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La ville tout entière

Albert Doppagne.

mercredi 11 décembre 2024, par Rixke

Non, il n’y a pas de faute dans ce titre : tout est sans doute le plus capricieux des mots courants. Il est parfois utile d’y revenir, l’école n’a pas toujours suffi à illustrer la variété de natures, de sens et d’emplois, et même l’orthographe de ce mot ! Commençons justement par l’orthographe en affirmant que le mot tout, en français, peut s’écrire de cinq façons différentes. Les voici : tout adjectif et son féminin toute ; tout substantif et son pluriel touts ; tout pronom, avec ses deux pluriels, masculin tous et féminin toutes ! En tout, cela fait bien cinq ! Je n’abuserai pas de l’impatience du lecteur ; voici donc, tout de suite, des exemples concrets de ces différentes graphies : j’ai lu tout cet article ; j’ai parcouru toute la région ; salut à toutes et à tous ! Les mots sont des touts syllabiques. Poursuivons le tracé du profil grammatical de ce mot, cela en vaut la peine puisqu’il peut être adjectif (tout l’été), pronom (ils ne mouraient pas tous), adverbe (ce pain est tout moisi) et nom commun (risquer le tout pour le tout) avec, parfois, des prétentions de se hisser au rang des noms propres (le grand Tout). En fait, avec la majuscule, cela nous donnerait six graphies et non cinq !

Mais ce n’est pas tout ! Comble des combles, le mot tout fait mentir les grammairiens qui nous affirment que l’adverbe est un mot invariable. Tout présente cette particularité d’être un adverbe variable, variable en genre et en nombre, s’il vous plaît ! Sans doute écrit-on bien le pays tout entier et la ville tout entière mais la réalité serait trop simple si on en restait là. Dans l’exemple la ville tout entière, la liaison se fait entre tout et entière, liaison orale naturelle. Mais si l’adjectif qui suit l’adverbe n’admet pas cette liaison, que faire ? C’est le cas si cet adjectif commence par un H aspiré, hérissée par exemple, ou honteuse, haletante, hardie, harassée, hébétée... Ces situations ne sont ni exceptionnelles ni rares. Nous ne dirons pas, nous n’écrirons pas Le cheval, la crinière tout hérissée. Pour conformer l’écriture à la prononciation, on doit écrire la crinière toute hérissée, de même qu’une petite fille toute honteuse, une victime toute haletante, une pauvresse toute harassée, etc.

Accord selon le genre, mais encore selon le nombre. Le pluriel est aussi obligatoire que le féminin : des femmes toutes honteuses d’avoir manqué à leur parole. Mais attention, un H peut en cacher un autre ! Derrière le H aspiré, nous ne le savons que trop, il y a le H muet. On dit le hibou mais l’hirondelle, le homard mais l’huître, le haricot mais l’harmonie, le hasard mais l’hôtel...

La répercussion sur tout est évidente : puisque la liaison est possible on écrira la demoiselle tout heureuse, une attitude tout hostile, une fonction tout honorifique, une poésie tout hermétique...

Mais qui donc oserait encore prétendre que le français est une langue facile ? Je ne voudrais pas terminer sans illustrer l’immense variété des emplois de tout. Je me bornerai à les classer par catégories grammaticales ; leur sens est bien connu et ne demande pas d’explication. Voici des locutions dans lesquelles tout est adjectif : À tout seigneur, tout honneur ; à tout péché miséricorde ; toute peine mérite salaire ; somme toute ; tout le monde ; pour tout l’or du monde ; tout ce qui brille n’est pas or ; tout son saoul ; donner toute sa mesure ; de tout son cœur, de toute son âme ; de toute sa force ; de tout son long ; tout le bataclan (familier), tout le bazar (très familier) ; tout le bordel (argotique) ; tout le saint-frusquin ; tout le tremblement...

Tout est pronom indéfini : Une fois pour toutes ; la meilleure de toutes ; envers et contre tous ; tout passe, tout lasse ; tout est fini...

Tout est substantif : Former un tout cohérent ; brochant sur le tout ; je vous rembourserai le tout dans un mois ; mon tout (dans une charade) ; le grand tout (ou le grand Tout) ; le tout, c’est de réussir ; ce n’est pas le tout de... ; changer du tout au tout ; pas du tout ; du tout...

Tout est adverbe : Tout blanc ; tout jeune ; tout neuf ; tout seul ; j’étais encore tout gosse ; c’est son père tout craché ; c’est tout cuit ; tout autre ; c’est tout un ; le tout premier ; tout en larmes ; tout en nage ; être tout feu tout flamme ; être tout oreilles ; tout sucre et tout miel ; tout bonnement ; tout doucement ; tout autrement ; tout dernièrement ; tout bas, tout haut ; tout droit ; tout juste ; tout en parlant ; tout près de...

Mais tout ceci n’est encore qu’un faible aperçu des centaines d’emplois que nous faisons du mot tout.


Source : Le Rail, décembre 1999