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Folle et sainte Malines

R. Gillard.

samedi 1er octobre 2022, par Rixke

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Un voyageur, toutes proportions gardées, doit être un averti. Il se doit d’avoir une idée du mode de vie, des habitudes, des mœurs, voire des tics des homo sapiens qu’il s’en va visiter. Autrement il s’expose à des mésaventures. La preuve ? Si vous allez à Malines, par exemple, et que vous voyiez brûler un immeuble, une rue, un quartier, vous aviseriez-vous de crier « Au feu ! » ? Sans aucun doute, rétorquerait le non-averti ; certainement non, assurerait l’averti. L’averti a raison : que vous appeliez les pompiers, et vous commettriez une ridicule erreur. Malines, depuis des siècles, a dépassé l’âge du feu. En doutez-vous ? Demandez aux indigènes des bords du canal. Certain soir, une pauvre vieille était allée prévenir un menuisier qu’un début d’incendie venait de se déclarer dans son atelier. Que pensez-vous qu’il arriva ? Notre vieille se vit proprement éconduire – et la baraque flamba. Renseignez-vous auprès de cet industriel. L’un de ses ouvriers n’avait-il pas osé prétendre que des lueurs suspectes s’amusaient comme des folles dans l’usine ? « Déguerpissez ! », hurla le patron, rouge d’indignation. Moins de trois heures plus tard, ladite usine n’était plus que murs calcinés et ferraille tordue.

Ne haussez pas les épaules, ne vous récriez pas. Ces faits sont authentiques, actes, classés, étiquetés dans les archives de la cité. Et, bien sûr, ils s’expliquent. Parcourez les archives, vous dis-je. Ils nous apprennent, ces précieux documents, qu’au cours de la nuit du 27 au 28 janvier 1687, un promeneur avait cru apercevoir des flammes sur la tour de Saint-Rombaut. N’écoutant que son devoir, il appela aussitôt à l’aide. Les Malinois s’enorgueillissent de leur magnifique cathédrale : c’est justice. Lors donc, munis de seaux et de cruches, poussant brouettes et charrettes, ils accoururent par dizaines, par centaines, par milliers. Et d’arroser de Dyle et de larmes le saint édifice. En vérité, onques mortel ne vit semblable démonstration spontanée de courage civique. Des heures passèrent. L’incendie ne semblait pas se propager ; hélas ! il n’avait nulle envie, non plus, de s’éteindre. Dieu avait-il déserté sa maison ? C’est alors qu’un sacristain, quelque peu myope, disent certains, qui observait depuis tout un temps la tour sans souffler mot, se rendit compte d’un coup que l’église n’était le moins du monde en feu : « C’est la lune qui joue sur les vitraux », expliqua-t-il timidement à ses concitoyens. C’était l’absolue, l’incroyable vérité. Les voisins sont méchants. Depuis ce jour mémorable, les Malinois ont été surnommés les Maanblussers – extincteurs de lune. Et on leur fit payer très cher leur bévue. A telle enseigne – passons sous silence des dizaines de couplets satiriques – qu’une gravure humoristique de 1687 montre nos mystifiés assigner, devant le conseil de Gheel, quatorze localités qui les harcelaient sans répit de leurs lazzi.

Aujourd’hui encore, Malines pourrait être menacée d’être rôtie corps et biens, aucun de ses habitants n’y croirait. L’administration communale, entre autres mesures de sécurité, a formé un corps de pompiers d’élite...

Les Malinois se sont vus affubler d’un second sobriquet : les fous. Mais de cela, encore, ils s’enorgueillissent : Gaudet Machlinia stultis.

Ces fous, du reste, ont toutes les raisons d’être fiers de leur ville. Malines – en néerlandais, Mechelen – date, en effet, de temps fort reculés. Née sur la rive droite de la Dyle, au confluent de la pittoresque Mélane, elle apparut en 1008 sous le toponyme de Machlines, qui serait la dénomination d’une forêt. Convertie en Malina, en 1127, elle commença à s’étendre sur l’autre rive. Successivement, nous voyons son nom prendre les formes de Machlinia, Marlines, Maline, Machelne, Mechlene, Megelne, Mechlen, puis Meechelen en 1409. Les premiers seigneurs, mentionnés dans des documents dignes de foi, appartenaient à l’illustre maison des Berthout, de Grimbergen, une des plus puissantes familles du Brabant. Ils possédaient, aux abords de la ville, dans l’actuel faubourg de Neckerspoel, une redoutable forteresse : le Burcht, dont les annales brabançonnes conservent le souvenir des tapageurs hauts faits.

La période bourguignonne avait semé la désolation dans les irréductibles et désespérément françaises Liège et Dinant ; elle fit, par contre, la grandeur de la circonspecte et très politique Malines : « Prudente Malines », avait-on coutume de l’appeler. Seigneurie indépendante formant enclave dans le duché de Brabant, célèbre par ses corporations de constructeurs de navires, par celles de ses fondeurs de cloches et de canons, riche, aussi, déjà, de ses draperies et de ses dentelles, la ville avait rendu au Téméraire des services si insignes que celui-ci, en paiement, y institua un parlement souverain. Ce parlement, en 1504, se vit partagé en deux autorités : le conseil privé fut placé à Bruxelles, le grand conseil resta acquis à Malines. Cette cité, dès lors, connut une splendeur et une prospérité remarquables. Elle se couvrit de palais et d’altières demeures bourgeoises : la « prudente » s’effaça devant la « belle ». C’est de cette époque que date l’installation de l’archevêché de Malines. Il fut créé en 1559 par le pape Paul IV. L’année suivante, le 11 mars, une bulle conférait au nouveau dignitaire de l’Eglise le titre de « primat des Pays-Bas ».

Ce Malines qui faillit ravir à Bruxelles son rang de capitale, ce Malines d’où s’envola l’épopée du rail belge, continue de jouer, dans l’évolution industrielle du pays, un rôle si important que le vrai Malinois n’a nul complexe d’infériorité devant l’Anversois le plus fier. Quand ce dernier se vante un peu trop, le premier concédera volontiers qu’Anvers, s’il continue, pourra devenir un faubourg de Malines.

La cité peut s’enorgueillir de son histoire ; elle a le droit, de même, de se glorifier de ses monuments. Connaissez-vous l’Overste Poort ? Actuellement porte de Bruxelles, nom qu’elle prit après 1698, quand eut été décrétée la nouvelle route menant à la capitale, cette imposante et massive construction se compose d’un bâtiment rectangulaire, flanqué de deux grosses tours hémisphériques entre lesquelles s’ouvre l’entrée. A l’intérieur de cette dernière, on voit encore la herse suspendue dans sa coulisse. Des toits en ardoise – curiosité dans la région – couronnent l’édifice. Nous avons dit plus haut que la ville s’était enrichie, sous les Bourguignons, de nombre de demeures somptueuses. L’ancien palais de Marguerite d’Autriche, aujourd’hui palais de Justice, les halles, construites dès le XIVe siècle, mais superbement complétées au cours du XVIe et du XXe siècle, l’hôtel de Busleyden, magnifique maison de maître érigée par Jérôme de Busleyden, conseiller des requêtes au grand conseil de Malines, en 1503, en sont le témoignage.

Mais avant tout, par-dessus tout, Malines est une ville d’églises. Et que d’amour, que d’attention, que de respect, aussi, témoigne-t-elle à ses sanctuaires, la vieille Machlinia ! Bruxelles, Audenarde, Bruges, Gand et Louvain dressent autour de leurs asiles sacrés les tours de leur hôtel de ville et de leur beffroi ; Liège fait jaillir par-dessus Saint-Paul et Sainte-Croix les cheminées de ses usines ; Anvers, Mons et Tournai exhibent bien haut leur citadelle ou leurs bastions ; Malines, elle, au contraire, n’élève au-dessus de ses toits que le couronnement de ses maisons sacrées. Et sont-elles nombreuses ! Saint-Rombaut, d’abord, une vieille connaissance. Magnifique monument gothique en forme de croix latine, que surplombe une tour colossale – la huitième merveille du monde, disait Vauban –, elle couvre 3.870 mètres carrés. L’intérieur est grandiose. Le vaisseau fut commencé au début du XIIIe siècle ; la grande nef remonte à 1250, le chœur à 1380 et le chevet du chœur à 1440. Quant à la tour, entamée en 1452, elle devait s’élever à 166 mètres, mais, en 1578, année à laquelle elle était arrivée à sa hauteur actuelle, c’est-à-dire 97 mètres, Guillaume d’Orange s’empara des matériaux à pied d’œuvre pour les faire servir à la construction de la forteresse de Willemstad, sur l’un des bras de la Meuse. Cette tour gigantesque, aux murs de 25 mètres de côté, contient un carillon de 49 cloches, dont 27 furent fondues, en 1674, par le célèbre Hemony d’Amsterdam. Inlassablement, elles répandent sur la ville une musique cristalline. Une musique qui empêcha, une nuit de 1837, Victor Hugo de dormir. Mais elle lui inspira aussi un Harmonieux impromptu :

J’aime le carillon, dans tes cités antiques,
O vieux pays, gardien de tes mœurs domestiques...

Et d’autres, tant d’autres vénérables églises, encore : Notre-Dame, qui date du XVe siècle et conserve la Pêche miraculeuse, de Rubens, et un Christ au tombeau, de Rombouts ; Saint-Jean, où vous irez admirer, entre autres inestimables œuvres d’art, une Adoration des mages, de Rubens ; Saints-Pierre-et-Paul, Sainte-Catherine, l’église du Béguinage, celle de Notre-Dame d’Hanswijck, enfin, construite de 1663 à 1678, et surmontée d’une coupole hardie et étrange.

Cette Notre-Dame d’Hanswijck a d’ailleurs sa légende ; la connaissez-vous ? En 988, rapporte la tradition, un bateau qui descendait le cours de la Dyle s’échoua sur la rive gauche, près du hameau d’Hanswijck. Tous les efforts pour le remettre à flot furent vains jusqu’au moment où l’on déposa sur la berge une image de la Vierge qui se trouvait parmi les marchandises du bord. Les Malinois en conclurent que Marie désirait être honorée dans leur ville et ils lui élevèrent, entre la rivière et l’ancienne route de Malines à Louvain, un petit oratoire. La vaste église actuelle, rappelons-le, fut commencée en 1663, très exactement le 10 mai.

Malines, depuis mille ans, a conservé le culte de sa Dame d’Hanswijck. Depuis deux siècles, ses habitants l’entourent même d’un faste tout particulier. C’est en 1738, en effet, sept cent cinquantième anniversaire du débarquement miraculeux, que fut décidée, pour la première fois, l’organisation, tous les quarts de siècle, d’une cavalcade en l’honneur de la sainte. En 1963, le magnifique cortège sortira le 25 août et les 1er et 8 septembre. Vous y verrez saint Rombaut et saint Lambert, Eve et la nouvelle Eve, Ruth, Esther et Judith, l’Annonciation et la Visitation, la représentation symbolique de la Dyle, des portes de Malines, des anciens métiers et des corporations ; vous rencontrerez des Francs et des Romains accompagnés de leurs dieux, des reines, des rois et autres illustres personnages, des hérauts, des trompettes, des tambours : en tout, 2.750 figurants, 250 chevaux et 160 instrumentistes. De quoi laisser songeuse la Metro-Goldwyn-Mayer.

La cavalcade de Notre-Dame d’Hanswijck connaît depuis longtemps une renommée justifiée. En 1838, trois ans après l’installation de la première ligne ferroviaire du continent, Léopold 1er y avait invité Alexandre Dumas. « Sire, dit l’écrivain, au roi qui lui demandait son avis, il ne m’a jamais été donné d’admirer manifestation religieuse plus grandiose. » Et de conclure : « C’est un mystère du Moyen Age qu’on vient voir en chemin de fer ».

Qui fut le plus flatté, le souverain ou Malines ? Ou le rail ? Laissons juges les Malinois. Au demeurant, méritent-ils tellement leur sobriquet de fous ? Chacun, du reste, et sensément, assurera qu’il est des fous ailleurs qu’à Malines, plus fous, peut-être... A deux pas de la belle, par exemple. Une chanson l’affirme :

Mon Dieu ! Mon Dieu !
A Malines, c’est plein de fous,
A Putte, ça ne vaut guère mieux,
Mais à Beersel, alors, c’est une vraie étable !


Source : Le Rail, août 1963