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Reptiles et batraciens
Albert Doppagne.
samedi 29 juin 2024, par
Rien d’étonnant à ce que le serpent se prête à une série d’allusions dans notre langage courant. N’est-il pas, en effet, l’incarnation du démon qui tenta Eve dans le paradis terrestre ?
Réchauffer, nourrir un serpent dans son sein est une locution qu’on entend encore fréquemment. On désigne du nom de serpent des choses très différentes à commencer par une file étirée, sinueuse ; c’est aussi un ancien instrument à vent utilisé jadis dans les églises qui n’avaient pas d’orgues. Le serpent était aussi celui qui jouait de cet instrument que l’on retrouve encore dans l’orchestre du groupe folklorique de Namur, les quarante Molons.
Plus près de nous, le serpent monétaire s’occupe de limiter les marges de fluctuation dans les taux de change.
La couleuvre sert d’exemple de souplesse : être souple, insinuant comme une couleuvre.
Avaler des couleuvres se dit pour recevoir des affronts sans protester.
La vipère est souvent sollicitée quand il s’agit d’une personne méchante ou médisante : c’est une langue de vipère, c’est une vipère.
L’orvet, que l’on appelle aussi le serpent de verre, remplace souvent la couleuvre dans le parler wallon : il indique souplesse, agilité.
Quant au lézard, son nom sert à deux fins bien déterminées : preste, vif comme un lézard, d’une part, et de l’autre paresseux comme un lézard, allusion qui s’accorde assez avec le bain de lézard pour dire bain de soleil et faire le lézard pour se chauffer paresseusement au soleil. Peu de serpents étrangers dans notre parler figuré. L’aspic fait concurrence à la vipère : une langue d’aspic est une personne qui médit, qui calomnie.
Le boa désigne simplement un accessoire vestimentaire autrement dit « tour de cou », auquel recouraient les coquettes dans la première moitié de ce siècle.
Une curiosité, le crotale qui, dans l’argot de Polytechnique à Paris, désigne un chef de salle ; fait non moins curieux, dans ce milieu le pluriel de ce mot est « crotaux » !
La tortue, il fallait s’y attendre, est le symbole de la lenteur : marcher d’un pas de tortue. Le mot se dit ensuite d’une personne très lente : quelle tortue ! une vraie tortue ! Un cou de tortue, c’est un cou ridé et à peau flasque. L’idée de tortue servait déjà chez les Romains pour une façon d’abriter les soldats, le bouclier sur la tête. En terme de marine, tortue est encore une sorte d’abri pour l’homme de barre.
D’une personne cruelle et rapace on dit que c’est un crocodile. Des larmes hypocrites pour émouvoir et tromper deviennent des larmes de crocodile.
Caïman désigne parfois un homme : ce vieux caïman de Grandet, lit-on chez Balzac. Dans l’argot des étudiants de Normale Supérieure à Paris, le caïman est un préparateur ou un directeur d’études.
La particularité du caméléon n’a pas manqué d’illustrer notre langage. Caméléon, naturellement, se dit d’une personne qui change de conduite, d’opinion, de langage, souvent selon ses intérêts.
Trois batraciens méritent d’être retenus dans notre revue.
La grenouille d’abord. Le sirop de grenouille désigne parfois l’eau envisagée comme boisson. La grenouille de bénitier est une bigote ; la mare aux grenouilles se dit pour un milieu politique malhonnête ; avoir des grenouilles dans le ventre nous dispense d’employer « borborygmes », le terme propre mais assez prétentieux.
Grenouille a pris le sens de tirelire parce que l’animal a servi de modèle à l’objet. De là, on est passé à « somme d’argent » et à l’expression courante faire sauter la grenouille pour faire sauter la caisse.
Le crapaud n’a rien de gracieux, on emploie son nom pour une personne très laide : vilain crapaud, laid comme un crapaud. L’allure de l’animal ne vaut guère mieux : nager, sauter comme un crapaud font allusion à la lourdeur des mouvements. Avaler un crapaud, c’est faire quelque chose de désagréable ou de pénible. Faut-il s’étonner que crapaud désigne un défaut dans un diamant ?
On connaît aussi le fauteuil crapaud, le piano crapaud, le poêle crapaud qui sont de simples allusions à la forme. Fait curieux, le wallon n’a pas perçu la disgrâce du crapaud. Le mot wallon n’est pas péjoratif : il se dit, au masculin, pour un petit garçon et le féminin « crapaude » désigne une jeune fille, même la bonne amie, voire la maîtresse. Le terme mériterait d’être considéré comme belgicisme : c’est un homme qui a des crapaudes.
Il reste la salamandre. On croyait que cet animal pouvait vivre dans le feu : excellente occasion de se servir de son nom pour désigner un poêle à combustion lente.
Source : Le Rail, juin 1999
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