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Anatomie pittoresque : la tête et le cou
Albert Doppagne.
vendredi 14 février 2025, par
Il est bon de rire de temps à autre.
Distrayons-nous, aujourd’hui, en évoquant les images fondées sur les parties du corps, que ce soit celui de l’homme ou, parfois, celui de l’animal.
La tête d’abord, Pas la tête d’enterrement pour débuter, mais je ne voudrais pas non plus me payer votre tête, pas davantage vous prendre pour une tête de Turc ou une vulgaire tête de pipe ! Parler de grosse tête serait-il plus convenable ? L’opposition avec tête de lard ne manquerait certes pas d’être perçue ; tête de liste, tête à claques, tête de mule, tête de cochon, fromage de tête (nous disons « tête pressée »)... de tout cela, Prévert aurait pu faire un second Dîner de têtes !
La tête, m’a-t-on appris, comporte le crâne et la face : le crâne me fait penser au bourrage de crâne, la face à la face de carême ou à l’injure face de rat ! Mais il n’y a pas de quoi en perdre la face.
La face détermine notre mine : attention, il est des personnes qui ne paient pas de mine, d’autres qui affichent une mine de papier mâché, voire une mine de déterré. On peut faire triste mine, faire une mine de dix pieds de long, faire ou avoir bonne mine, sinon faire grise mine.
Le front nous fait penser à la sueur : à la sueur de ton front. L’honnêteté vous permet de marcher le front haut. Puis-je souhaiter que vous n’ayez pas le front de trouver cet article déplacé ?
Les cheveux d’ange nous font sourire mais voici l’œil et les yeux : l’œil de Moscou, l’œil de lynx, l’œil-de-perdrix et l’œil-de-bœuf. On parle de faire les yeux doux, cela vaut mieux que les yeux de merlan frit. Attention pourtant que cela ne finisse par vous coûter les yeux de la tête !
L’oreille, vous pouvez la prêter : prêter l’oreille. Vous pouvez, pour une proposition, faire la sourde oreille, ne pas l’entendre de cette oreille... Vous chantez faux : vous n’avez pas d’oreille !Au pays de Liège, des tranches de pommes séchées au four ont reçu le nom charmant d’oreilles de béguine !
Très pittoresque, le nez : il peut être en bec d’aigle ou en pied de marmite, retroussé ou en trompette.
J’ai même entendu dire qu’il pouvait pleuvoir dedans !
Vous gagnez sans difficulté : les doigts dans le nez. Ne pas voir plus loin que le bout de son nez, juger à vue de nez, avoir un verre dans le nez, avoir quelqu’un dans le nez : quelle richesse !
Ton nez remue, ton nez bouge (en Wallonie, on dit qu’il « crolle » !).
Libre à vous de mettre le nez à la fenêtre, de montrer le bout du nez ; vous pouvez même faire de votre nez. Si, tout à l’heure, vous alliez le nez en l’air, surtout ne piquez pas du nez. Ne croyez pas que vous pouvez fourrer votre nez partout. Voici quelques conseils : ne vous laissez pas mener par le bout du nez ; ne vous laissez pas tirer les vers du nez ! Sachez aussi qu’il n’y a que les enfants mal élevés qui se permettent de vous faire un pied de nez ! Claquer la porte au nez ne se fait pas ; pas davantage, au téléphone, raccrocher au nez. Avouez qu’il est parfois bien tentant de mettre à son voisin le nez dans sa crotte (je dis crotte pour employer la version polie !). Vous aviez l’occasion de me rire au nez : comprenez qu’il est des choses qui vous passent sous le nez ! Avoir du nez, avoir le nez creux, c’est avoir du flair, être perspicace. Avoir le nez dessus, faire quelque chose au nez du policier, cela vous pend au nez : je vous avais prévenu du pittoresque, il y avait, en plus, l’extrême variété, et plaisante par-dessus le marché.
La bouche ! Ce mot vous mettrait-il déjà l’eau à la bouche ? On peut espérer que vous êtes une fine bouche et que, le meilleur morceau, vous le gardiez pour la bonne bouche ! Certains restaurants des plus recommandables se qualifient de maison de bouche : je n’ai encore noté ce détail qu’en Belgique.
A l’occasion, bien entendu, il faut savoir rester bouche cousue.
Gueule illustre un registre de langage nettement inférieur. Faire la gueule, une gueule d’enterrement, casser la gueule, Ta gueule ! sont des exemples significatifs. Je n’en dirais pas autant de la gueule du loup ni des expressions gueules noires, gueules cassées, gueule d’amour ou fine gueule.
Bec, par analogie, nous fournit une belle variété d’expressions : se retrouver le bec dans l’eau, se défendre bec et ongles, la cigarette au bec, clore ou clouer le bec à quelqu’un. On entend même puer du bec !. Avoir bon bec (être bavard), ouvrir le bec (parler) se distinguent du bec fin ou fin bec, le gourmet. Dans certaines régions, et même en France, un bec c’est un baiser. Bécot, dérivé de bec, ne s’expliquerait pas autrement.
La langue ne peut être oubliée. Tirer la langue peut signifier avoir soif. Donner sa langue au chat, ne pas avoir sa langue en poche, avoir un mot sur le bout de la langue, délier la langue : autant de locutions courantes. Mais il y a aussi la mauvaise langue, la méchante langue, la langue de vipère, de serpent ou d’aspic ; en politique, la langue de bois sans rapport avec la gueule de bois ! La langue de bœuf, entre autres choses, est un champignon et la langue de chat un petit biscuit !
Avoir la dent dure c’est être très sévère. Garder une dent contre quelqu’un c’est lui tenir rancune ; être sur les dents signifie être très occupé, surmené et même être sur le qui-vive. Avoir les dents longues c’est être avide ; se casser les dents veut dire échouer. Mordre à belles dents est très différent de montrer les dents qui s’emploie pour menacer.
Manger du bout des dents révèle peu d’appétit mais faire quelque chose du bout des dents marque qu’on le fait avec réticence, à contrecœur.
Avoir la dent se dit pour avoir faim, grommeler entre ses dents c’est parler de façon indistincte. Être armé jusqu’aux dents se passe de commentaire. À diverses occasions on recourt à des dents d’animaux : la dent-de-lion désigne le pissenlit et les dents de loup servent à caractériser la forme de certaines bordures.
Les lèvres se manifestent peu dans notre revue. On peut pincer les lèvres, se mordre les lèvres de quelque chose c’est-à-dire s’en repentir. Vous mangez du bout des lèvres : sans grand appétit ou avec dégoût ; vous approuvez du bout des lèvres, avec réticence. Ne pas desserrer les lèvres se dit pour garder le silence. À un moment donné, une question peut vous brûler les lèvres.
Le menton a cette faculté de pouvoir se multiplier : un double menton, un triple menton. Il peut aussi être en galoche ou qualifié de bleu s’il porte la trace d’une barbe fraîchement rasée.
La barbe : ne voyez pas là une exclamation. J’aurais écrit La barbe ! avec le point qui convient. Cela me fait penser à une vieille barbe, un personnage ennuyeux. Mais il y a d’autres façons d’employer le mot : faire quelque chose à la barbe de quelqu’un ; on peut rire dans sa barbe ou parler dans sa barbe, en cachette ou indistinctement. Très différente : la barbe à papa ! La barbe à capucin est un des noms de la chicorée sauvage.
Le cou est l’occasion de plusieurs allusions. Tordre le cou pour donner la mort, se casser le cou, se blesser grièvement ; se mettre la corde au cou, se mettre dans une situation gênante de dépendance et, plus familièrement, se marier. Avoir la bride sur le cou c’est être sans contrainte, tout à fait libre ; prendre les jambes à son cou est une locution aussi courante que jusqu’au cou qui se dit pour complètement : être endetté jusqu’au cou.
Un usage belge : avoir un gros cou, être prétentieux ; un gros cou, un prétentieux. La forme gracieuse du cou du cygne est à l’origine d’une forme poétisée en col de cygne.
Nous terminerons, pour aujourd’hui, par la gorge, partie antérieure du cou. Notre programme « tête et cou » nous oblige à négliger l’acception de seins ou de poitrine.
Prendre quelqu’un à la gorge ne s’emploie pas d’habitude dans le sens propre de l’expression ; il faut comprendre : contraindre par la violence.
Avoir un chat dans la gorge doit, bien entendu, être pris au figuré. Crier ou chanter à pleine gorge nous intéresse déjà, mais rire à gorge déployée nous étonne ! Expression courante, faire rentrer à quelqu’un ses mots dans la gorge se dit pour obliger cette personne à se rétracter. Faire des gorges chaudes de quelque chose c’est se répandre en plaisanteries malveillantes et s’en amuser. L’origine de cette locution se trouve dans la chair palpitante et chaude que l’on donnait au faucon. De la même source : rendre gorge, restituer par la contrainte ce que l’on a pris de façon illicite.
Ne quittons pas les oiseaux et concluons sur une note moins réaliste : gorge de pigeon est le nom d’une couleur à reflets changeants. Mais ici, déjà, nous passons de la gorge à la poitrine.
Que cela nous serve de transition pour la suite de cette revue anatomique, forcément incomplète, mais combien originale.
Source : Le Rail, février 2000
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