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Les orientations du français
Albert Doppagne.
mercredi 11 septembre 2024, par
Le substantif
Dans notre projet d’examiner le sens dans lequel le français s’engage pour évoluer, il est sans doute normal de considérer d’abord le substantif. Quelle est la source des mots nouveaux ?
Comment se forgent les noms aujourd’hui ?
Le phénomène le plus perceptible est certainement la tendance permanente et croissante à l’emprunt. Il s’agit là d’un procédé tout à fait normal quand il est limité et raisonnable. Depuis le XIIe siècle, le français n’a cessé d’emprunter aux langues étrangères : à l’arabe, à l’espagnol, à l’italien, à l’allemand, au russe, selon les civilisations et les époques. Ce qui paraît extraordinaire et, disons-le, anormal aujourd’hui, c’est le déferlement incessant d’emprunts à l’anglo-américain. On en arrive au point d’avoir besoin de dictionnaires spéciaux pour s’y retrouver. Existent déjà sur le marché plusieurs dictionnaires d’anglicismes.
Des commissions de vocabulaire s’attachent bien à leur trouver des équivalents français mais elles arrivent toujours trop tard, elles n’ont pas les moyens nécessaires pour diffuser leurs propositions, elles ne disposent pas non plus de l’autorité qu’il faudrait pour les imposer. Ajoutons que ces projets de remplacement ne sont pas toujours adéquats, que leur pratique est parfois plus encombrante que facile : le mot nouveau est souvent plus long que l’original, la traduction peut être approximative, voire discutable...
Je ne crois pas nécessaire d’illustrer ce paragraphe d’une liste d’exemples : ouvrez n’importe quel journal, écoutez les informations à la radio ou à la télévision, vous serez vite édifiés.
Disons simplement que des compartiments entiers de la langue s’approvisionnent exclusivement à l’anglais : le sport, l’aviation, l’informatique, la psychanalyse...
Laissons volontairement de côté les procédés habituels de formation des noms, la dérivation (soustraire – soustraction), la composition (chou-fleur, château-fort, pomme de terre, oto-rhino...). Voyons plutôt des procédés plus récents, ceux qui sont « à la mode ».
On appelle aphérèse le phénomène linguistique dans lequel on laisse tomber le début d’un mot pour n’en conserver que la finale. C’est ce qui s’est passé avec autobus devenu tout simplement bus. Le procédé n’est pas neuf, on le note déjà chez nous dans la langue familière traditionnelle, appliqué notamment à des prénoms : Zande (pour Alexandre), Tome (pour Antoine), Mélie (pour Amélie)...
L’apocope est beaucoup plus à la mode ; elle consiste à négliger la finale au profit du commencement : métropolitain s’est réduit à métro, vélocipède à vélo, pneumatique à pneu. Prof, maths, gym, bac (baccalauréat), fac, univ viennent des écoles ; auto, moto, radio, télé, dactylo relèvent d’activités plus variées.
La réduction peut s’opérer par étapes : cinématographe, cinéma, ciné ; diapositive, diapo, dia (en Belgique) ; psychologie ou psychologue, psycho, psy.
La langue familière affectionne ces raccourcis ; on entend appart’, instit’, perm, formid, doc... Rappelons que fax a pour origine le latin fac simile.
Toujours dans la même volonté de faire bref, voici encore quelques procédés en faveur aujourd’hui.
Des sigles, de plus en plus nombreux, s’introduisent dans notre langue, souvent au détriment de la clarté. Voici B.D. (bande dessinée), C.V. (curriculum vitae), S.D.F. (sans domicile fixe), P.N.B. (produit national brut), Q.I. (quotient intellectuel), U.L.M. (ultraléger motorisé) et, plus anciens déjà, A.S.B.L., H.L.M., T.V.A., P.D.G, I.V.G. et, sans exagérer, des dizaines sinon des centaines d’autres. Pour vous en convaincre, voyez les pages politiques ou sportives des journaux !
Le jeu ne va pas sans risques : ici aussi, on a besoin d’un dictionnaire spécial ; le double emploi n’est pas rare : P.C. peut faire hésiter ; s’agit-il du poste de commandement, du « Personal computer » ou du parti communiste ?
Dans tous les cas que nous venons d’épingler, la lecture orale implique l’épellation : chaque lettre est nommée. Mais il arrive que l’ensemble de ces lettres forme un tout prononçable. C’est le cas pour OVNI, SIDA, ONU, UNESCO, UNICEF, CAPES (en France, certificat d’aptitude pédagogique à l’enseignement secondaire). On parle alors d’acronymes.
De même lorsque ce sont les syllabes initiales qui sont retenues : radar, Bénélux, Sabena. Généralement, la graphie abandonne les majuscules et les points pour former des mots ordinaires.
On parle de mot-valise quand le nom est composé du début d’un terme et de la finale d’un autre : franglais, par exemple.
Le genre des noms n’est pas à l’abri de l’évolution. Au temps, hélas lointain, où j’étais sur les bancs de l’école primaire, je devais dire et écrire « un » entrecôte, « un » alvéole, et même « un » automobile ! Tous ces termes sont, aujourd’hui, du féminin.
Dans l’usage courant, certains mots se trouvent curieusement ballottés d’un genre à l’autre : athénée (un), effluve (un), azalée (un), obélisque (un), anagramme (une), oasis (une), haltère (un), et surtout espèce (une).
Prudemment, les grammairiens nous donnent toute liberté pour après-midi (un ou une) et pamplemousse (un ou une) mais j’avoue n’avoir jamais entendu qu’une seule personne qui me dise « une pamplemousse » ! Les mêmes grammairiens reconnaissent un usage « flottant » pour le genre de quelques mots dont palabre, enzyme et disparate.
Le nombre paraît plus stable bien que l’on soit passé de tenailles (des tenailles) à tenaille au singulier (une tenaille) et de cisailles à cisaille. Les noces se distinguent encore de la noce mais les agapes se contentent parfois du singulier sans rien y perdre. En Belgique, forceps et toilette s’emploient souvent au singulier tandis que le français de France a opté pour le pluriel.
Moustache, caleçon, culotte, pantalon et escalier s’entendent souvent au pluriel, plus régulièrement en France qu’en Belgique. Canicule et absoute ne se disent au pluriel qu’en Belgique, ce qui les fait considérer comme belgicismes.
La formation du pluriel s’unifie : les finales en -aux ne subsistent que pour les mots anciens (cheval – chevaux, émail – émaux) et la simple addition d’un « s » se généralise : des festivals, des récitals, des éventails, des caravansérails...
La prononciation a tendance à suivre de plus près l’écriture : nous aurons l’occasion d’en parler dans une prochaine chronique.
Source : Le Rail, septembre 1999
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