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Quand les rails luisaient de peur (II)

Joseph Delmelle. Illustrations de Guy Bosquet.

vendredi 6 décembre 2024, par Rixke

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Je quitte mon colosse, l’ancien chef de gare. J’ai des idées et des projets plein la tête. Eh oui, les chemins de fer sont le support de l’initiative militaire ! Il faut donc saboter, détruire, incendier, perturber cette grande machine que de braves types, pendant tant d’années, ont sué à construire, à entretenir, à perfectionner ! C’est triste et, pourtant, il le faut ! La guerre a de dures nécessités. La guerre est une chose à vomir. Mais, puisqu’ils nous l’ont imposée, il faut accepter la lutte, il faut relever le défi, il faut vaincre la peur et le dégoût !

Avant de gagner la gare, je vais revoir l’Escaut. Il est presque désert. L’eau miroitante glisse vers la mer. Elle est libre, elle. Libre, oui, mais seulement de suivre la pente de son destin ! Libre, oui, mais non d’aller d’aval vers amont ! Libre, oui, mais pas davantage que moi qui, désormais, suis engagé dans une direction bien précise dans la perspective de laquelle se lèvera sans doute, un jour, le soleil de la délivrance, le soleil de la paix !

III

W. G. m’a dit également que la meilleure façon de se renseigner consistait, dans bien des cas, à s’engager au service de l’ennemi.

Précisément, vers la fin septembre, l’occasion de travailler pour les Allemands – et contre eux ! – s’offre providentiellement à moi. J’entre en relation avec un entrepreneur de transports dont les camions viennent d’être réquisitionnés par l’occupant qui, me confie-t-il, a l’intention de les utiliser sur la côte française. Je lui signale que, étant mécanicien de métier, un emploi de chauffeur me conviendrait parfaitement. Et l’affaire est conclue !

En octobre, j’accomplis mon premier aller-retour. Lors du troisième voyage, arrivé à pied d’œuvre, dans le Pas-de-Calais, je sabote adroitement mon moteur, imputant l’avarie à la mauvaise qualité de l’essence, aux déficiences de l’entretien, à l’état lamentable des routes... Cette avarie me donne six jours de liberté. La pièce nécessaire à la remise en état du moteur doit venir de Bruxelles. Un des camions de la colonne me l’apportera. Je ferai la réparation moi-même, en quelques heures.

Je reste seul avec mon camion, la colonne partie. Je suis tranquille. Pas de problèmes : mes papiers sont en ordre, j’ai de l’argent, j’ai la possibilité d’aller me restaurer à la cantine, chez les Allemands, et j’ai un sac de couchage dans le camion !

Je ne perds pas mon temps et, comme les Allemands ne se méfient pas de moi, j’ai la possibilité de voir bien des choses, pas toujours de près bien entendu. Je relève l’emplacement de chaque ouvrage. La chose n’est pas facile à cause des camouflages. Au hasard de mes pérégrinations, je parviens à situer l’emplacement de plusieurs champs de mines, de quelques postes de radio-repérage et de deux batteries « Krupp » à longue portée. On construit, dans le secteur, un aérodrome à quatre pistes d’envol qui ne doivent pas se remarquer d’en haut, car elles sont peintes en vert et doivent se confondre, dès lors, avec les champs et les prairies. Et je découvre, autour de ces pistes, d’étranges petites maisons... en triplex et carton-pâte qui, vues de loin, offrent toutes les apparences de paisibles demeures villageoises. On les croirait habitées mais tout n’est qu’illusion. Déjà, lors d’un précédent voyage, j’ai vu, dans la Somme, entre Chaussée et Péronne, un champ d’aviation... qui n’en était pas un. Il était meublé uniquement d’appareils factices. J’avais signalé cette « anomalie » au responsable qui m’avait été indiqué par W. G. Et, plus tard, les avions postiches devaient être survolés par des avions alliés et bombardés... au moyen de bombes en bois !

La semaine suivante, je suis de retour à Bruxelles et je m’empresse de mettre mon « centre », c’est-à-dire le responsable auquel j’ai fait allusion, au courant des observations que je suis parvenu à recueillir, un peu à la sauvette.

A un autre voyage, cinq semaines plus tard, je refais le coup de la panne avec le dessein, bien entendu, de faire quelques prospections intéressantes et avec la conviction qu’il ne peut rien m’arriver de fâcheux. Mon travail de chauffeur n’est-il pas un bel alibi ? N’est-ce pas un paravent sûr ?

Cette autre fois, l’astuce ne prend pas. Je reçois l’ordre d’abandonner mon véhicule sur place et de rentrer au plus tôt à Bruxelles, par train.

Je prends donc le train et tout va bien jusqu’à Bray-dunes. Là, les Allemands procèdent à une vérification sérieuse des documents d’identité et des autorisations de passage. Un capitaine feldgrau, à ma grande surprise, me met la main au collet : il paraît que mon « urlaubschein » n’est pas en règle ! Je suis enfermé dans la salle des pas perdus avec quelques autres voyageurs. Comme j’ai, en poche, quelques petits documents compromettants, et trop précieux pour que je songe à m’en débarrasser, je me dis que, pour moi, la bonne solution est de prendre le large. Comment ? Il y a là une fenêtre. Je fais jouer l’espagnolette et, sans hésiter une seconde, saute de l’autre côté. Les voyageurs de la salle des pas perdus n’ont pas réagi. Je contourne furtivement le bâtiment. Le train dont je suis descendu repart, glissant lentement sur les rails. Mais l’officier allemand m’a aperçu. Déjà, il est à mes trousses. Je m’empresse de sauter sur le train. Le capitaine s’élance à son tour. Et, pendant la marche du convoi, une incroyable partie de cache-cache s’engage. En gare d’Adinkerke, je suis sur le point d’être découvert par l’Allemand. Je ne dois mon salut qu’à la présence d’esprit et au sang-froid d’un garde-convoi qui, m’ayant vu me cacher, persuade mon poursuivant qu’il m’a vu passer en trombe, et que je me dirigeais vers l’avant du train. Le brave type ! Un peu plus tard, le convoi s’étant remis en marche, je me glisse hors de ma cachette... pour me trouver tout aussitôt face à face avec l’officier allemand revenu sur ses pas. Je n’ai pas le choix : j’attaque. Un coup de pied bien placé fait perdre l’équilibre à mon adversaire qui tombe à la renverse. Je n’hésite pas une seconde : j’ouvre la portière, agrippe fermement le corps inanimé et le traîne. Une secousse et... ouf ! Le corps tombe dans le vide et va s’écraser sur le ballast ! Cette « élimination », malheureusement, a eu trois témoins, trois hommes. Un des voyageurs veut tirer le signal d’alarme mais les deux autres l’en dissuadent immédiatement et le menacent, s’il persévère dans son intention, de lui réserver le même sort. Désemparé, il n’insiste pas. Je remercie mes « supporters » mais je ne m’attarde pas. Il faut se méfier des retours de flamme... Et, arrivé à Dixmude, je m’éclipse définitivement. Je descends du train à contre-voie et le laisse repartir. Je prendrai le suivant. Et je ne serai pas inquiété !...

Des incidents du genre ne m’ont pas été épargnés durant les hostilités. Bien plus tard, en 1943, alors que, le soir venu, je « prospecte » une voie de chemin de fer, question de préparer un petit sabotage, je suis surpris par trois soldats feldgrau venus de je ne sais où, sur la pointe des pieds. Je fais face à mes adversaires. Comme l’un d’eux s’approche un peu trop, je lui donne un formidable coup de pied qui l’envoie au plancher. Mais, au même instant, j’encaisse un coup de poing à la mâchoire : il me coûte deux dents. A présent, j’ai une prothèse... Voyant que mes adversaires s’en tiennent aux armes naturelles, j’en déduis qu’ils ne sont pas armés et m’abstiens, provisoirement, de dégainer... car, cette fois-là, j’ai – en poche – ce qu’il faut. Et puis, un coup de feu peut éventuellement alerter d’autres Allemands, une sentinelle, un poste de garde, une patrouille ! La bataille continue. Je me bats comme un diable. Un uppercut bien appliqué fait lâcher prise au deuxième soldat. Quant au troisième, trop lourd pour être leste, il cherche à me saisir à la gorge. Je lui enfonce mon genou dans l’estomac et l’agrippe des deux mains par les épaules puis me laisse tomber à la renverse. Mon antagoniste passe au-dessus de moi et s’écrase de tout son poids sur le sol, la tête la première. Tandis que je veux me relever, je reçois un coup de botte, qui était sans doute destiné à ma figure, sur le biceps gauche. J’ai très mal. Deux de mes adversaires se sont relevés. D’un bond, je suis debout, moi aussi. Je me dégage et prends la fuite. Trente mètres plus loin, il y a un tunnel. Je cours. Je parviens à l’entrée du tunnel. Un coup de feu éclate. Ils étaient donc armés ! Je suis touché à la cuisse droite. La douleur est atroce. Un mince filet de sang coule le long de ma jambe. Mais je n’ai pas le loisir de m’apitoyer sur mon sort. En boitant et en me tenant à la paroi du tunnel, je m’enfonce dans les ténèbres. Mais, n’en pouvant plus, force est de m’arrêter. Est-ce la fin ? Je m’apprête à accueillir dignement mes poursuivants. Mon revolver à la main, j’attends. L’obscurité me dissimule. Quelques minutes se passent. La douleur s’atténue quelque peu. N’entendant rien mais craignant un piège, je continue à longer précautionneusement, cahin-caha, la paroi du tunnel, me dirigeant vers l’autre extrémité, la sortie. Rien ! Les Allemands semblent avoir renoncé à me mettre la main au collet. Peut-être s’imaginent-ils que j’ai été mortellement touché ! Traînant la jambe, j’arrive ou bout du boyau. Rien. Je gagne la campagne. Epuisé, je me laisse choir sur le bord d’un talus. Je sens ma blessure. La balle ne m’a sans doute atteint que par ricochet. Elle ne s’est pas enfoncée profondément dans la chair. Je la sens, noyau brûlant. Le mieux, c’est – si possible – de l’extraire. Pour procéder à cette petite intervention chirurgicale, je me sers de mon canif dont j’ai désinfecté sommairement la lame au moyen d’une allumette. Je parviens à enlever le « corps étranger ». Je déchire un pan de ma chemise et en fais un tampon. Et je panse ma blessure au moyen de mon mouchoir... J’espère que tout ira bien. Mais j’ai mal. J’ai mal à la jambe, au bras, à la mâchoire. Je suis épuisé. Et je suis seul dans la nuit... Je reste là une heure, peut-être deux, puis, vaille que vaille, m’éloigne. Au point du jour, j’ai la chance de croiser un camion civil « Ravitaillement » dont le chauffeur accepte de me prendre à son bord. A peine débarqué, je me rends chez le docteur H, que je connais bien et qui me soigne.

– Vous faites un métier bien dangereux, me fait-il observer en souriant.

Il ajoute tout aussitôt :

– Mais c’est un beau métier !

Au moment où je vais lui régler ses honoraires, refusant mon argent, il me dit :

– Non, c’est moi qui suis votre débiteur ! Remettez ça en poche et acceptez ceci !

Il me tend un billet de mille francs !

(A suivre.)


Source : Le Rail, février 1969