’attention des psychologues, des éducateurs et des moralistes. L’instruction obligatoire porte certainement des fruits, des fruits de plus en plus nombreux, des fruits de plus en plus inattendus. Que les sceptiques se rendent au dépôt central de Bruxelles Q.L. ! Ils seront convaincus !

De plus, les conteurs trouveront, là-bas, des sujets de nouvelles inédites. Leur imagination vagabondera, rêveuse, devant la cage qui contenait des perruches vivantes, devant l’inattendue voiture d’enfant (vide heureusement, celle-là) et surtout face au mystérieux chapeau melon, le seul objet sans doute qui fut oublié volontairement, par un mari martyr, peut-être...

 Le spectacle est réconfortant.

Le ballet des objets trouvés est varié poétique et moral aussi. Ceci ne veut pas dire que la censure admettrait que les enfants voient tout. La morale de l’histoire, c’est que les voyageurs et les agents de notre Société font preuve de probité.

Rappelez-vous qu’un client a oublié dans le train, l’année dernière, la somme de 344.000 fr. Sa science était-elle proportionnelle à ce montant ? Nous ne pouvons pas l’affirmer : les génies sont rares ; mais le cheminot qui a trouvé et remis cette somme était un honnête homme à cent pour cent. Ceci sans discussion possible.

 Le cadre et l’effectif.

Pour gérer le dépôt, on a prévu un cadre de six unités. Deux agents s’occupent (avec quelle patience !) du laborieux travail administratif. Trois autres classent les objets. Le sixième a des attributions spéciales : c’est un attrape-souris diplômé. Ce beau chat noir regrette le temps où un collègue Carnivore l’aidait dans son travail. Hélas ! ce poste a été supprimé par économie. Sachez qu’un travailleur de la race féline ne vit pas seulement de souris, mais de lait, et qu’il en coûte deux francs d’indemnité par jour à l’administration...

Nature morte au chat...

A propos de ceux qui composent cet effectif dévoué, signalons, pour les âmes sensibles, que l’un d’eux s’est chargé des perruches vivantes dont nous parlions plus haut. Pour qu’il n’y ait aucun doute, nous préciserons qu’il s’agit d’un homme, non du chat...

 Le dépôt, service public et désintéressé.

La Société, service public, a donc créé, à l’intention des savants distraits, un dépôt des objets trouvés ; ce dépôt garde précieusement, pendant six mois, tous les objets qui lui parviennent ; après ce délai, il transmet à l’administration des Domaines ceux que personne n’a réclamés. Ce service, deux fois par an, organise une vente publique, annoncée par le « Moniteur ». Les malins s’y précipitent : un imperméable en plastic y coûte un franc seulement...

Tout ceci prouve donc qu’une certaine distraction (non celle qui provoque des accidents !) peut être d’utilité publique : elle autorise les citoyens à faire des constatations réconfortantes sur l’accroissement du nombre des savants ; elle donne – ce qui est plus important – l’occasion aux honnêtes gens de prouver leur probité ; elle permet à certains débrouillards de se « renipper » à peu de frais ; elle remplit, enfin, les caisses de l’Etat...


Source : Le Rail, avril 1957

Photos Delise.