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La langue en fête

Albert Doppagne.

lundi 29 avril 2024, par Rixke

Récemment, nous ayons parlé d’oiseaux, particulièrement des noms d’oiseaux. Mais le mot oiseau lui-même méritait qu’on s’y arrêtât. Avec la semaine de la langue française en fête, l’occasion se présente d’y regarder d’un peu plus près. Drôle d’oiseau, en effet, que ce mot ! Et, par lui, nous pouvons commencer la fête. Imagine-t-on un mot contenant les cinq voyelles et dont pas une ne se prononce avec sa valeur réelle ? Imagine-t-on un mot dont toutes les lettres ont une autre valeur que celle que la théorie leur assigne ?

Je m’explique. Dans le mot oiseau prononcé, on entend un A dans la première syllabe : « wa ». Mais la lettre A n’est écrite que dans la seconde syllabe ! De même, on entend un O, « zo », mais c’est à la fin du mot, alors que O est la lettre initiale ! On écrit E, I et U mais on ne les prononce pas ! La lettre S, l’unique consonne du mot, n’a pas sa valeur sifflante théorique mais se dit Z ! Comble des combles : le mot, lu à l’envers, ressemble bien plus à « oiseau » que lu à l’endroit.

N’est-ce pas un début de fête de découvrir de telles curiosités dans notre langue ? Je ne reviendrai pas sur les surprises que nous réservent les sens figurés de tant de mots ; nous en parlons souvent, le fait est bien connu. Soulignons cependant que tel mot signifie parfois carrément son contraire : voyez le cas de jamais, en français, dans l’expression à jamais ! Voyez celui de non, à Bruxelles, dans la formule Non peut-être !

Venons-en à un aspect plus ludique. Ne faut-il pas s’étonner, voire s’amuser, de l’introduction inattendue et saugrenue de curieux éléments dans la conversation : Pas de ça, Lisette !, Merci, petit Jésus ! Tout va très bien, madame la marquise ! Ne vous arrive-t-il pas de lever votre verre en disant À la tienne, Etienne ? Que viennent faire Etienne et Lisette, la marquise et le petit Jésus sinon glisser un sourire dans la grisaille de notre quotidien ? Et quel est le Bruxellois à qui n’échappe un jour un Clette, Mariette ! bien sonore ?

Éléments de fête ! La langue fait l’objet de questions qui, à l’occasion, nous dérident. Quel est, selon vous, le mot le plus beau ? Quelle est la plus belle langue ? Quelle langue parlait-on au paradis terrestre ? Pour cette dernière, je signale que le flamand et le wallon se disputent, folkloriquement, ce privilège ! Sujet de plaisanterie : le mot le plus long ? Ce ne serait pas anticonstitutionnellement mais élastique, parce qu’il peut s’étendre ! D’autres sujets ne manquent pas de nous divertir, tels les vers holorimes qui riment de la première à la dernière syllabe.

On cite souvent

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment, de l’arène à la tour Magne à Nîmes.

Connaissez-vous le palindrome ? Ce mot ou cette phrase qui peuvent se lire indifféremment dans l’un et l’autre sens. Laval et Ellemelle – village de notre Condroz – en sont des exemples élémentaires. Mais il y a mieux : Élu par cette crapule ! se lit dans les deux sens tout comme À Laval, à Noël, Léona l’avala ! Comble de réussite, le pseudonyme que prit mon regretté collègue Léon Warnant en signant Léon Noël une de ses pièces de théâtre. Lus à l’envers, le prénom et le nom se complètent étonnamment. Vous souvenez-vous que Voltaire était l’anagramme d’Arouet auquel étaient ajoutées les deux lettres L et I, initiales des deux mots « le jeune » ? Il faut savoir qu’au XVIIIe siècle encore les lettres I et U se confondaient avec J et V.

François Rabelais signa Alcofribas Nasier, anagramme de ses nom et prénom. Plus près de nous, Marguerite Yourcenar devait son pseudonyme à l’anagramme de son vrai nom Crayencour. Un cas amusant et très actuel nous vient à l’esprit : notre compatriote Pierre Coran – déjà un pseudonyme – a un fils qui, pour se faire connaître à son tour en littérature, choisit un nom qui est l’anagramme du pseudonyme de son père ; il signe Carl Norac.

Nous touchons à la littérature. Que d’auteurs se montrent sensibles au vertige de la création de mots : Camille Lemonnier, Henri Michaux, Jean-Pierre Verheggen, pour ne citer que des noms de chez nous ! Mais les enfants eux-mêmes sont créateurs et dépositaires de toute une littérature qui s’exprime dans des formulettes dont on a pu composer plusieurs recueils. Comptines, randonnées, énigmes, devinettes... qui ne connaît !

Une poule sur un mur
Qui picote du pain dur
Picoti picota
Lève la queue et saute en bas.

Ces formules sont dites, psalmodiées, parfois chantées. On appelle randonnées ces histoires qui n’ont pas de fin parce que la dernière phrase ramène à la première. Ainsi, je me souviens, enfant, d’avoir chanté :

Monsieur le curé s’en allait à la chasse,
Avec son chien, son fusil, je l’ai vu.
Sur son chemin, il rencontre une bécasse,
Il l’a tirée dans la région du cu-ré d’chez nous s’en allait à la chasse,
Avec son chien...

Un jeu d’écho caractérise d’autres amusements : J’en ai marre, Marabout, Bout de ficelle, Selle de cheval, Cheval de course... Sans doute connaissez-vous la suite qui peut, assez souvent, se muer en randonnée. Les phrases difficiles à prononcer, que les folkloristes nomment virelangues, nous distraient encore parfois. Le chasseur sachant chasser sans son chien est dans toutes les mémoires et la reine Didon vit toujours dans cette évocation périlleuse pour la langue : La reine Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon !

Les hebdomadaires du début de ce siècle étaient remplis de distractions verbales : mots en triangle, mots en carré, en losange, énigmes, charades, rébus, devinettes. Aujourd’hui, ce sont les variétés de mots croisés et les concours de scrabble qui passionnent le public. Pourtant, je m’en voudrais de ne pas rappeler ce fameux carré latin, souvent qualifié de magique, dans lequel tout peut se lire à l’endroit, à l’envers, de haut en bas et de bas en haut :

S A T O R
A R E P O
T E N E T
O P E R A
R O T A S

Étonnant, merveilleux, prodigieux... sauf que l’on se demande toujours ce que l’ensemble veut dire exactement !


Source : Le Rail, avril 1999