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Les Hautes Fagnes

R. Gillard.

dimanche 5 juin 2022, par Rixke

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Au sud-est de Verviers, dans un trapèze dont la base septentrionale va de Jalhay à Rötgen et la base méridionale de Kalterherberg, près de Montjoie, à Stoumont, sur l’Amblève, s’étend un immense plateau. Il y a quelques années, cette région n’était qu’une vaste et dangereuse garigue semée de marais, de tourbières et de fondrières. Aujourd’hui, les résineux en couvrent une grande partie ; mais, là où les mélèzes et les pins n’ont pas encore fait leur apparition, la lande a conservé ses droits. Dans ce domaine, la sphaigne est reine. Çà et là s’étalent des bouquets de gentianes, de bruyères, de linaigrettes, de colchiques et de tormentilles. Des haies de prunelliers, de chèvrefeuilles et d’aubépines croissent au hasard en ces mornes solitudes. Taupes, hérissons, belettes, lézards, putois souris, fouines, chauves-souris et oreillards semblent être les seuls habitants de cet étrange royaume. Et ce sol grouille, clapote, glapit, coasse, criaille. En certains endroits, des croix rappellent au passant qu’en des temps guère éloignés, des voyageurs ont cherché en vain, dans la nuit de l’hiver, la petite lumière jaune du village. Oui, c’est bien là cette terre pourrie et spongieuse dont parle Lemonnier. Ce sont les Hautes Fagnes.

Le mot fagne n’est guère utilisé qu’en Ardenne. Il provient du latin vulgaire fania, dérivé probable du germanique fani, qui signifie « boue », et d’où nous est venu également « fange ». Ce vocable se lit pour la première fois dans un document qui fixe les limites du territoire accordé par Sigebert III, roi d’Austrasie, à son protégé saint Remacle, le fondateur des abbayes de Stavelot et de Malmédy.

Si les Hautes Fagnes peuvent être considérées comme l’une des plus curieuses, sinon des plus originales régions de l’Europe, elles ont aussi ceci de particulier qu’elles constituent le toit de la Belgique. Le point culminant de notre pays s’y rencontre, en effet, au Signal de Botrange, dont l’altitude est de 718 mètres. La Baraque Michel, à quelques pas de là, s’élève à 674 mètres.

Cœur des Hautes Fagnes, la Baraque Michel est située à mi-chemin entre Malmédy et Verviers, auxquelles la relient des services réguliers d’autobus. Quoique dramatique, son histoire est l’une des plus jolies qui soient. En 1808, un tailleur de Herbiester, appelé Michel Schmitz, avait quitté Xhoffraix à la tombée du soir et il se dépêchait de rejoindre son hameau lorsqu’il fut surpris par la nuit. En ce temps-là, la belle voie que nous connaissons n’existait pas encore ; il n’y avait qu’une méchante route de terre, et malheur à celui qui s’écartait Ide ses bords ! Traîtresse, la fange agrippait l’infortuné, et il est peu d’exemples qu’elle rendît jamais sa proie. Schmitz connaissait la perfide ennemie, mais l’obscurité trompa sa prudence : soudain, il s’aperçut qu’il avait quitté la piste. Alors, une terreur mortelle l’envahit. Pendant des heures, il tourna en rond dans les sphaignes, craignant à chaque instant l’atroce enlisement. Désespéré, il fit la promesse que, s’il retrouvait son chemin, il bâtirait une hutte au service des égarés. Le ciel entendit sa prière. Et Schmitz, fidèle à son serment, s’en vint construire une cabane au milieu des Hautes Fagnes. Plus tard, le brave homme délaissa son métier de tailleur et convertit la baraque en une auberge accueillante. Les voyageurs étaient toujours assurés d’y trouver, outre le gîte et la sécurité, la savoureuse soupe du pays et la grasse omelette au jambon. C’est dans ce havre magnifique que l’ancien tailleur de Herbiester mourut en 1819. Sa femme continua son œuvre. La Baraque Michel était née et, avec elle, une merveilleuse et authentique légende ardennaise.

Authentique également, mais qui ne connut pas le même heureux dénouement, est l’émouvante histoire des Fiancés de Jalhay. Au mois de janvier 1871, deux jeunes fiancés, François Reiff, de Bastogne, terrassier occupé à la construction du barrage de la Gileppe, et Marie Solheid, de Xhoffraix, servante à la ferme de Halloux, quittèrent Jalhay dans l’après-midi pour aller réclamer à Xhoffraix les documents nécessaires pour leur prochain mariage. Assaillis par une tempête de neige, ils perdirent leur chemin. Des semaines s’écoulèrent ; le soleil réchauffa les Hautes Fagnes, la neige se mit à fondre. Le 13 mars, un paysan découvrait le cadavre du garçon, non loin du village du Solwaster ; le lendemain, à des kilomètres de là, le long du sentier qui mène de la Baraque Michel à Hockai, le corps de la jeune fille était retrouvé à son tour. Un billet avait été glissé dans le corsage de la malheureuse ; il portait ces mots : Marie vient de mourir, et moi je vais le faire. On a supposé qu’affolé par la mort de sa compagne, l’infortuné jeune homme s’était lancé à corps perdu dans la lande. Peut-être eût-il échappé à son destin si, au lieu de s’enfoncer dans les fagnes, il avait pris la direction de l’ancienne auberge de Schmitz : le lieu où fut découvert le corps de la jeune fille n’est éloigné de la Baraque Michel que de trois kilomètres, et la montée indiquait la marche à suivre... Et moi je vais le faire : François Reiff a-t-il choisi de mourir ? Seule le sait la fagne ; mais la fagne ne dit pas ses secrets.

Nous vous avons parlé plus haut de la sphaigne, cette reine incontestée de la fagne. Son unique richesse, aussi. Faites de plantes à rameaux très grêles couverts de petites feuilles imbriquées, les sphaignes donnent naissance, en se décomposant et en se carbonisant, à ce charbon des pauvres gens, qui répand beaucoup plus de fumée que de chaleur : la tourbe.

Pendant des siècles, la tourbe a constitué le seul combustible employé dans cette région déshéritée entre toutes. De grand matin, les trouffleurs prenaient le chemin de la garigue. La tourbe était découpée en briquettes qu’on rangeait en tas de forme pyramidale. Lorsque le charbon était sec, on le chargeait sur des chariots et des charrettes et, au soir tombant, l’on s’en repartait avec la précieuse cargaison. Ce moyen de locomotion n’était cependant pas le seul utilisé ; à dire vrai, c’était là, le lot de rares privilégiés, la majorité des paysans ne disposant, pour tout véhicule, que d’une brouette. Ce fut le temps des berwetteux et des berwetteuses. Ces scènes d’une vie âpre et tragique ont disparu aujourd’hui. Quant à la tourbe, on l’utilise maintenant comme litière ; mélangée au fumier, elle donne d’ailleurs un engrais excellent.

Impitoyablement repoussée par la sylve, la fagne ne mourra cependant pas tout entière. Un parc national, vaste de 2.500 hectares, a été constitué en 1957 près de la Baraque Michel. Tout récemment, d’autres réserves ont vu le jour, dont l’admirable fagne de Cléfay, qui couvre 170 hectares. Mais là même où les résineux se sont implantés, les Hautes Fagnes ont conservé leur visage tourmenté, riche d’incomparables beautés. Que nous citions ce Pouhon des Cuves, tour à tour ru, ruisseau, torrent, marécages, qui dégringole du mamelon de Botrange pour finir, près de Bévercé, dans la Warche ! Et ces ruisseaux aux noms chantants que sont la Hoëgne, la Helle, le Polleur, la Roer et le Schwartzbach ! Que nous citions encore ces petits hameaux et villages pittoresques de Sourbrodt, de Sart, de Solwaster, de Jalhay, de Cokenfagne, où vous attendent le calme, la détente et le rêve – et l’air immense et pur des hautes terres vierges. Quant à Ovifat, hameau proche de Robertville, il vous rappelle ses sports d’hiver, auxquels, bien entendu, vous invitent aussi ces perles des Hautes Fagnes allemandes que sont les frontalières Montjoie, Imgenbroich et Kalterherberg.

... Novembre a jeté sur la fagne les ors et les rouilles de l’automne. Dans les tourbières abandonnées, les eaux vertes ont déjà la couleur du sommeil, et les branches mortes, dans les colchiques fanés, ont des parfums de recueillement. Novembre : voici venu le temps des remembrances. Allez à la Baraque Michel. A deux pas de l’auberge, près de la chapelle Fischbach, il y a un sentier qui s’enfonce dans les joncs ; prenez-le. Au bout d’une demi-heure de marche, vous découvrirez une croix. Sur le bois goudronné, une main malhabile a gravé quelques mots. Ils parlent d’un soir de janvier, ils parlent de deux fiancés, ils disent qu’un grand amour finit là. Ils disent, dans le grand silence fagnard, le souvenir de toutes les amours assassinées.


Source : Le Rail, novembre 1962