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Traces de mythologie
Albert Doppagne.
lundi 29 juillet 2024, par
Les mythologies ont multiplié à plaisir les êtres fantastiques ; le nom de certains d’entre eux reste vivant dans notre langue courante mais, on s’en doute, avec un sens particulier qui n’a plus qu’un rapport assez ténu avec la croyance.
Une revue, même rapide, est édifiante. Honneur à la mythologie antique. Voici les Muses ; elles étaient neuf ; leurs noms ne sont plus guère connus que des érudits – Clio semble toutefois moins oubliée que ses compagnes – mais on parle toujours de taquiner la muse pour exprimer l’idée de faire des vers à défaut de poésie.
Le vrai poète peut toujours invoquer la muse et attendre d’elle l’inspiration. On ne croit plus aux Nymphes mais ce nom sert encore à qualifier une jeune fille ou une jeune femme au corps particulièrement gracieux.
L’éventail des couleurs recèle un détail qui vaut la peine d’être rappelé : un rosé caractéristique – incarnadin, dit le Petit Robert – est désigné par l’appellation pour le moins curieuse de cuisse de nymphe émue ! Une nymphe nous a légué son nom, Égérie.
Celle-ci aurait été, à l’aube de l’histoire romaine, la conseillère du roi Numa Pompilius. Conseillère, inspiratrice d’un homme politique ou d’un artiste, tel est le sens qu’on lui connaît encore de nos jours.
Les Parques étaient trois ; on les a appelées les sœurs filandières. Nous gardons surtout le souvenir de la troisième – Atropos – qui coupait le fil de notre vie. Ainsi, la Parque peut se dire de la mort. Les Furies, elles aussi, étaient trois : Alecto, Mégère et Tisiphone. Nous avons gardé mégère pour faire allusion à une femme acariâtre et méchante. Le terme furie a un sens parallèle : femme qui, avec violence, laisse éclater sa colère ou sa haine. Dans le même ordre d’idées, voici la harpie, à l’origine monstre fabuleux à tête de femme, à corps de vautour et pourvu de griffes redoutables. Pour nous, ce n’est plus qu’une personne avide et rapace ou une femme acariâtre et méchante.
Les sirènes étaient aussi des animaux fabuleux : une tête de femme avec un corps d’oiseau ou une queue de poisson. La légende rapporte que la douceur de leur chant égarait les marins vers les écueils : Ulysse lui-même en avait fait l’expérience. De là les expressions écouter le chant des sirènes, une voix de sirène. Le Petit Robert donne pour vieillie l’acception de « femme douée d’un dangereux pouvoir de séduction ».
Les sylphides – le mot est féminin µ-µ étaient des génies aériens pleins de grâce. Il en reste le sens actuel de femme mince et gracieuse, créature de rêve. La naïade était une divinité des rivières et des sources ; le mot désigne aujourd’hui une baigneuse ou une nageuse ! On connaît l’histoire d’Œdipe et du sphinx, ce monstre de la fable, lion ailé à tête et buste de femme. De nos jours, on qualifie parfois de sphinx une personne énigmatique, « figée dans une attitude mystérieuse » (le Petit Robert).
Le satyre, à corps humain mais à cornes et pieds de bouc, est mieux connu. Son nom est l’équivalent d’homme lubrique, obscène, exhibitionniste, voyeur. Le satyre du bois de la Cambre a, en son temps, défrayé la chronique. Cerbère, le chien à trois têtes qui gardait l’entrée des enfers a laissé son nom à tout portier sévère et intraitable. Le nom d’Argus, géant fabuleux aux cent yeux, sert également à désigner un surveillant à qui rien n’échappe. Méduse, une des trois Gorgones, « à la tête hérissée de serpents et dont le regard pétrifiait ceux qui la fixaient » (le Petit Robert), nous a donné le verbe méduser, frapper de stupeur.
N’oublions pas Atlas, ce personnage mythologique qui portait la voûte céleste sur ses épaules et dont le nom est passé au volume ou au recueil de cartes géographiques. Atlas est aussi le nom de la première vertèbre cervicale qui supporte la tête comme Atlas supportait le ciel.
On pourrait sans peine allonger cette liste : une chimère est devenue une vaine imagination ou un poisson cartilagineux ; dans le domaine des arts, une gorgone n’est plus qu’une tête décorative ; le pégase, un petit poisson volant de l’océan Indien...
D’autres mythologies ont marqué notre langue. Le nom de lutin, petit démon espiègle, s’emploie pour un enfant vif, éveillé. La fée se retrouve dans l’expression la fée du logis, la maîtresse de maison ; dans avoir des doigts de fée qui, pour une femme, signifie être extrêmement habile. Les contes de fée parlent souvent de l’ogre qui se nourrit de chair humaine ; il nous reste manger comme un ogre et avoir un appétit d’ogre. Le vampire, à l’origine fantôme sortant la nuit de son tombeau pour aller sucer le sang des personnes endormies, est aujourd’hui un assassin cruel et sadique : le vampire de Düsseldorf.
D’animal fabuleux, ailé et à queue de serpent, le dragon est passé à des rangs très divers : un gardien, un surveillant vigilant et intraitable, un soldat de cavalerie, une femme acariâtre aux manières brutales. Il m’est arrivé d’entendre ondine, déesse des eaux, dans le même sens que naïade : baigneuse, nageuse.
D’une tout autre origine, puisqu’il s’agit d’un mot algonquin, manitou, esprit du bien ou du mal chez des Indiens d’Amérique, est passé en français avec le sens de personnage important et puissant.
Plus proche de nous, plus présente dans nos mémoires, la mythologie chrétienne nous ouvre, à son tour, tout un rayon sémantique qu’il est plus aisé d’appréhender. Voyez tous les sens métaphoriques du mot diable qui nous fait passer du prince des ténèbres à un personnage méchant, à un enfant turbulent, à un petit chariot et même à un jouet ou à une friandise ! Des expressions diverses autant qu’étonnantes jalonnent le parcours : tirer le diable par la queue, envoyer à tous les diables, paresseux en diable, Que diable allait-il faire dans cette galère ? Diablotin peut être un enfant espiègle, un pétard ou une larve ! Le mot ange ne nous prive pas de ressources linguistiques : être aux anges, rire aux anges, un ange passe, un nid d’ange, le saut de l’ange, des cheveux d’ange, discuter du sexe des anges... Jusques et y compris le sens de personne parfaite : sa femme est un ange !
Le terme d’affection était inévitable : mon ange !
De la hiérarchie des anges, retenons chérubin, mot, lui aussi, bien introduit dans le langage affectif : mon petit chérubin ! Cette liste, déjà longue, est loin d’épuiser le sujet ; elle aura du moins le mérite de l’illustrer et de mettre une nouvelle fois en évidence la richesse du français.
Source : Le Rail, juillet 1999
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