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La langue française naissante l’a saluée comme l’Athènes du Nord ; Pétrarque, cherchant l’oubli de Laure, y a retrouvé Avignon ; Guichardin l’a comparée à Florence ; Marseille l’a appelée sa sœur ; Michelet a vu en elle une nouvelle Lyon. Que les hommes, acclamant ses vertus, l’aient habillée de pompeuses métaphores, en tira-t-elle jamais vanité ? Elle était trop fière et trop pure pour cela – trop grande aussi. Dût-elle s’enorgueillir, ce ne pût être que de son seul visage. Tout simplement, elle était Liège, Liège la wallonne, la mosane, l’éternellement recommençante.
Liège a été, au cours des Xe et XIe siècles, le centre intellectuel et artistique le plus important de l’Europe transalpine, et, pendant un certain temps même, de l’Europe entière. Nées sous Eracle, grandies sous Notger, ses écoles cathédrales atteignirent, sous Wazon, une célébrité éclatante. Nul art, nul enseignement n’y étaient négligés, qui contribuassent à l’exaltation de la beauté, à l’épanouissement de la culture : mathématiques, physique, latin, philosophie, théologie, astronomie, dessin, peinture, musique surtout. Foyer resplendissant, Liège anima les Lettres d’une vie extraordinaire. C’est dans des monastères de la principauté que furent érigés quelques-uns des tout premiers monuments de la littérature française : le « Poème moral », les romans de « Berthe », de « Mainet » et de « Basin », les apocalyptiques « Vers del Juise » (Vers du Jugement Dernier) et la « Chanson des Quatre Fils Aymon », probablement écrite par un moine de Stavelot-Malmédy. Il avait été réservé à l’Arduenna Sylva et au dialecte wallon d’apporter à la formation de la langue française la plus précieuse des contributions. Liège fut, en un temps où Lutèce bégayait encore, le cœur immense du génie français.
Peu de cités, à la vérité, éclairèrent le monde par tant de lumières ; peu de cités l’étonnèrent par tant de courage, de ténacité et de foi. Liège éternellement recommençante ! Détrônée par Paris sur le plan intellectuel, elle devint, au XIIe siècle, l’ensemble métallurgique le plus vaste et le plus riche d’Europe, puis, avec Arras, l’un des deux plus grands centres bancaires du Nord. La première, au monde, elle organisa l’exploitation méthodique de la houille. Le 18 juin 1316, forte des dispositions de la fameuse « Paix de Fexhe », elle s’affirmait comme la première démocratie d’Occident. Son histoire, dès lors, allait être le combat d’un peuple pour la sauvegarde des libertés acquises. Nul joug, qu’il s’appelât brabançon, bourguignon, bavarois, autrichien, hollandais, allemand, sous lequel elle ne se cabrât : « Jamais de mors ! Plutôt la mort ! » Elle était née latine et telle entendait vivre. Et telle, cavale toujours indomptée, sut-elle cent fois mourir et renaître.
Si Liège remplit l’Histoire de sa geste merveilleuse, l’Histoire remplit Liège par mille souvenirs. Le passé a marqué chaque ruelle, chaque rue, chaque carrefour, chaque quartier. Admirable chant de pierre ! Voici l’église Saint-Hubert, dont le nom rappelle le légendaire patron de l’Ardenne, le saint au cerf crucifère [1], et qui fut fondée par Notger, le véritable créateur de la principauté. Non loin de là, la maison de Grétry, où l’illustre compositeur naquit en 1741, quelque quatre-vingts ans avant cet autre génie liégeois de la musique que fut César Franck, Cette église encore – la « ville des prêtres » en compta jadis, oratoires compris, près de cent –, c’est l’église Saint-Martin, gardienne tragique du souvenir d’une nuit d’août 1312. Entrerons-nous au Musée d’Armes ? Il nous racontera qu’y logèrent Napoléon avec Joséphine, d’abord, avec Marie-Louise, ensuite, puis un certain Blücher, à qui les Liégeois n’avaient pas pardonné Waterloo, et qui faillit y être massacré par une population furieuse. Et comment ne point mentionner ces sublimes témoins de la grandeur liégeoise que sont le Palais des Princes-Evêques, la Maison Curtius, la statue de Charlemagne, celle de Charles Rogier, celle de Zénobe Gramme encore, et, bien sûr, le glorieux Perron, symbole-sacré des libertés liégeoises !
Mais Liège n’est pas que passé ; elle est aussi cité moderne, trépidante, débordante de la joie la plus pure, la plus spontanée ! Pourquoi, du reste, tarder à la mieux connaître ? Déjà, frimas s’en vont, et, par-dessus la Meuse blanche, dans la chanson du vent nouveau, le ciel prometteur de printemps parle de fêtes et de vacances. Et vous convient les wagons verts, dans leur robe de peinture fraîche éclose, en une gare appelée Guillemins ! Partons donc, puisque nous invitent le rail et le ciel, et découvrons cette ville étonnante, et son peuple non moins étonnant, ces « Méridionaux du Nord » qui ont, certes, du Sud, le verbe coloré et la galéjade facile, mais, du Nord, la foi dure et l’espérance tenace.
Liège, nœud ferroviaire et centre routier de la première importance, s’étend au confluent de la Meuse et de l’Ourthe, au milieu d’un amphithéâtre de collines. De quelque côté qu’on l’aborde, le panorama est grandiose, inoubliable. Mais c’est du sommet de Sainte-Walburge et des hauteurs de Cointe qu’on obtient la vue la plus étendue. De là, la ville apparaît au promeneur dans le magnifique déploiement de sa beauté, de sa virile puissance Exaltante dualité, où le Progrès et la Nature, merveilleusement confondus, coexistent dans une stricte symphonie !
L’une des curiosités les plus prisées du touriste est assurément la foire du quai de la Batte, entre le pont des Arches et le pont de Maestricht, le long de la rive gauche du fleuve. Là, depuis des temps immémoriaux, au son des violes et des accordéons, le Tout Liège commerçant donne rendez-vous, chaque dimanche matin, à la franche gaieté.
Et, bien entendu, il vous faudra aussi visiter, au pied du coteau de Cornillon, ce pittoresque quartier d’Outremeuse, que ses habitants appellent du nom délicieux de « Dju d’la ». Les gens les plus sérieux du monde vous assureront que vous êtes ici dans la « République d’Outremeuse ». Morceau d’une Liège inaltérée, où vivent, comme au temps des « botteresses » et du « cramignon », des Liégeois « chimiquement purs » ces « tiesses di hoye » (têtes de houille), créatures turbulentes, railleuses, gouailleuses, que les marionnettes liégeoises ont immortalisées par les types inénarrables du Tchantchès et de la Nanesse de la comédie populaire.
Mais Liège serait-elle Liège sans la Meuse, ce fleuve large, superbe, majestueux, qui lui vient de cette France à laquelle elle a donné tant de son sang, de ses amours ? Meuse de Charlemagne et des quatre fils Aymon, Meuse des Franchimontois et du Sanglier des Ardennes, tant de gestes héroïques sont attachés à son nom ! Ne quittez pas Liège sans aller saluer le vieux fleuve austrasien. Il est le plus pur joyau de la ville ; il a fait sa puissance et sa magnificence, il continue son génie. Il est son sang, source toujours renouvelée, où bat, libre et ardent, le cœur de Wallonie.
Source : Le Rail, mars 1962
[1] Saint Hubert fut consacré évêque de Tongres par le pape Sergius 1er. Vers 705, après l’assassinat de saint Lambert, il transféra à Liège le siège de son épiscopat.
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