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Nous irons au mont Kemmel

R. G.

samedi 16 avril 2022, par Rixke

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Le direct de Bruxelles à Ypres vient de quitter la frontalière Comines. Dans la blancheur laiteuse de ce matin de septembre, la vieille ville de saint Crysole s’estompe doucement dans Ie ruban de brouillard de la Lys. Le paysage, soudain, s’éclaire, s’anime. A la longue monotonie de la plaine succède un moutonnement de remblais. Çà et là, de timides collines cisaillent les grasses prairies, qu’enchâssent .des boqueteaux de mélèzes, de frênes et de peupliers. Au loin, un jeu de tours et de clochers éveille notre attention. Nous arrivons au terme de notre étape ferroviaire.

Ypres ta tragique ! Pourra-t-on jamais l’évoquer sans l’image de ces terribles années de guerre qui firent d’elle, en même temps qu’un des derniers bastions de la Belgique libre, l’une des plus sanglantes hécatombes de la Flandre ? A trois reprises, en octobre-novembre 1914, en avril-mai 1915 et de juillet à octobre 1917, la bataille fit rage autour de la ville. Dès le début des hostilités, la cité fut atrocement mutilée. Le premier bombardement eut lieu en octobre 1914 ; le bon Kaiser Guillaume y assista, pressé, paraît-il, mais un peu tôt, de faire sa « joyeuse, entrée ». Une seconde avalanche de feu croula sur la ville au printemps de l’année 1915 : ce fut le coup de grâce. Il ne resta, des vieilles venelles respectables et des orgueilleux édifices, qu’un amas de ferraille et de pierres. Ypres, cependant, tenait bon ; et ce fut de ce cimetière qu’en septembre 1918, pouilleux, hirsutes, mais indomptés, quelques milliers de soldats belges, dont l’action allait être décisive, se ruèrent pour le suprême assaut. Hommage à la présence alliée : à la sortie de la ville, porte de Menin, un très beau monument, inauguré en 1927, rappelle aux pèlerins de l’Yser que la Belgique, en ces jours de souffrance, n’a pas été seule dans la lutte.

Ypres reconstruite offre aujourd’hui aux touristes le visage d’une cité accueillante et proprette. Un charmant canal y déroule ses lacets, invitant aux promenades les plus reposantes. Restaurés, la Halle aux draps et le Beffroi, l’Hôtel de ville et la cathédrale Saint-Martin ont redonné à la ville son vieux cœur millénaire. Relevée des ruines, Ypres a retrouvé son passé.

Qui visitera Ypres se laissera certainement tenter par la beauté de ses environs. Les campagnes et les villes qui l’entourent sont agréablement desservies par de nombreux autobus. Voulez-vous découvrir Warneton, Messines et Poperingue ? Ou bien – nous sommes ici aux marches de la France – Bailleul, Lille et Tourcoing ? Ou bien encore Armentières, la pauvre Armentières, que la guerre 1914-1918 réduisit en un monceau de cendres fumantes, et qu’une certaine Mademoiselle, autre Madelon, a rendue à jamais célèbre ?... La journée s’annonce belle : remplissons-la de souvenirs.

Warneton est située au confluent de la Lys et de la Douve. Cette ancienne ville fut âprement disputée, elle aussi, au cours de la première guerre mondiale. Sa nouvelle église, très grande et très belle, de style roman de transition, est agrémentée d’une haute tour carrée qui domine largement la contrée. On l’a baptisée la cathédrale de la Lys.

Messines, toute, proche, est renommée pour son tabac. L’antique voie romaine de Tournai à Cassel passait sur son territoire. Son abbaye, ruinée sous la Révolution, est célèbre dans l’histoire. Elle fut fondée, vers 1065, par une princesse Adèle, fille de Robert, roi de France, et épouse de. Baudouin V, comte de Flandre : quatre abbesses de sang royal de France la gouvernèrent. Richilde, comtesse de Hainaut, y laissa les souvenirs de sa vie mouvementée.

Perle de la Douve, le petit village de Wulvergem possède aussi ses lettres de noblesse. Fort vieille noblesse, du reste ! Un charron, en creusant la terre, y découvrit un vase antique contenant 270 médailles aux effigies de Marc-Aurèle, Antonin et Commode. Quant à sa voisine, Neuve-Eglise, elle se glorifie de son industrie du drap, déjà florissante en 1358, date à laquelle Louis de Namur, seigneur de Bailleul et Petegem, octroya aux drapiers du village leurs premiers privilèges. Westouter, elle, a donné naissance à la Douve, cette fille menue du menu et très séduisant mont Rouge, et Dikkebusch au Kemmelbeek, ruisseau de Kemmel. Ce Dikkebusch rappelle l’épaisse forêt qui couvrait jadis la contrée et dont il subsiste, çà et là, de pittoresques lambeaux.

Autre victime de la guerre, Poperinge est une petite ville industrielle fort active. Souvenirs ressuscités des temps médiévaux, de très beaux monuments la décorent. On y admirera entre autres l’Hôtel de ville de style moderne et trois églises remarquables. Un petit ruisseau, affluent de l’Yser, taquine la cité : le Vleterbeek, appelé aussi Poperinge, qui trouve sa source en France, au mont des Cats, à 158 mètres d’altitude.

Mont Rouge, mont des Cats : oui, nous sommes ici en pleine floraison de collines ! Petites éminences feuillues, dépassant rarement 150 mètres, elles dispensent, dans la plaine flamande, une note joyeuse, étonnante. Citerons-nous encore le Scherpenberg – mont aigu, frère jumeau du mont Rouge, et leur compagnon le mont Noir, à cheval sur la frontière française ? Citerons-nous le mont de Lille, orgueil de Bailleul, qui grimpe jusqu’à 45 mètres ? Citerons-nous cette touffe de terre, à quelques pas de Wervicq, qui atteint péniblement 30 mètres de hauteur et qu’on a, fort pompeusement, baptisée la Montagne ? Comme quoi la toponymie, quelquefois facétieuse, a ses lois qui ne sont pas nécessairement celles de la géographie.

Mais le joyau de la contrée, c’est incontestablement le mont Kemmel. Dôme magnifique, aux lignes pures, il apparaît comme un petit chef-d’œuvre de la nature. Son altitude est de 151 mètres.

Le mont Kemmel doit son nom au village de Kemmel, largement étalé sur son versant nord-est. Ce Kemmel, d’ailleurs, signifie lui-même mont, puisqu’on trouve son origine dans le celto-romain camila, issu du latin cumulus, amas, monceau (de terre) : cas de tautologie qui n’est, du reste, pas le seul en toponymie.

De par sa configuration, le mont Kemmel se devait d’être, au cours de la première guerre mondiale, un point stratégique important ; il n’échappa pas à son destin. En fait, cette fantaisie de la géologie, qu’on eût aimé voir destinée au seul ravissement des yeux, fut, pendant quatre années, le théâtre de furieux et sanglants combats. Ils lui coûtèrent la pittoresque feuillée qui parait ses flancs. En 1918, le mont Kemmel assassiné pouvait s’inscrire comme le premier mont Chauve de l’Histoire.

Les années ont passé ; sur le sang renversé, une sylve nouvelle a poussé, pour la plus grande joie des oiseaux. Seul, vigie tragique, l’ossuaire français, bâti au sommet de la colline, rappelle aux hommes nouveaux un moment de la vie de ceux d’hier.

Aujourd’hui, le mont Kemmel a retrouvé son visage de naguère. Sur le sol sablo-argileux, futaies et taillis disputent au vent le royaume des hauteurs. Espiègles, des sentiers les traversent, et l’herbe folle qui les borde a de fraîches senteurs de pique-nique. Un observatoire se dresse à quelques pas de l’ossuaire. Montez à son sommet, et vous verrez se dérouler sous vos yeux un panorama vraiment étonnant.

Mais je veux vous laisser le plaisir de la découverte...


Source : Le Rail, septembre 1962