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Du côté des poissons

Albert Doppagne.

mercredi 8 mai 2024, par Rixke

Être heureux comme un poisson dans l’eau, n’être ni chair ni poisson, faire une queue de poisson, engueuler quelqu’un comme du poisson pourri : il semble bien que la pêche linguistique sera riche et variée du côté des poissons ! Avant la queue de poisson des automobilistes sans scrupules existait l’expression se terminer en queue de poisson pour signifier qu’un beau début ne tenait pas ses promesses.

On cite encore parfois la phrase La sauce fait passer le poisson pour rappeler que certaines circonstances permettent de supporter une chose désagréable.

Le commerce du poisson aurait-il une influence néfaste sur le langage ? Il serait permis de le croire avec l’histoire du mot harengère qui commença par désigner une vendeuse au détail de harengs mais aussi d’autres poissons, et qui finit par l’allusion à une femme grossière, criarde et mal embouchée : des insultes de harengères, elles s’engueulent comme des harengères ! Autre cas, plus typique encore. Poissarde, qui est de la famille de poix et de poisser, a pris, à cause de son analogie avec poisson, le sens de marchande de poisson. Erreur populaire d’étymologie. Glissons sur le poisson d’avril pour en arriver aux diverses sortes de poissons dont le nom présente pour nous quelque intérêt.

La carpe est à la base de plusieurs expressions : muet comme une carpe est la plus commune, mais on dit aussi ignorant, sot, bête comme une carpe. Bâiller comme une carpe est assez banal mais faire des yeux de carpe pâmée pour dire faire les yeux doux est pittoresque. Le saut de carpe est bien connu des amateurs de natation et de plongeon.

Un brochet, dans l’argot du siècle dernier, se disait pour un souteneur. Aujourd’hui on parle plutôt d’un barbeau.

Frais comme un gardon ? Entendez en bonne santé, en bonne forme. Pêcher à la ligne se traduit plaisamment par taquiner le goujon. N’est-il pas un peu décevant que le nom du saumon n’ait servi qu’à désigner un lingot de fer, de fonte, d’étain ou de plomb ? L’anguille nous dédommage : c’est une véritable anguille, agile, souple comme une anguille. Ces locutions valent au physique comme au moral. Glisser comme une anguille c’est souvent s’échapper, se défiler. Il y a anguille sous roche : une chose cachée mais que l’on soupçonne. Le hareng occupe une place de choix dans notre revue. Sec, maigre comme un hareng saur, la comparaison est courante de même que se trouver serrés, encaqués comme des harengs. C’est le moment de citer le proverbe La caque sent toujours le hareng, on porte toujours la marque de son origine, de sa vulgarité malgré des apparences flatteuses (Le Grand Robert).

Hareng a désigné un gendarme, aujourd’hui on l’entend avec le sens de proxénète. C’est également le sort sémantique de maquereau, homme qui vit de la prostitution des femmes et même proxénète qui prostitue les hommes ! Morue est devenu un terme injurieux avec le sens de femme de mauvaises mœurs. On ne parle plus guère de la queue de morue pour les pans effilés du frac ou du frac lui-même : mettre sa queue de morue.

Merlan a désigné un coiffeur. Le mot subsiste dans un emploi pittoresque qui rappelle celui que nous avons mentionné pour la carpe : faire des yeux de merlan frit pour lever les yeux au ciel d’une manière affectée ou ridicule, en ne montrant que le blanc des yeux (Le Grand Robert). La raie est à la base d’une injure : face ou gueule de raie ! La limande non plus n’a pas bonne presse : plat comme une limande s’entend plutôt dans le sens d’obséquieux. Faire la limande c’est se comporter avec bassesse. En fallait-il davantage pour que le mot devînt synonyme de prostituée ? Requin, c’est bien connu, sert à désigner une personne cupide et impitoyable en affaires.

Du plus grand passons aux plus petits. Les sardines comme les harengs évoquent l’idée d’être serrés.

Au singulier, une sardine est un galon de caporal quand ce n’est pas un piquet de tente. Autrefois le mot se disait pour les doigts de la main.

L’anchois, lui aussi s’accommode avec l’adjectif serré. Avec des paupières rouges, un œil est dit bordé d’anchois. Tête d’anchois s’emploie pour imbécile.

Les habitants des eaux ne se bornent pas aux poissons. Mollusques et crustacés y trouvent également domicile. L’appellation de mollusque s’applique assez naturellement à une personne molle. Une huître peut être une personne stupide. Certaines huîtres ont reçu le nom de portugaises. En raison de leur forme, on les a comparées à des oreilles : il en est résulté cette expression originale avoir les portugaises ensablées pour être dur d’oreille.

Une moule, c’est d’abord une personne molle avant de désigner un imbécile, un sot. Le sort de l’oursin est un peu plus curieux : avoir des oursins dans les poches ou dans le porte-monnaie, c’est être avare, vu la difficulté, voire le danger, de parvenir à extraire l’argent si bien gardé !

D’une personne – et particulièrement d’une femme – insatiable, qui ruine par ses exigences et ne lâche jamais sa proie (Le Grand Robert), on a pu dire c’est une vraie pieuvre. Un mot des crustacés. Dans un langage argotique, crevette, langouste et langoustine peuvent représenter des femmes. L’écrivisse a fourni l’image de l’éplucheur d’écrevisses pour désigner celui qui se perd en discussions futiles. L’écrevisse est aussi une sorte de grande tenaille mais également un vers qui, lu à l’envers, présente un sens. On dit rouge comme une écrevisse ou rouge comme un homard. Quant au crabe, c’est sa démarche qui a d’abord frappé. Marcher en crabe c’est marcher de côté, en déplaçant les pieds latéralement. Crabe sert encore à stigmatiser un individu ridicule, têtu, sans valeur.

La faune aquatique, on le voit, n’a rien à envier à la faune terrestre sous le rapport de la richesse, de la variété et de la vie de la langue.


Source : Le Rail, mai 1999