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Un du rail (III)
H. Goldstein. (Prix du Directeur général de la S.N.C.B.)
dimanche 20 août 2023, par
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Chapitre V. Un titre de transport gratuit
En septembre, je n’avais épuisé ni mes jours de congé régulier ni mes titres de transport gratuits.
Je rêvais d’une croisière ou du moins d’une traversée en bateau : Ostende-Douvres. Ma famille et Henri avaient été à Londres et même au-delà.
Voyager seul ? Ne serais-je pas de nouveau envahi par l’angoisse ?
Philippe Dorez, un collègue, pourrait, me dis-je, faire un compagnon de voyage satisfaisant. Toujours désirant être fasciné par quelque chose, il ne pouvait vivre sans passion. Chaque fois, il se plongeait avec une ardeur désespérée dans une aventure nouvelle, en escomptant qu’elle lui ferait enfin perdre la tête. II n’y arrivait jamais. Feu de paille que ces enthousiasmes ! Il ne manquait pas d’intelligence et de perspicacité. Mon projet l’exaltait au point de convier deux collègues de son service, que je connaissais à peine, à nous accompagner. Nous décidâmes d’aller passer une semaine à Folkestone, cette petite plage anglaise, toute proche de Douvres.
Le voyage Bruxelles-Ostende se passa sans incident. Emmanuel, l’un des deux garçons, faisait des plaisanteries gauloises qui n’étaient ni plaisantes ni spirituelles. L’autre, Charles Vereck, semblait ne penser à rien, et il faut être doué pour ne penser à rien. A le voir déjeuner, on comprenait l’homme. On sentait que tous les ouragans conjugués ne l’empêcheraient pas de manger, que c’était pour lui l’« Acte ».
La terre, la mer, le vent et le soleil me disaient ce qu’ils disent depuis des milliers d’années à l’homme : il faut vivre en amitié avec le monde. J’allais aujourd’hui tenter d’user de cette antique sagesse.
Je n’avais pressenti qu’un seul de mes compagnons de voyage. D’autres, bien différents, me furent imposés parce que j’étais incapable de choisir et de refuser. Pourquoi Emmanuel se lia-t-il d’amitié avec trois jeunes filles d’Ostende qui, au cours du trajet, riaient haut et fort ?
Grâce aux bons offices de notre boute-en-train, nous fîmes connaissance. Dans quelle catégorie les classer ? me demandai-je.
Elles portaient des robes trop voyantes. Seule celle que ses amies nommaient Jeanine apparaissait pataude et sans grâce. Brune au teint mat, les lèvres lourdes, elle montrait un bout de nez relevé, riant de toutes ses dents pour tout et pour rien. Les deux autres étaient blondes et assez avenantes. Emmanuel avait appris qu’elles étaient serveuses à Ostende.
Ostensiblement, Jeanine se plaçait à côté de moi, cherchant à lier conversation. Elle m’avait distingué, sans aucun doute. Je n’avais pris aucune initiative et, par timidité, je n’osais l’éviter. Elle semblait toujours ailleurs, avec un regard qui allait au-delà ou au travers de son interlocuteur. On n’était jamais sûr qu’elle eût entendu, compris, ni qu’elle se souvînt de ce qu’on venait de lui dire. Elle manquait de concentration même pour les choses les plus quotidiennes. Pourtant, elle me conta spontanément qu’elle était fille unique et qu’elle vivait avec ses parents. Son père était malade et ne travaillait plus. Sa mère et elle étaient serveuses, tantôt à Ostende, tantôt à Bruges.
Alors même qu’elle parlait, elle parvenait à être silencieuse, grâce à la déconcertante concision et à l’impersonnalité de son langage.
Nous arrivâmes à Folkestone au crépuscule. Près de la gare, nous choisîmes un hôtel. Etablissement avec salle de danse et chambres à coucher. Une chambre pour les trois filles, une autre pour Philippe et moi, tandis qu’Emmanuel partageait la sienne avec Vereck.
Je décidai d’aller voir la plage, le coucher de soleil. Jeanine proposa de m’accompagner. Je me dérobai sous un prétexte quelconque et je vis seul la plage frangée d’arbustes et de fleurs. A cette heure, elle était déserte. Je refis lentement la longue promenade vers l’hôtel, en réfléchissant à l’attitude à prendre envers Jeanine.
Cette muette invitation m’inspirait un sentiment d’aversion, que je m’efforçai d’expliquer. Je n’avais jamais eu d’aventure et ne la désirais point, surtout lorsqu’elle m’était pour ainsi dire suggérée et imposée par une femme. Son insistance m’engageait à paraître ne pas l’avoir remarquée.
Mes amis dansaient déjà lorsque j’arrivai. Je pris deux sandwichs au comptoir et un verre de bière et me contentai de ce frugal repas.
Dans la salle, de jeunes Anglais, des ouvriers, des pêcheurs, se livraient passionnément aux joies des danses modernes.
Je dansais mal. Jeanine me relança et m’enseigna avec patience le rythme et les pas. Je dansai aussi avec Isabelle et Marie, qui gentiment perfectionnèrent mon nouveau savoir chorégraphique.
Nous dansâmes tard dans la nuit. Est-ce à cause du bruit que nous faisions, du sourire joyeux de chacun ? Il me semblait que c’est nous qui remplissions tout entière la grande salle tapissée d’affiches. Nous sautions exagérément, au son d’un orchestre mécanique. Nous buvions et offrions force demis à nos compagnes. Nous nous apercevions dans les miroirs : des visages désespérément sans mystère.
Vers minuit, je vis Philippe quitter la salle avec Isabelle et disparaître par l’escalier. Anxieusement, j’attendis leur retour. Enfin, Philippe revint. Il me prit à part et me souffla dans l’oreille que je pourrais disposer seul de la chambre qui nous était destinée.
Philippe se vantait. Lorsqu’il mentait, le ton de sa voix était d’un naturel excessif. Il avait l’art de construire l’édifice de ses mensonges avec les matériaux de la vérité. Nous étions tous éméchés, très gais, devenus irresponsables.
Vers deux heures du matin, sans prendre congé, je me retirai dans ma chambre. J’étais à peine au lit qu’on frappa à la porte ; Philippe, sans doute, avait oublié son pyjama ou sa brosse à dent. J’allai ouvrir en riant. Jeanine se trouvait devant moi...
Nous allions prendre, l’après-midi, des bains sur la plage à l’ombre des cyprès, des pins, des parterres de fleurs. Le vent, l’odeur d’algues marines nous berçaient. Saisis d’une torpeur douce, nous échangions à peine une parole.
Je ne voulais plus réfléchir, ne plus me sentir seul, ne pas m’interroger. Pendant ces sept jours, je vécus pour l’air marin, pour le rythme de la danse, pour ces rapprochements sans profondeur. Jusqu’à la fin, je ne me souciai pas de savoir quoi que ce fût de Jeanine.
J’étais devenu une force élémentaire de la nature, débridé dans une énorme et brutale sincérité. Quant à cette mer, qui n’avait été à l’aller qu’une « plaine liquide », elle nous gratifia, au retour, d’un roulis désordonné. Les lames du pont étaient savonnées par la pluie.
Les jeunes filles et mes trois compagnons s’étaient réfugiés au bar pour échapper à la tempête. J’aime le gros temps et demeurai seul sur le pont supérieur. Le vent, la pluie, le mouvement provoquent toujours en moi une torpeur. Il s’établissait, entre les passagers et moi « qui n’avions pas peur du mal de mer », une espèce de confrérie. Je voulais aussi échapper aux plaisanteries un peu grosses de mes compagnons. En un mot, j’avais besoin de solitude.
Enfin, le moment des adieux arriva au débarcadère d’Ostende. Jeanine avait pris de l’aisance. Maintenant, je la voyais désemparée : c’était la voix plus courte, qui se trouait au milieu des phrases, l’émoi du regard, le sourire crispé, machinal, qu’elle gardait après s’être tue.
– Tu écriras, n’est-ce pas ? finit-elle par dire en me regardant avec un visage torturé et laid, étrangement tendu sous un flot de larmes, comme si ce n’eût pas été des yeux, mais de tout le visage que jaillissaient des pleurs.
Pouvais-je, pour ma part, poursuivre cette imposture ? Etait-il généreux ou même humain de lui dire la vérité ? Je ne savais quel parti prendre et je lui pris la main en murmurant :
– Pardonne-moi si je t’ai fait du mal.
Elle s’efforça de me faire, à travers ses larmes, un. sourire solitaire, plein de détresse, qui avait plus de sens que ce qui s’était passé entre nous.
Je me sentais à la fois coupable et innocent, responsable et entraîné par les événements.
Jeanine s’enfuit en sanglotant. Elle avait compris, sans que j’eusse à le lui expliquer, que je ne l’avais jamais aimée. Pauvre Jeanine ! Je ne la reverrais probablement plus.
En rentrant à Bruxelles, ce n’est pas sans malaise que je jugeais ses avances, car son adieu avait été plein de dignité.
Source : Le Rail, octobre 1964
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