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Chants et Chantres du rail (VII)

R. Gillard.

jeudi 14 janvier 2021, par Rixke

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Après 1944, la production cinématographique s’intensifie. Il serait évidemment fastidieux d’énumérer ici tous les films – ils sont légion – ou simplement les dessins animés – tel l’admirable « Scenic Railway », de Disney – qui ont pris pour cadre le rail ou lui ont emprunté ses personnages. Citons cette magnifique « Bataille du Rail » – qu’on voudra bien ne pas confondre avec le livre de R.-J. Cornet dont nous avons parlé précédemment – et qui retrace, en croquis saisissants, un épisode de la résistance pendant la dernière guerre – sublime hommage aux héros cheminots. Autre film de guerre, autre film ferroviaire, voici « Le Pont de la Rivière Kwai », du réalisateur britannique David Lean, d’après un roman de Pierre Boulle : œuvre puissante, profondément humaine, où l’on voit une poignée de prisonniers anglais bâtir, sous l’œil vigilant de leurs geôliers japonais, ce fameux pont qui permettra enfin le passage de la ligne de chemin de fer de Bangkok à Rangoon. Du même réalisateur, signalons aussi « Brève Rencontre », dont l’action se situe dans une charmante gare anglaise.

Mentionnons, en outre : « Ma Petite Hongroise Piroschka », une délicieuse histoire d’amour avec la toute fraîche Liselotte Pulver dans le rôle de la fille du chef de gare ; de Louis Malle, d’après un roman de Raymond Queneau, l’inénarrable « Zazie dans le Métro », et, d’Alfred Hitchcock, « L’Inconnu du Nord-Express », un classique du « suspense ». Dans le genre « policier » encore, citons « Minuit, Gare Centrale », « Les Chaînes du Destin », inspiré du roman « I married a dead man » (« J’ai épousé une ombre »), de William Irish, et « La Nuit écarlate », de David Miller, d’après le livre célèbre d’Edna Sherry.

Mais le « western » entend ne pas être en reste. Dans ce domaine, parmi la formidable production de ces quinze dernières années, deux œuvres s’imposent d’emblée, qui éclipsent littéralement toutes les réalisations similaires, et ces œuvres, comme l’indiquent leurs titres, sont d’inspiration essentiellement ferroviaire : « Le Train sifflera trois fois », de Zinneman, et, de John Sturges, « Le Dernier Train de Gun Hill ». Ces deux filins, par ailleurs, présentent une curieuse analogie. Dans l’un et l’autre, en effet, même unité de temps : l’action se déroule en quelques heures ; même unité de lieu : une petite ville ramassée autour d’une gare ; thème identique : la solitude et le courage d’un homme face à la lâcheté et à l’hypocrisie d’autres hommes. Rarement, ainsi que le souligne si justement Roland Fougères, le cinéma n’avait atteint une intensité tragique aussi exceptionnelle.

Oui, le cinéma a gagné sa bataille. Mais sa victoire n’est-elle pas un peu aussi celle du rail ? Parmi tant de choses admirables qu’il nous a apportées, maintes ont trouvé leur source dans le monde trépidant des chemins de fer. C’est là même, osons-nous dire, que le septième art a découvert ses moyens de développement les plus sûrs, là qu’il a assuré, avec le plus de perfection, sa merveilleuse technique. Le cinéma est-il appelé à devenir le chantre par excellence de la route de fer ? L’un des plus fidèles certainement, cela, du moins, nous croyons pouvoir l’affirmer.

Mais le cinéma n’a pas qu’un rôle récréatif ou purement artistique : multiple est son visage. Les Américains – gens toujours pratiques – ont décelé, les premiers, ses immenses possibilités commerciales. Mieux que le texte écrit ou la caricature, l’image parlante s’adresse à la masse, s’en empare, l’imprègne. De nos jours, le cinéma est devenu l’arme la plus redoutable de la publicité, condition « sine qua non » de la réussite de toute entreprise humaine moderne.

Ces capacités de la cinématographie, le chemin de fer se les a fait siennes aujourd’hui. Le Ciné-Journal suisse projette régulièrement des bandes documentaires remarquables ayant trait aux activités du réseau helvétique. La propagande ferroviaire a gagné aussi les écrans de la Belgique, de l’Italie, des Etats-Unis, de l’U.R.S.S., de la France, du Brésil, de la Suède, d’autres encore.

Là toutefois ne se bornent pas les possibilités du septième art. En U.R.S.S., où, selon la formule du professeur Soukharevsky, un gros effort a été fait « pour inculquer aux masses laborieuses les lois de la protection du travail », on utilise l’image vivante pour l’éducation de l’ouvrier. C’est ainsi que des courts métrages, tels « Ne présume pas trop de tes forces » et « Ne joue pas avec la machine », sont montrés aux travailleurs du rail.

Cette utilisation du cinéma à des fins éducatrices tend d’ailleurs à se généraliser. Maintes usines, maints réseaux de chemin de fer l’ont adoptée. Très récemment, des cheminots français ont réalisé des films qui sont de véritables manuels d’enseignement technique. Soucieux de la sécurité de ses travailleurs, le rail belge, à son tour, produit ses premiers courts métrages. Il est certain, par ailleurs, que ce procédé s’étendra, que le monde des chemins de fer, tout entier, l’accueillera.

Le cinéma, avons-nous dit, sur le plan artistique, s’est révélé, en ces cinquante dernières années, l’un des chantres les plus fidèles du chemin de fer. Il est donc naturel qu’en tous autres domaines, il soit et reste le précieux auxiliaire, l’ami puissant et sincère. Mais leurs chemins ne sont-ils pas liés ? Ensemble, n’ont-ils pas pris un merveilleux départ, ensemble, un certain jour d’une fin de siècle, sur le quai de cette petite gare charmante qui a nom la Ciotat ?...

Chapitre X

Toute la vie est dans l’essor.

Emile Verhaeren.

Si les Muses ont trouvé de nouveaux confidents, elles n’ont pas pour autant abandonné leurs vieux amis les romanciers et les poètes. Car on aura beaucoup écrit, en ces soixante premières années du XXe siècle, sur l’amour, sur la guerre, sur les folies des hommes, sur les chemins de fer aussi – beaucoup sur les chemins de fer.

Tandis que Huysmans, dans « De tout », décrit avec humour l’intimité des sleepings, Mac Orlan évoque, à la nuit, un dépôt de machines. Jules Claretie nous parle du conducteur de la locomotive, « ce soldat tous les jours en campagne » ; Colette imagine les pensées de Toby-Chien en wagon, et Lacretelle ausculte son cœur au roulement qui « scande à l’infini les syllabes d’un nom ».

La gare « régulatrice », temple absolu de l’ordre, mécanique de précision. (Duhamel)

André Maurois, avec tendresse, se remémore ses voyages en chemin de fer au temps où il était écolier : « Que de vers j’ai récités entre Elbeuf et Rouen ! », nous confie-t-il... Quant à Sacha Guitry, il chante les vacances, les plaisantes surprises du rail : « C’est beau de s’endormir avec du givre aux vitres d’un sleeping et d’être réveillé par un rayon de soleil brûlant... C’est drôle de penser qu’à Dijon on se penche pour demander deux grogs... et que, par la même portière, quelques heures plus tard, on achète des mandarines... »

Dans « Laure et Laurence », le sensible Jean-Louis Vaudoyer dissèque, en artiste consommé, la musique des roues. François Mauriac, dans « Thérèse Desqueyroux », brosse en quelques lignes la petite gare d’Uzeste, la nuit, tandis que Hubert Krains, dans l’« Œillet rouge », et, par ailleurs, Roger Martin du Gard retracent l’existence – non toujours dépourvue d’imprévus – des fonctionnaires des gares. Duhamel, lui, vante la « gare régulatrice », temple absolu de l’ordre, mécanique de précision : « Ce qu’il y a de merveilleux dans une grande gare, c’est qu’un ordre suprême, impérieux, celui qui règle la furie des masses en mouvement, peut se présenter avec toutes les apparences du dédale et de l’incohérence ».

« La gare est une alliance avec le monde, une communion de l’humanité, plus active qu’aucun livre ne l’a jamais réalisée, a écrit, pour sa part, Pierre Hamp. Le sifflet des locomotives a fait taire le fouet claquant sur les chevaux des grands charrois. Le rail a annulé le portage sous lequel crevaient de fatigue les indigènes des »pays colonisés".

Autre chantre des gares, c’est Alexandre Arnoux. Avec « Paris, ma Grand’Ville », il nous conduit dans une délicieuse ronde ferroviaire. Voici d’abord Montparnasse, « la bretonne, l’océanique, celle qui amène les marins, les filles à coiffes blanches et à tabliers irisés, les artichauts de Léon, Chateaubriand, Renan, Tristan Corbière et le roi Arthur » ; voici la gare de l’Est où l’on « respire l’air des vieilles guerres, du temps où la bataille n’avait pas encore envahi la planète entière... » ; à deux pas, c’est la gare du Nord, porte ouverte sur la Belgique, où l’on verra « des hommes paisibles... et des femmes dorées, au visage blanc, au nez aquilin, à la bouche mince, qui, à leurs moments de loisir, posent pour les peintres flamands des musées... ». Puis Orsay, « l’ambitieuse, qui a choisi, au contraire de ses compagnes, de déboucher en plein cœur de la capitale, face à la Légion d’honneur, vis-à-vis des Tuileries ». Puis Austerlitz, départ vers Lourdes ; la gare de Lyon, qui voit s’affairer les vacanciers de la Côte d’Azur... Saint-Lazare, enfin, « où montent les dévots de sainte Thérèse de Lisieux, les élégantes de Deauville... les stars qui regagnent Hollywood ; première gare, aussi, construite à cette époque »où la capitale ne croyait pas encore aux voies ferrées, doutant qu’elles pussent jamais aller au-delà de Saint-Germain, et au prix de quelles catastrophes !".

Dans le roman policier contemporain, le rail occupe également une place de choix. Il est matériellement impossible – on le devine sans peine – de donner en quelques mots une idée du rayonnement des chemins de fer sur un genre de littérature dont la production mondiale actuelle se chiffre annuellement par milliers de volumes. Nous mentionnerons seulement John Rhode, auteur de « La Tragédie du Rail » ; Georges Simenon, auteur de « L’Homme qui regardait passer les trains » ; un conte de Conan Doyle : « On a perdu un train spécial » ; de H.L. Adam : « The Merstham Tunnel Mystery », cette histoire du meurtre de Mary Sophia Money qui défraya la chronique en 1905. Et Jean Bommart, Claude Aveline, Graham Seton, Edgar Wallace, William Irish, George Fronval, Dorothy L. Sayers, Virgil Scott... D’Agatha Christie, enfin –, coupable, dans ses livres, de plus de mille assassinats : « Le Train bleu », l’un des meilleurs, au reste, de ce genre aujourd’hui tant prisé.


Source : Le Rail, février 1962