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Chants et Chantres du rail (VI)
R. Gillard.
mardi 11 janvier 2022, par
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Chapitre IX
Or aujourd’hui, c’est la réalité
Secrète encor, mais néanmoins enclose
Au cours perpétuel et rythmique des choses,
Qu’on veut, avec ténacité,
Saisir pour ordonner la vie et la beauté,
Selon les causes.Emile Verhaeren.
« Un decemvir a dit qu’il n’y avait que les morts qui ne revenaient pas ; allez chez Robertson, vous verrez que les morts reviennent comme les autres. Vous verrez comment il appelle les fantômes, commande aux spectres et fait repasser aux ombres qu’il évoque le fleuve de l’Achéron... » Ainsi débute un article écrit par le conventionnel Poultier, le 8 germinal, an IV (28 mars 1798), dans le journal « L’Ami des Lois ». C’était au temps où Robertson, le physicien, faisait courir le Tout-Paris à ses séances de lanterne magique.
L’idée de l’« image vivante » est lancée. A vrai dire, elle a fait quelque chemin déjà puisque, une quarantaine d’années auparavant, l’abbé Nollet, le célèbre savant français, avait, le premier, observé la persistance des images lumineuses. En 1832, Plateau construit le phénakistiscope, suivi bientôt du stroboscope de Stampfer, du zootrope de Horner, du praxinoscope de Reynaud et du photophone de Demeny. En 1892 apparaît le kinetoscope d’Edison. Marey, enfin, en 1893, invente le chronophotographe, base du cinématographe, que mettent au point, en 1895, Louis et Auguste Lumière.
Le 28 décembre 1895 – le lecteur s’en souvient peut-être –, Louis Lumière donnait en représentation publique à Paris l’« Arrivée d’un train en gare de la Ciotat ». Ainsi se trouve réalisé le premier film ferroviaire, le premier d’une longue série. Le rail compte un chantre de plus.
Cette arrivée de train paraît d’ailleurs avoir récolté la sympathie des premiers cinéphiles puisque, peu de temps après Lumière, nous voyons Grimoin-Sanson reprendre ce thème à Auteuil et Pathé à Vincennes. Autre pionnier et contemporain des Lumière, Georges Méliès filmera, lui aussi, cette scène ferroviaire.
Aux Etats-Unis, où l’on vient de s’annexer Cuba, Porto-Rico, les Philippines et les îles Hawaii, le cinéma rencontre un accueil chaleureux. En 1897 paraissent « The Empire State Express » et « The Black Diamond Express », deux courts métrages visiblement inspirés de Louis Lumière.
On aura donc vu partir beaucoup de trains en ces débuts du cinéma. Et, déjà, d’autres suivent. Vers 1898, la Metro-Goldwyn-Mayer construit un raccordement de voie ferrée jusqu’à ses studios et souscrit, pour les besoins de ses films, auprès d’une compagnie de chemins de fer, le prêt à long terme d’un train complet. En octobre 1903 sort « Le Vol du Grand Train », de Porter ; c’est le premier film américain de long métrage. Premier « western » aussi : coups de feu, jolis minois, barbes rébarbatives, tout cela, savamment orchestré, ne manque pas. C’est la première fois, en outre, que l’on voit à l’écran un acteur, George Barnes, tirer avec un pistolet dans la direction des spectateurs. Quelques-uns, toutefois, ne goûtèrent pas la plaisanterie, car, s’il faut en croire la petite histoire, ils dégainèrent incontinent et criblèrent la toile des balles de leurs revolvers.
Le « western ferroviaire » a conquis l’Amérique. Une jeune actrice, Helen Holmes, se fera même, en ce domaine, une réputation de spécialiste. Successivement, nous la voyons dans « Le Train de la Malle-Poste en Danger », « La Locomotive volée », « Le Train de la Mort », « La Locomotive emballée », etc. Un autre spécialiste du « western », William Hart, acquiert la célébrité avec la série des « Rio Jim ». Ici, encore, les trains sont à l’honneur avec, entre autres, « A l’Affût du Rail », l’une des mieux réussies, d’ailleurs, de ces fiévreuses réalisations.
C’était le temps où le roman d’aventures, illustré par les Léon Ville, les Louis Boussenard, les Mayne-Reid et les Jules Verne, rencontrait une vogue prodigieuse. Mais un genre littéraire totalement nouveau lui dispute bientôt les faveurs du public. Créé en 1841 par Balzac, dans « Une Ténébreuse Affaire », repris par Edgar Poe, dans « Le Double Assassinat de la Rue Morgue », puis perfectionné par ce dernier, dans « Le Mystère de Marie Roget », le récit policier se popularise avec Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Edgar Wallace et Marcel Allain. En moins de deux lustres, Arsène Lupin et Rouletabille inondent le marché mondial ; Nick Carter, Nat Pinkerton, Zigomar et Fantômes se vendent par centaines de millions de volumes. Les cinéastes, évidemment, ne pouvaient laisser s’échapper pareille aubaine. En 1909, le réalisateur français Victorin Jasset achète les droits de « Zigomar » ; le film sort en 1911. L’on verra alors un héroïque détective sauter d’un train en marche, au péril de sa vie, à la poursuite de sombres criminels : Paulin Broquet entre, à son tour, dans la légende.
Tout cela, naturellement, n’est pas du grand cinéma. En fait, il faudra attendre jusqu’au début des années 20 avant de voir les premières œuvres de marque de la cinématographie. C’est aussi l’époque où un Anglais du nom de Charlie-Spencer Chaplin, parti aux Amériques pour y trouver la fortune et la gloire, commentait à remplir les écrans d’un bizarre petit personnage. Charlot venait de naître, Charlot, cette inénarrable victime des hommes. Mais quelque chose de grand était apparu avec lui : le septième art.
Dès 1920, les studios de Berlin ont rouvert leurs portes. Et c’est d’Allemagne, d’une Allemagne ressuscitée – déjà – que vont sortir, coup sur coup, quelques-unes des meilleures productions mondiales du moment. « Le Rail » de Lupu Pick occupe, dans cette série, une place exceptionnelle. D’abord, parce qu’il est sans doute l’œuvre la mieux réussie au point de vue de la technique ; ensuite, parce qu’il est le meilleur film ferroviaire réalisé jusqu’à cette date. « Le Rail », en outre, aura révélé au public un artiste de talent : Werner Krauss.
Toutes ces créations plus ou moins mélodramatiques – même « Le Rail », malgré son titre engageant – ne sont pas cependant, à proprement parler, des films cheminots. Les chemins de fer servent de cadre à l’histoire ; ils ne sont pas le sujet, mais seulement les compléments circonstanciels. Un réalisateur français, le grand, l’infatigable, Abel Gance, le premier, va produire une œuvre cent pour cent ferroviaire. Fin 1921, il termine « La Rose du Rail », que l’on projette, dès 1922, dans toutes les salles publiques, sous le titre de « La Roue ». Scénario discutable, diront d’aucuns, culte du mot, images prétentieuses... Mais laissons parler Jean-Louis Bouquet, le spécialiste du cinéma : « Une formidable richesse visuelle se dégage de ce film touffu. La technique, absolument remarquable, prend une place prépondérante. Les évocations du rail – et de la vie autour du rail – sont surprenantes par leurs rythmes nouveaux. Il y a notamment des impressions de vitesse et d’affolement obtenues par un procédé (dit montage accéléré) qui va faire fureur et sera repris dans tous les films de la saison suivante... » En résumé, malgré ses imperfections, « La Roue » est une réussite de la cinématographie. C’est du « cinéma pur », sans concession d’aucune sorte à qui ou à quoi que ce soit, sinon à l’art. C’est aussi un poème cheminot, un des plus beaux incontestablement qu’on ait jamais écrits sur le rail. Non, quoi que pensait à l’époque Duhamel, le cinéma n’est pas, n’est déjà plus, un « divertissement d’ilotes ».
Avec « La Roue », le septième art est entré dans une phase nouvelle. La technique se perfectionne. Successivement, on aborde le parlant, puis la couleur, puis les premiers essais en relief. Le cinéma s’impose ; il a droit de cité désormais dans toutes les classes de la société. Il est bien devenu cette chose dont on a dit « qu’elle donne l’éternité à l’éphémère ».
Mais cette période d’entre-deux-guerres n’est pas riche seulement de développements techniques. Car elle va nous laisser quelques-uns des plus purs chefs-d’œuvre du cinéma de tous les temps. C’est l’époque, en effet, où la France réalise « L’Inhumaine », où l’Amérique nous envoie « La Ruée vers l’Or », où nous vient de Moscou ce déchirant « Cuirassé Potemkine », monument incontestable de l’art cinématographique.
Cette période nous léguera, en outre, quelques films ferroviaires qui sont parmi les meilleurs du genre. En 1923 – cette année-là où Jean Gabin, le dur au cœur sensible, hésitait entre le métier de conducteur de train et le rôle de figurant aux Folies-Bergère –, un Américain, John Ford, réalisait « Les Cavaliers d’acier ». Œuvre puissante, authentique, elle contait l’histoire de cette poignée d’hommes qui bâtirent une ligne de chemin de fer au milieu de l’aride Prairie. Tourine, en U.R.S.S., reprit un thème similaire ; dans « Turksib », un documentaire fort poétique, il faisait revivre la construction d’une voie ferrée reliant le Turkestan à la Sibérie.
Après le film mélodramatique, après le documentaire, voici le film comique, le film hilarant. C’est d’Amérique que nous vient le meilleur, avec Buster Keaton dam « Le Mécano de la Générale » et « Les Lois de l’Hospitalité », où trépigne un rail désuet de la plus haute fantaisie.
En 1930, le cinéma parlant s’est généralisé. On voit réapparaître d’anciens succès comme « Le Vol du Grand Train ». La France produit « Le Train de 8 h. 47 », d’après Courteline, avec les inimitables Bach et Fernandel. Edmond-T. Gréville tourne ensuite « Le Train des Suicidés », et Berthomieu, « Le Train pour Venise ». Les Russes nous envoient « Le Train mongol », puis « L’Express bleu », puis « Chemins de la Vie ».
Autre chef-d’œuvre, ce « Chemins de la Vie », une histoire d’enfants déchus qui décident de construire eux-mêmes une ligne de chemin de fer. La dernière, image du film, ce tableau qui représente le petit Mustapha mort sur l’avant d’une locomotive, est particulièrement émouvante. C’est là, assurément, l’un des moments les plus pathétiques que nous ait donnés à vivre le septième art.
Le cinéma, lui aussi, a donc gagné la bataille. Les grands de la littérature ne dédaignent plus, dorénavant, voir leurs œuvres traduites en images. S’il le faut d’ailleurs, là où le scénariste fait défaut, on puisera parmi les disparus. René Bazin, Jules Verne, Maupassant, les Dumas, Walter Scott, Hugo, Poe, Balzac, Loti et – pourquoi pas ? – la Bible auront, tour à tour, les honneurs (l’infortune, diront d’autres) de l’écran. Le cinéma est devenu une puissance, une forme reconnue d’expression artistique. En certains lieux – aux Etats-Unis, en U.R.S.S., en France, au Japon, où la production atteint des chiffres colossaux –, il a pris figure d’industrie nationale. Chaque pays tient à tourner ses films, même les plus petits comme la Belgique et la Suisse, qui se spécialisent dans le documentaire. Et nulle part le rail ne perd ses droits. La Roumanie réalise « Le Train Fantôme » ; la Pologne, « La Locomotive » ; la Tchécoslovaquie, « Le Rail » puis « Rails rouges » ; le Danemark, « Déraillement » ; la Grande-Bretagne, « Night Mail ». L’Amérique nous enverra encore « Le Dernier Train de Madrid », un épisode de la guerre civile espagnole, puis « Pacific Express », de Cecil B. de Mille. De France, enfin, nous arrive, en 1938, une magistrale adaptation, de « La Bête humaine » par Renoir.
Magistrale adaptation, en effet, que cette œuvre où se retrouvent toute la puissance, toute la grandeur du roman de Zola. Dans ce film, a écrit Marcel Lapierre, « Renoir respecte, tout en le schématisant, le roman de Zola. Il filme le travail des mécaniciens et des chauffeurs de grands trains, une vision synthétique du parcours Paris-Le Havre, la vie sédentaire des agents des gares, l’existence ambulante des hommes de la locomotive... Ce qui frappe surtout, c’est l’exaltation du métier. Depuis »La Roue« , le rail et la locomotive n’avaient pas trouvé une aussi vivante imagerie, et Renoir, sans rien négliger de la composition et du rythme, n’a pas calqué le lyrisme de Gance » [7].
(A suivre.)
Source : Le Rail, janvier 1962
[7] « Les Cent Visages du Cinéma », Grasset, Paris.
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