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Le point sur notre langue

Albert Doppagne.

vendredi 11 octobre 2024, par Rixke

L’apocope

Apocope ou troncation ? J’ai bien peur que ces mots ne soient pas suffisamment clairs pour servir de titre à cette rubrique.

Aussi commencerai-je par expliquer de quoi il s’agit. Tout simplement d’une abréviation. Nous vivons à une époque où la vitesse l’emporte sur la plupart des autres facteurs. Qui dit vitesse se tourne vers la brièveté. Plus les mots seront brefs plus la communication sera rapide : d’où la tendance générale à raccourcir les mots, à les abréger. Le phénomène existe depuis longtemps déjà : vélocipède est devenu vélo ; cinématographe nous offre un bel exemple d’abréviations par étapes avec cinéma d’abord et ciné par la suite ; automobile s’est réduit à auto, pneumatique à pneu...

Mais le phénomène est plus complexe que cela. On trouve, en effet, des cas où le mot est décapité, où le début s’efface pour ne laisser que la fin : autobus devient bus, l’autocar se contente souvent de sa dernière syllabe : le car. Vous aurez sans doute noté ce procédé dans l’abréviation familière de prénoms qui, par leur ancienneté même, témoignent d’une pratique qui remonte loin : Antoine se borne à Toine, Alexandre à Zande, Hippolyte à Polyte, Léopoldine à Poldine...

Les linguistes nomment aphérèse cette troncation par le début du mot.

Aujourd’hui c’est le procédé inverse qui se répand, pour ne pas dire qui s’impose. La langue familière, le parler de tous les jours sont des sources précieuses pour la vie de la langue. Des mots nouveaux se créent ainsi et les dictionnaires, toujours avec quelque retard, les enregistrent parfois, voire souvent. Le courant qui triomphe aujourd’hui consiste à ne conserver que le début du mot : télé pour télévision, stéréo pour stéréophonie, saxo pour saxophone...

Les linguistes parlent alors d’apocope, d’où notre titre. Pour illustrer l’ampleur de ce phénomène linguistique – dont nous sommes les témoins et, sans doute aussi, les acteurs – je ne pourrais mieux faire que d’aligner quelques séries d’exemples empruntés à différents domaines : la vie courante, l’école, la médecine, le sport, quelques techniques. Ce ne sera qu’un échantillon. Beaucoup de ces abréviations n’ont pas encore leur place dans les colonnes du dictionnaire mais nous pouvons déjà considérer certaines d’entre elles comme des candidates à la langue codifiée. Les prendre au berceau ne manque pas de pittoresque et nous convainc, s’il était nécessaire, de la vie de notre langue française. Écoutons donc parler nos concitoyens, surtout les jeunes : ils nous en apprendront peut-être plus sur la langue que ne feraient traités et dictionnaires.

L’apocope – puisqu’il faut l’appeler par son nom – touche plusieurs catégories de mots dont la principale est, évidemment, celle des noms communs, mais on trouve également des adjectifs : rétro (rétrograde), extra (extraordinaire), formi (formidable), sensas (sensationnel)...

Quelques adverbes aussi : mollo (mollement), rapido (rapidement). Parfois même des expressions entières, nous le verrons.

Voici donc un choix de termes que nous avons des chances d’entendre employer dans la vie courante.

Ado (adolescent), agglo (agglomération), alloc (allocation), alu (aluminium), annif (anniversaire), aprèm (après-midi), apéro (apéritif), appart (appartement), aspi (aspirateur), beauf (beau-frère), bénèf (bénéfice), cata (catastrophe), choco (chocolat), combine (combinaison), contrip (contributions), croco (crocodile), déca (décaféiné), dia et diapo (l’un en Belgique et l’autre en France, pour diapositive), écolo (écologiste ou écologique), emmerde (emmerdement), expo (exposition), fana (fanatique), gaspi (gaspillage), info (information), inox (inoxydable), kètch (ketchup), mag (magazine), manif (manifestation), mayo (mayonnaise), noeudpap (noeud papillon), occase (occasion), p’tit dèj (petit déjeuner), perco (percolateur), plume (plumard), proprio (propriétaire), pub (publicité), rab (rabiot), sécu (sécurité), sono (sonorisation), vidéo (vidéographie)...

Contre toute attente, la vie scolaire, à tous ses degrés, semble montrer l’exemple. Si le primaire ne nous offre guère qu’instit (instituteur) et récré (récréation), par contre le secondaire s’affirme davantage. Voici bac (baccalauréat), compo (composition ; de mon temps, on disait compote !.), dico (dictionnaire), dissert (dissertation), faf (fafiot), géo (géographie), gym (gymnastique), interro (interrogation), math (mathématique), prépa (préparation), prof (professeur), rédac (rédaction), rhéto (rhétorique), traduc (traduction)... Le supérieur abonde : agrèg (agrégation), amphi (amphithéâtre), biblio (bibliographie), candi (candidature), certif (certificat), délibé (délibération), exam (examen), guins (« guindaille »), labo (laboratoire), manip (manipulation), philo (philosophie), psycho (psychologie), satis (satisfaction), sess (session), stat (statistique), sup (supérieur), unif (université)...

La médecine, avec ses longs mots savants, est particulièrement exposée à l’apocope : chimio (chimiothérapie), cuti (cutiréaction), dermato (dermatographie), doc (docteur), gynéco (gynécologie), infar (infarctus), kiné (kinésithérapie, kinésithérapeute), macchab (macchabée), maso (masochiste), otorhino (oto-rhino-laryngologiste), ophtalmo (ophtalmologue), ostéo (ostéopathie), polio (poliomyélite), psy (psychanalyste), réa (réanimation), sado-maso (sado-masochiste), salle d’op (salle d’opération), sana (sanatorium), schizo (schizophrène)...

Le vocabulaire des sports est sans doute mieux connu : bad (badminton), basket (basket-ball), chrono (chronométrage), foot (football), spéléo (spéléologue), volley (volley-ball)...

Quant à la technique, il serait fastidieux d’épingler trop d’exemples, ils sont assez connus. Quelques-uns suffiront : ampli (amplificateur), litho (lithographie), mémo (mémorandum), mob (mobylette), scoot (scooter), transfo (transformateur)...

On l’aura sûrement remarqué, la finale en -o pour couronner l’abréviation, jouit d’une faveur toute particulière. Il y a probablement un phénomène d’imitation ; beaucoup de mots apocopes se terminent en effet sur une voyelle o : aristo, scato, sono, auto, catho, dactylo, frigo, kilo, loco, magnéto, micro, photo, porno, resto, sténo, stylo, typo,...

Par analogie, on a recherché l’assonance pour des termes qui ne présentaient pas cet o dans leur forme d’origine : apéro, deusio, dico, diro, facho, gaucho, mécano, métallo, proprio, populo, rapido, réglo...

Nous avons l’habitude d’une certaine réserve dans nos exemples mais je crois pouvoir oser celui-ci, pour son pittoresque. Il m’a été donné de l’entendre assez souvent. Pour marquer leur étonnement, voire leur désapprobation, certains disent : C’est asta ! C’est sonore, c’est bref. Curieux comme je le suis, je ne manque pas de m’informer de la formule de départ que, vraiment, je ne devinais pas ; on m’a répondu : « c’est à se taper le cul par terre » !

Nouvelle preuve que l’apocope est un puissant facteur de développement de la langue à tous les niveaux. Développement ou enrichissement ? D’aucuns s’affligent de constater les progrès de cette manie de tronquer les mots ; c’est une question de sensibilité et d’esthétique. L’enrichissement peut concerner aussi bien le nombre que la qualité.

Pour le nombre, c’est incontestable, notre vocabulaire s’enrichit de formes nouvelles. Il convenait de le signaler.


Source : Le Rail, octobre 1999