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Quelques aspects ferroviaires de l’œuvre de Georges Simenon

P. Vankeer.

mercredi 28 août 2024, par Rixke

Vouloir traiter un sujet comme « le chemin de fer dans l’œuvre de Simenon », c’est s’exposer à explorer un continent car l’univers simenonien est immense et diversifié. Il va du roman policier au roman d’atmosphère en passant par la littérature populaire, le récit d’aventures et le conte érotique. C’est pourquoi nous nous sommes limités à choisir et à commenter quelques textes où le cadre ferroviaire apparaît dans des romans ou des nouvelles du père de Maigret, lequel a signé ses écrits non seulement de son propre nom mais aussi de multiples pseudonymes comme Christian Brulls (nom de jeune fille de sa mère), Georges Sim, Gom Gut, Luc Dorsan et bien d’autres.

« je déclare que je tiens Simenon pour un grand romancier, le plus grand peut-être, et le plus vraiment romancier que nous ayons dans la littérature d’aujourd’hui ».
André Gide

Commençons par un roman qui s’intitule très typiquement « Train de nuit » signé Christian Brulls et paru chez Fayard en 1929 [1]. On y voit un jeune marin des environs de Fécamp qui voyage par le rapide de nuit pour regagner Toulon où il accomplit son service militaire. Il y rencontre une dame en noir « très jolie, très capiteuse » et le voilà qui, sans le savoir, se rend complice d’un meurtre perpétré dans le train. Affolé, il descend à Marseille pour retrouver la dame en noir et il échoue dans les bas-fonds de la cité phocéenne, traqué à la fois par la police qui le soupçonne et par le véritable assassin qui veut lui faire la peau. L’affaire se terminera bien grâce à la perspicacité et la magnanimité d’un commissaire de la police de Marseille nommé Maigret ! (c’est la première fois que ce célèbre patronyme apparaît).

Très « ferroviaire » aussi (du moins dans ses premières pages) est « Pietr-le-Letton » publié par Fayard en 1931 [2]. Ce Pietr est un escroc international guetté par Maigret (qui entre-temps a quitté Marseille pour le « Quai des Orfèvres » où il restera jusqu’à sa mise à la retraite).

La police d’Amsterdam a signalé que Pietr-le-Letton a quitté la capitale des Pays-Bas pour Paris par le rapide « Pullman Étoile du Nord » à 11 heures ; la police bruxelloise signale sa présence dans ce train à 14 heures. Maigret va l’attendre à la gare du Nord vers 17 heures 30 pour le filer...

"Malgré la verrière monumentale, les quais de la gare étaient balayés par des bourrasques.

À l’arrivée du Pullman un homme jeune répondant au signalement du Letton se dirige vers la sortie suivi de trois porteurs. Le représentant d’un palace des Champs-Elysées lui frayait obséquieusement un passage".

Mais l’attention de Maigret est détournée : « Au même instant un employé du train se mettait à courir, lançait quelques mots en hâte à son collègue qui se tenait au bout du quai... Le commissaire s’approcha du fonctionnaire qui avait tendu la chaîne – Police ! Qu’est-ce que c’est ? – Un crime.... Maigret se dirigea vers la voiture 5, se hissa, vit la porte des lavabos ouverte à sa droite. Sur le sol un corps était tassé, plié en deux étrangement contorsionné ». L’homme ressemblait à celui, plus jeune, que le commissaire avait croisé à la sortie du quai. Plus tard Maigret retrouve le premier Pietr-le-Letton à l’hôtel Majestic.

Et on ne vous dira pas la suite de ce roman pour ne pas en dévoiler la fin. Notons au passage que Simenon bouscule allègrement les horaires réels : l’Étoile du Nord de l’époque quittait en effet Amsterdam vers 13 heures pour passer à Bruxelles vers 16 heures et arriver à Paris autour de 19 heures 30.

Dans le « Fou de Bergerac » publié par Fayard en 1932 [3], les tribulations de Maigret commencent par un voyage en train qui aurait dû être de tout repos. Le commissaire chargé d’une mission de routine à Bordeaux en profite pour rendre visite à un collègue retraité à Villefranche-de-Dordogne. « Vers la fin de l’après-midi il prit le train à la gare d’Orsay [4] avec un billet de première classe pour Villefranche. L’employé lui recommanda de ne pas oublier de changer à Libourne – À moins que vous ne soyez dans le wagon-couchettes qu’on accroche à la correspondance ». Dans la réalité cette voiture directe Paris-Bergerac n’existe pas et n’a été inventée par Simenon que pour la facilité du récit. « Un employé passait – Est-ce que par hasard il n’y aurait pas une couchette libre ? – Pas en première mais je crois qu’il y en a une en seconde ». Et voilà Maigret qui s’installe sur la couchette inférieure d’un compartiment, la couchette supérieure étant occupée par un homme.

Simenon décrit ainsi l’atmosphère nocturne de cet habitacle : « II règne une chaleur moite. On entend quelque part un léger sifflement comme s’il y avait une fuite à la tuyauterie du chauffage, Quelqu’un bouge là-haut, bouge et respire dans le couchette supérieure ». Ce quelqu’un va descendre de sa couchette, gagner la plate-forme et profiter d’un ralentissement pour descendre en pleine voie. Réflexe de policier soupçonnant un suspect, Maigret le suit et descend aussi du train... ce qui l’embarque dans une sombre affaire criminelle dont il tiendra finalement la solution.

 Horaires strictement respectés ?

Par deux fois on a relevé que Simenon prenait des libertés avec l’indicateur.

Lui en a-t-on fait le reproche et a-t-il voulu en tenir compte ? Toujours est-il que dans « Le Petit Docteur » [5], un recueil de nouvelles écrites peu avant la guerre où un médecin de campagne installé près de La Rochelle exerce avec brio ses talents de détective amateur, il est certain que Simenon a scrupuleusement consulté le « Chaix » [6].

En effet, dans la nouvelle intitulée « La piste de l’homme roux », le « petit docteur » doit se rendre à Paris en fin de soirée : « À onze heures (23 h), en prenant la micheline jusqu’à Poitiers et en attrapant le rapide (venant) de Bordeaux, je serai à Paris. »

Or il y avait bel et bien en 1939 un autorail express quittant La Rochelle à 17 h 42 pour être à Poitiers à 19 h 45 et y donner correspondance au « rapide 16 » arrivant à Paris-Austerlitz à 23 h 35 et au Quai d’Orsay à 23 h 45.

Dans « La sonnette d’alarme » (même recueil), l’intrigue débute dans un compartiment de couchettes de seconde classe du rapide 19 Paris - Marseille partant à 20 h 45. Le « Chaix » de l’époque confirme l’existence de ce « 19 » quittant Paris à l’heure dite et comportant des couchettes de seconde classe pour Marseille.

Mieux encore : dans « Les nouvelles enquêtes de Maigret », autre recueil de nouvelles [7], nous trouvons « Jeumont 51 minutes d’arrêt » ; un récit qui se passe juste avant la guerre à la gare frontière de Jeumont. L’express 106 Varsovie-Berlin-Paris « un train ... qui passe à liège à 23 h 44... et qui arrive enfin à Erquelinnes à 1 h 57...A 2 h 14 déjà le train s’ébranlait pour franchir la frontière et atteindre Jeumont à 2 h 17. Jeumont 51 minutes d’arrêt, criait un employé en courant sur le quai avec sa lanterne. »

Le numéro du train, les heures de départ de Liège, de passage à Erquelinnes, l’arrivée et la durée de l’arrêt à Jeumont sont parfaitement conformes à l’indicateur d’octobre 1936 ! Un jeune inspecteur de la police française contrôle les passeports dans un compartiment de première classe où sont assis six voyageurs ... dont un est mort le cœur transpercé par une aiguille. Après avoir fait détacher la voiture et mis en garde à vue les cinq voyageurs ayant partagé le compartiment du mort, l’inspecteur panique et, comme il est le neveu de Maigret, il téléphone à son « tonton » pour demander son aide dans ces circonstances. « Tonton Maigret » arrive de Paris par le premier train et bien entendu découvre très vite « qui » a tué.

L’homme qui regardait passer les trains

Quittons le commissaire Maigret, sa pipe et son flair proverbial pour aborder un roman au titre caractéristique pour notre sujet : « L’homme qui regardait passer les trains. »

Il nous plonge dans l’atmosphère d’une ville du nord des Pays-Bas, Groningue. Kees Popinga y est employé de confiance chez un important « shipchandler » (firme d’approvisionnement et d’équipement de navires). Il a quarante ans et son existence se déroule paisiblement entre son métier, son club d’échecs, sa femme et ses deux enfants. Un soir sa vie bascule : il rencontre son patron qui simule un suicide et lève le pied avec ce qui reste d’argent dans la caisse à la veille d’une banqueroute. La firme va être mise en faillite, Kees va passer au rang de chômeur, sa maison sera vendue, sa femme et ses enfants seront dans la gêne sinon dans la misère... Il se sent dès lors « groggy » comme un boxeur après le K.-O. Une nuit et une matinée de réflexion l’amènent à vouloir vivre autrement, intensément, jusqu’ici il regardait passer les trains, maintenant il va les prendre. Kees s’embarque donc dans le train de l’après-midi pour Amsterdam et y retrouve la demi-mondaine qui accordait ses charmes à son ex-patron, rencontre qui se termine très mal. Après cela il prend le train de nuit à 23 h 26 pour Paris. « Il avait pris un billet de seconde classe et avait trouvé un coupé où il n’y avait qu’un seul voyageur déjà installé de tout son long sur une banquette et dont il n’avait pas encore vu le visage ».

Au mépris des horaires officiels (Amsterdam 20 h 52, Paris 6 h 55 au 15 mai 1939), ce train le fait arriver dans la capitale française avant la fermeture des boîtes de nuit à Montmartre où il fait la connaissance d’une entraîneuse au grand cœur qui fréquente un monde interlope. Cette cavale se termine par l’internement de Kees Popinga, les psychiatres l’ayant reconnu atteint d’aliénation mentale...

Citons encore quelques autres romans :

L’homme de Londres [8]

Dans ce livre – où n’apparaît pas Maigret – Simenon décrit avec talent la vie d’un poste d’aiguillage en gare de Dieppe-Maritime sur la relation Paris - Londres via Dieppe - Neuhaven (service supprimé depuis la mise en service de l’Eurostar). Maloin y travaille comme aiguilleur. Un jour, à l’arrivée du paquebot venant d’Angleterre, il observe le manège d’un passager qui lance une valise à un comparse se tenant sur le quai.

Ayant franchi la douane sans encombre, le passager, un nommé Brown, retrouve « Teddy » qui a recueilli la valise. Puis ils se disputent et Brown pousse dans l’eau son complice qui se noie. Maloin les a suivis et récupère la valise... qui contient près de six mille livres sterling, une fortune à l’époque. Dès lors, ce récit prend une dimension de tragédie antique où l’on sent que le personnage court irrésistiblement à sa perte... Le roman fut porté à l’écran en 1943 avec Fernand Ledoux dans le rôle de l’aiguilleur et Jules Berry dans celui du passager à la valise, deux très grands noms du cinéma français d’alors.

Le Port des Brumes [9]

Maigret part en mission vers Caen et la côte normande un après-midi de novembre. « Puis vers Mantes les lampes du compartiment s’étaient allumées. Dès Évreux tout était noir dehors. Et maintenant à travers les vitres où ruisselaient des gouttes de buée on voyait un épais brouillard qui filtrait d’un halo les lumières de la voie ».

C’est à Ouistreham, petit port du Calvados que le commissaire mène son enquête. Il s’y rend par un train départemental : « Et à cette heure-là le petit train qui longe le canal de Caen à Ouistreham, pareil à un jouet d’enfant, avec ses wagons du même modèle qu’en 1850, s’annonce dans le lointain, stoppe devant le port dans un vacarme de vapeur sifflante et de freins serrés ».

Mon ami Maigret [10]

Après la Libération, Simenon connut quelques ennuis en France pour avoir cédé les droits d’adaptation cinématographique de plusieurs de ses romans à la société Continental Films, une firme dirigée par des Allemands. Pour couper court, Simenon alla s’installer quelques années aux États-Unis où il continua d’écrire des « Maigret » et des romans « d’atmosphère », la plupart étant situés dans un cadre français que le romancier reconstituait de mémoire.

C’est à Tumacacori (Arizona) qu’il rédigea « Mon ami Maigret » en 1949. Maigret y reçoit un appel téléphonique venant de l’île de Porquerolles où un collègue enquête sur l’assassinat d’un homme qui, avant d’être tué, proclamait haut et fort que le commissaire Maigret était son ami. Maigret décide de se rendre sur place et comme il a en stage au quai des Orfèvres un inspecteur de Scotland Yard, il l’emmène avec lui. Les voilà embarqués tous deux pour Toulon dans le Train bleu.

« .. .Maigret prit deux places de wagon-lits. C’était somptueux. Dans le couloir ils rencontraient des voyageurs de grand luxe au bagages impressionnants. Le lendemain matin ... Dans le wagon-restaurant M. Pyke (l’inspecteur anglais) avait .... un léger pincement de narine à l’arrivée des œufs au bacon qui étaient incontestablement moins bons que dans son pays. » Dans son Arizona lointain Simenon exprime en quelques phrases quasi proustiennes ses souvenirs du Train bleu d’avant-guerre !

Nous avons commencé ce parcours ferroviaire chez Simenon avec « Train de nuit ». Terminons-le avec un roman intitulé tout simplement « Le Train » qui raconte l’odyssée d’un convoi de réfugiés des Ardennes françaises durant l’exode de 1940 (mai-juin).

Dans ce voyage surréaliste sous les bombardements et le repli des armées alliées, le « train » constitue le personnage principal du roman : il détermine le destin, les heurts et malheurs des personnages de chair et de sang qui finissent par arriver à La Rochelle (où Simenon qui y résidait avait été chargé officiellement d’accueillir les réfugiés belges). Ce roman, écrit en 1961, fut adapté à l’écran en 1973 par Pierre Granier-Deferre avec Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider.

 Conclusion

Ce qui frappe à la lecture de Simenon c’est que, tant dans ses romans policiers que dans ses romans « durs », il explore le tréfonds de la détresse humaine. Et s’il le fait froidement, comme un chirurgien manie le scalpel, il inspire au lecteur une profonde pitié pour ses personnages, faisant par là penser à la phrase de Maeterlinck : « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes ». Dans son œuvre, le train est souvent l’instrument matériel déplaçant les paramètres du temps et de l’espace et permettant à l’action de s’accomplir. Nous avons tenté de vous en décrire quelques exemples caractéristiques ; il en est sans doute beaucoup d’autres. Mais à la base il y a peut-être un souvenir qui a marqué Simenon, c’est ce train de nuit où il s’embarqua à Liège-Guillemins un soir de 1922, tournant le dos à son existence dans la Cité ardente, pour gagner Paris et y trouver le succès et la gloire.

Nous remercions Monsieur Michel Schepens secrétaire de l’asbl « Les amis de Georges Simenon » pour l’aide précieuse qu’il nous a apportée dans la rédaction de cet article.


Source : Le Rail, août 1999


[1] Réédité chez Julliard en 1991

[2] Disponible chez « Pocket »

[3] Idem

[4] À l’époque tête de ligne pour Bordeaux et Toulouse

[5] Gallimard 1943

[6] Indicateur des chemins de fer français jusqu’en 1975

[7] Gallimard 1944

[8] Disponible chez « Pocket »

[9] Fayard 1932

[10] Presses de la Cité