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Huy la bien faite
R. Gillard.
mercredi 30 novembre 2022, par
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Cédant à ce sentiment de puérile vanité dont les historiens des dépliants touristiques multiplient aujourd’hui les exemples, d’enthousiastes annalistes se sont complu à démontrer les origines romaines de Huy ; aucun document digne de foi n’étaye de semblables assertions, note avec pertinence René Furnemont. Il n’en reste pas moins que Huy figure au nombre des plus anciennes villes du pays. Une tradition assure qu’elle fut évangélisée dès le VIe siècle par saint Domitien, qui devint évêque de Tongres et fut choisi par les Hutois comme premier patron de leur cité. Ce n’est toutefois qu’en 636 qu’il est fait mention pour la première fois de Huy dans un écrit.
L’existence d’un atelier monétaire, la présence, sur les rives de ce tronçon de la Meuse, de plusieurs bas fourneaux et, sur les coteaux voisins, de vignobles prospères attestent le développement qu’avait pris, dès le VIIe siècle, ce nouvel habitat mosan. Port fluvial des plus actif, en relation avec Verdun et le Rhin, il fut, à l’époque carolingienne, la capitale d’un comté qui couvrait un vaste territoire. Ce comté, en 985, passa au prince-évêque Notger. Huy, dès lors, suivit les destinées de la principauté de Liège, dont elle devint la seconde bonne ville.
Glissons sous silence un millénaire de guerres et de sièges : ils n’ont souvent laissé aux Hutois que « la langue pour chanter leurs misères ». Qu’il nous suffise de rappeler que Huy revendique la plus ancienne charte connue en Occident. Ce document fameux, octroyé par l’évêque Théoduin en 1066, soit cent trente ans avant que parût celle d’Albert de Cuyck, accordait aux bourgeois de la cité des privilèges de première valeur pour l’époque : en cas de guerre, ils ne devaient prendre les armes que huit jours après les milices liégeoises ; en cas de vacance du trône épiscopal, ils avaient seuls la garde du château ; ils devaient être jugés par la justice du lieu où avait été commis le délit ; ils pouvaient employer à leur défense les revenus de la ville ; enfin, droit exceptionnel, extraordinaire même, dans le cas où l’évêque ne respecterait pas leurs privilèges, ils pourraient lui résister et faire appel à des alliés. Semblable charte, incontestablement, a fait plus pour la gloire de Huy et, partant, pour celle de l’Europe tout entière que mille et une chansons de geste.
« II n’est pas de ville wallonne, a dit de Huy Sander-Pierron, qui s’accorde si parfaitement avec son cadre, il n’est point d’agglomération qui se marie plus intimement avec le lieu où elle a crû ; elle s’est développée comme une plante ; les historiens du passé ont eu raison de l’appeler la Bien Faite. » Huy, à la vérité, mérite d’être classée parmi les perles du pays meusien. Enchâssée, sur la gauche du fleuve, dans une roche avide que la Hesbaye lui enfonce dans les côtes, dominée, sur la rive droite, par le haut plateau condrusien de la Sarte, elle a grandi aux confluents de la douce Méhaigne et du torrentueux Hoyoux. Parcourez la vieille ville – le quartier du Hoyoux –, avec ses étroites et tortueuses ruelles, ses disparates et irrégulières maisons collées aux forges, aux laminoirs, aux papeteries, aux tanneries ; gagnez les quais de Meuse, où s’étale une cité riante, aérée, joyeuse, cossue ; grimpez, de là, vers les coteaux hesbignons, où se dépêche de croître une ville nouvelle, pimpante, décidément moderne : Huy n’a qu’un seul visage, gracieux mélange de présent et de passé, arrangé à souhait, croirait-on, pour la plus grande satisfaction du flâneur.
Huy compte nombre d’édifices et de monuments remarquables. Voici d’abord li Tchestia – la citadelle –, érigée à partir de 1818 par les Hollandais, sur l’emplacement d’un antique château fort : c’est la première merveille de la cité des Hutois. Tout à côté s’élève la collégiale Notre-Dame, avec sa crypte de 1066 et sa fameuse rosace de style rayonnant – li Rondia : la deuxième merveille. Cette église, dont on reconnaît qu’elle est le spécimen le plus gracieux en Belgique de l’architecture ogivale secondaire, contient d’inestimables trésors, entre autres les châsses de saint Mengold et de saint Domitien, œuvre de Godefroid de Huy, le plus grand orfèvre mosan, et celles de saint Marc et de Notre-Dame. Et que dire de son Bethléem, ce portail d’une mystique troublante ? « Quand, écrivait Camille Lemonnier, du trottoir opposé, dans le bruit et le mouvement de la rue, ces pieuses images, tout à coup, s’offrent aux yeux, on a le saisissement brusque d’un chef-d’œuvre de l’art auquel le temps aurait mis la dernière main. Ecornées sont les figures, limés les reliefs, à demi mangées les ciselures, et pourtant, on comprend qu’aucune restauration ne vaudrait l’œuvre patiente des années. »
Si l’Hôtel de ville, érigé en 1766, ne peut prétendre à une haute valeur artistique, l’église Saint-Remi, par contre, s’enorgueillit de son intérieur de style rocaille, enrichi d’une collection de pierres tombales anciennes, de vitraux remarquables et d’intéressantes peintures et statues. L’église Saint-Pierre, elle, est fière de son pittoresque clocher et de curieux fonts baptismaux romans ramenés de la chapelle de Reppe, à Seilles. Quant à l’église Saint-Mengold, autrefois fréquentée par la noblesse et la haute bourgeoisie, qui considéraient comme un honneur de pouvoir y inhumer leurs morts, elle conserve, sous le jubé, un magnifique mémorial représentant la Vie et la Mort, œuvre en marbre blanc encadré de noir, sculptée vers 1685 par le célèbre Jean Del Cour, de Hamoir, l’un des plus illustres représentants de la sculpture liégeoise.
Notre promenade nous a conduits devant le fameux pont de Huy. Mais où sont les neiges d’antan ? La troisième merveille, construite à grands renforts de pelleteurs, de foreuses et de bulldozers, n’a vraiment plus rien de commun avec li Pontia de naguère. Plus heureuse, li Bassinia, la quatrième merveille, a échappé aux restaurateurs. Cette curieuse fontaine, dressée sur la Grand-Place, face à l’Hôtel de ville, est agrémentée de sujets satiriques fort originaux.
Charmes d’un Huy millénaire, beauté rêveuse des vieilles villes... La maison de Batta, ancien refuge de l’abbaye du Val-Saint-Lambert, la chapelle Saint-Domitien, bâtie sur la tombe d’un horrible dragon, l’église Saint-Etienne-du-Mont, légendaire sanctuaire, qui servit jadis d’asile sacré à Moha, Wanze, Statte et Antheit, la tour d’Oultremont, la maison des trente-six ménages, le refuge d’Alne, l’hôtel de. la Cloche, les ruines du couvent des Croisiers : autant de vénérables présences dont les Hutois ne sont pas peu fiers.
Autre glorieuse trace du passé : les vestiges de la fameuse abbaye de Neutmoustier, primitivement prieuré de chanoines. C’était l’un des dix monastères de la principauté de Liège. S’il faut en croire la tradition, alors qu’il revenait de la première croisade, Pierre l’Ermite fut assailli en mer par une terrible tempête. Des bourgeois de Huy l’accompagnaient. Face au péril imminent, tous firent vœu de bâtir un couvent s’ils échappaient à la mort. Rentrés au pays, ils tinrent parole, et c’est ainsi que fut construite à Huy, sur une terre que possédait l’un des rescapés, une abbaye qui prit le nom de Neufmoustier. Pierre l’Ermite y mourut le 6 juillet 1115 ; quant au couvent, il fut détruit pendant la Révolution française. Peu de temps après, dans le jardin de la propriété, on découvrait la pierre sous laquelle le prédicateur de la première croisade aurait été enterré. Au-dessus du caveau supposé, une statue lui a été élevée en 1857.
Nous pécherions contre l’équité si nous ne placions ici un mot sur la menue église-de la Sarte. Bâtie au XVIIe siècle, au sommet de la colline à laquelle elle emprunta le nom, cette charmante chapelle voit se dérouler, tous les sept ans, une poétique tradition. La veille de l’Assomption, la Vierge de l’églisette, trouvée, dit-on, jadis, par une pauvre femme qui ramassait du bois mort, est descendue dans la vallée où, pendant une semaine, elle est exposée dans la collégiale Notre-Dame. Et, tout au long de ces sept jours, parmi les illuminations, les fêtes sportives sur terre et sur eau, les expositions, les bals, les concerts, les processions et les parades pseudo-militaires, le bon peuple de Huy s’abandonne à la plus frénétique des fêtes populaires. Après quoi, concluent les méchantes langues, « il redevient sage pour sept ans ».
Ces heures de douce folie sont aussi celles, on le conçoit sans peine, où l’on voit couler à gros flots bières du pays et vins de Marianne. Bien sûr, il n’est bon jus de treille que de France... et pourtant ! Naguère, les Hutois s’enorgueillissaient d’un certain briolet de leur fabrication qui n’avait certes rien à envier aux plus fins breuvages de Bourgogne et Provence. Il est d’ailleurs un âge lointain, nous l’avons vu plus haut, où la vigne était reine en ce charmant pays. Las ! il est révolu, le joli temps du vin mosan. Las ! demande le poète hutois Jean de Coune :
Où sont les vignes de la Meuse,
Les filles rouges de raisin.
La chaude joie carillonneuse
Et le rire du jeune vin ?Où sont les vignes de la Meuse,
Courant d’un à l’autre coteau,
De Huy jusques en Coronmeuse,
D’Andenne jusqu’en Argenteau ?...
Un temps est mort, qui vit Huy fière de ses vignobles, de ses drapiers et de ses batteurs de cuivre. Un temps est mort, mais un autre lui a succédé, qui voit Huy débordante de dynamisme, changée, certes, mais toujours hutoise dans l’âme – et heureuse ! Les chances, les conditions de la survie, n’est-ce pas cela, justement : se renouveler sans cesse tout en restant constamment soi ?
C’est pourquoi, quand vous irez à Huy, vous découvrirez une cité aimable, accueillante, contente, équilibrée. Les hommes et la géographie l’ont comblée : l’art s’y marie avec bonheur à un site, champêtre des plus délicieux. Son musée remplira d’aise l’ami des choses d’hier et des parfums fanés ; ses promenades satisferont l’amoureux le plus gourmand de la nature ; quant à son téléphérique tout neuf, « l’événement marquant de la saison touristique 1957 en Europe », vous assureront les Hutois, il vous dispensera quelques-uns des plus charmants et des plus inattendus panoramas de la Meuse.
Oui, on a eu raison d’appeler Huy la Bien Faite. Tout y est beau, léger, joyeux, spirituel. Comme ce petit bonhomme de cwerneu, par exemple, qui trône depuis des siècles dans la Bassinia... Au fait, savez-vous ce que c’est qu’un cwerneu ?
Source : Le Rail, décembre 1963
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